La lecture d'un roman jette sur la vie une lumière.
— Louis Aragon

-

Dernières chroniques...

Dernières chroniques...

Hebergeur d'image Hebergeur d'image Hebergeur d'image Hebergeur d'image Hebergeur d'image Hebergeur d'image Hebergeur d'image Hebergeur d'image

jeudi 14 décembre 2017

Aurélien de Louis Aragon - Chronique n°387

Titre : Aurélien
Auteur : Louis Aragon
Editions : Folio
Lu en : français
Nombre de pages : 700
Résumé : Aurélien Leurtillois rencontre Bérénice Morel. 
Et c'est tout ce qu'on a besoin de savoir. 

--------------------------------------------------------

Mes amis, on peut dire que je me suis pris une sacrée claque littéraire. 

Voici donc mon avis confus, bouleversé et bouillonnant à propos du chef-d'oeuvre qu'est Aurélien.
Et si, au sortir de cet article, vous n'avez pas la fulgurante envie de poser les mains sur ce roman, autant fermer ce blog tout de suite. 

Aurélien a la trentaine.
Derrière lui, des années passées au front, à combattre.  
Un appartement en plein cœur de Paris, sur l'île Saint-Louis.
Une rente confortable qui le laisse libre de disposer de ses journées à sa guise.
Mais Aurélien a surtout le terrible sentiment d'errer sans but. 
De ne pas comprendre les figures qui évoluent autour de lui.
De s'abuser.
Peut-être de passer à côté de sa vie.
Et il n'en est sans doute pas vraiment conscient. 
Alors il laisse défiler les jours, les semaines, dans ce Paris du début des années 20 encore traumatisé par les souvenirs indicibles d'une guerre meurtrière. 

Jusqu'à ce qu'il croise Bérénice.
Bérénice, dont on nous dit dès les tous premiers mots du roman qu'il "la trouva franchement laide", mais pour laquelle il sombre très vite dans la plus profonde, la plus noire, la plus vibrante des passions. Profonde, parce qu'il ne vit plus que pour elle. Noire, parce que Bérénice est mariée, à un obscur pharmacien certes, mais mariée tout de même. Vibrante, parce que c'est peut-être dans cet amour scandaleux, incompréhensible et foudroyant que se trouve la réponse aux égarements du jeune homme.

Commence alors un chassé-croisé, une suite de manipulations, de quiproquos et de rencontres volées entre Aurélien, Bérénice, et toutes les autres figures qui gravitent autour d'eux, tous plongés dans des troubles étourdissants, et pourtant vivant toujours un même quotidien réglé comme du papier à musique.

Aurélien est ce que l'on appelle un classique de la littérature, certes. Mais pas besoin de connaître la réflexion d'Aragon ou d'avoir une culture monstrueuse pour s'en rendre compte - vous connaissez par ailleurs mon aversion envers ceux qui estiment que les "classiques" sont des lectures "qui se méritent", réservées à une élite. C'est faux. Les livres appartiennent à leur lecteur, vous êtes aptes et légitimes à lire et critiquer toute oeuvre. Vous êtes totalement à même de ne pas aimer des classiques. 
Lisez ce bouquin, pitié.

Aurélien est un bijou, un chef-d'oeuvre, un sommet d'écriture. La qualité du style et la justesse des mots sont flagrants, car la moindre phrase est un coup direct au cœur du lecteur. Aragon a compris cette mélancolie, ce désœuvrement qui sommeillent plus ou moins profondément au fond de chaque être humain, qui se révèlent parfois dans nos coups de génie ou de folie... et cette connaissance de notre nature transparaît dans chaque passage, dans chaque décision des personnages, dans chaque observation douce-amère. 

Aragon parvient à mettre le doigt avec une précision hallucinante sur des sensations et des réflexions que l'on partage sans même en avoir conscience, et parvient, avec ce qui peut ne sembler se réduire qu'à une banale histoire d'amour, à révéler dans un même élan ses personnages, ses lecteurs, et à les confronter à leurs fantômes. 

Aurélien est sans doute le plus beau roman à Paris, sur Paris, pour Paris que vous aurez l'occasion de lire. La ville y est incarnée comme nulle part ailleurs, elle n'est pas simple décor mais bel et bien personnage à part entière. Elle y est décrite avec une incroyable générosité, qui convaincra aussi bien ceux qui la connaissent bien que ceux qui n'y ont jamais mis les pieds. Aragon a un don pour saisir la note, la vibration précise d'une atmosphère, d'une situation, d'un contexte, et lorsqu'il applique cet art à une ville entière, cela ne peut qu'être un délice. 

Aurélien est à la fois délicieusement passé et furieusement moderne, avec sa langue soutenue mais toujours accessible, et surtout universelle. On pourrait, à quelques détails près, oublier le siècle qui nous sépare de Leurtillois et de ses connaissances, tant leurs errements paraissent palpables, compréhensibles. On se laisse contaminer par leur désemparement face à l'absurdité de leurs propres vies, parce qu'on le comprend, on le partage, sans jamais verser dans la déprime. On est en empathie, c'est aussi simple que cela.

Pour simple exemple, ce passage, la plus belle description jamais réalisée de la flemme : 

"C'était, dans le premier moment, une flâne qui se prolongeait. Vous connaissez ce sentiment : on devrait être ailleurs, chez soi, par exemple mais pas nécessairement, il y a quelque chose comme un repas qui vous attend, on n'y va pas avec une croissante conscience de sa culpabilité. Encore cinq minutes, deux minutes, une minute. On n'y va pas. C'est cela,le temps volé. Un temps qui n'est pas comme les autres. Gâché aussi, dilapidé. Une habitude profonde du devoir se mêle à un sens étrange de l'économie, d'une économie incompréhensible des minutes. Comme si on ne vivait pas quand on fait autre chose que ce qu'on est censé faire, devoir faire. Tant pis, on n'ira pas. Ce n'est pas que l'on tienne spécialement à traîner ici, qu'on préfère y être. On y est. Voilà tout. Avec une ivresse désobéissante."

Osez me dire que vous ne vous y reconnaissez pas. Oui, toi, qui passes six heures par jour à scroller ton fil d'actualité sur Facebook, parce que tu y es. Voilà tout. Avec une ivresse désobéissante

Alors lisez Aurélien, savourez-le, chapitre par chapitre, au fil des pensées troublées d'un héros qui n'en est pas vraiment un - ou peut-être ? Abreuvez-vous de la richesse de sa plume, de la profondeur de son propos, de ses réflexions étourdissantes de clarté et de justesse. Vous en apprendrez beaucoup, sur les mots, sur la vie, sur vous. 

Un dernier mot d'Aragon avant d'en finir, parce qu'il parle décidément très bien du temps. Il parle très bien tout court, cela dit. 

"Le temps à certains jours de notre vie cesse d'être une trame, d'être le mode inconscient de notre vie. D'abord il commence d'apparaître, de transparaître dans nous comme un filigrane, une marque profonde, une obsession bientôt. Il cesse de fuir quand il devient sensible. L'homme qui cherche à détourner sa pensée d'une douleur la retrouve dans la hantise du temps, détachée de son objet primitif, et c'est le temps qui est douloureux, le temps même. Il ne passe plus. On ne songerait pas même à l'occuper, toute occupation paraît dérisoire. Un désespoir vous prend à l'idée de cette étendue devant vous : non pas la vie, inimaginable, mais le temps, le temps immédiat, les deux heures à venir par exemple. Cette douleur ressemble plus à celle des rages dentaires, qu'on ne peut pas croire qui cesse, qu'à n'importe quoi. On est là, à se retourner, à ne plus savoir que faire, comment disposer d'un corps, d'un délire, d'une mémoire implacable, desquels on éprouve vainement être la proie."

Ceci, mes amis, est un monsieur qui sait écrire.
Maintenant, vous savez quoi faire.

vendredi 8 décembre 2017

Tant que nous sommes vivants d'Anne-Laure Bondoux - Chronique n°386

Titre : Tant que nous sommes vivants
Auteure : Anne-Laure Bondoux
Genre : OLNI (objet littéraire non identifié)
Editions : Gallimard Jeunesse
Lu en : français
Nombre de pages : 298
Résumé : "Nous avions connu des siècles de grandeur, de fortune et de pouvoir. Des temps héroïques où nos usines produisaient à plein régime, et où nos richesses débordaient de nos maisons.

Mais un jour, les vents tournèrent, emportant avec eux nos anciennes gloires. Une époque nouvelle commença. Sans rêve, sans désir.
Nous ne vivions plus qu'à moitié, lorsque Bo entra, un matin d'hiver, dans la salle des machines."

Folle amoureuse de Bo, l'étranger, Hama est contrainte de fuir avec lui. Commence alors pour eux un fabuleux périple à travers des territoires inconnus. Leur amour survivra-t-il à cette épreuve ? Parviendront-ils un jour à trouver leur place dans ce monde ?


-------------------------------------------------------

Curieux petit livre que celui-ci. 

Impossible de le classer dans une catégorie : ni tout à fait jeunesse, ni tout à fait littérature générale, le récit navigue entre la richesse d'un conte, l'onirisme du réalisme magique, mais aussi la grandeur d'une tragédie et la noirceur d'un drame. Son ton est intemporel, voire universel, et pourtant extrêmement et délicieusement particulier en même temps : on est aussi touché par le sort des personnages en lui-même que par le message global dans lequel leur parcours s'ancre. 

Tant que nous sommes vivants pose une myriade de questions insolubles sans jamais laisser d'arrière-goût d'inachevé ou de frustration. En nous arrachant à notre normalité, à nos habitudes et autres réflexes de lecteur, pour nous propulser dans un univers étrange et fascinant qui ne manque pas toutefois de points communs avec le nôtre, le roman ne nous fait que mieux réfléchir sur nos propres expériences. 

Ce livre est celui de la dualité dans tout ce qu'elle a de plus évident... et complexe. 
Un homme, une femme. 
Le jour, la nuit. 
Le travail, le repos. 
L'aliénation, la liberté. 
La vie, la mort. 
Le noir, le blanc. 
Le bien, le mal. 

Autant de thèmes qui s'entrechoquent et se répondent, dans un récit d'une grande fluidité, pour rehausser les interrogations qui obsèdent le couple de personnages principaux. Leur quête presque initiatique rencontre de multiples résonances avec la sensibilité de chaque lecteur, une identification facilitée par la plume tout en douceur et en poésie d'Anne-Laure Bondoux. Le roman offre un rythme subtil et presque musical, en démarrant doucement, au rythme d'une sérénade amoureuse, avant de basculer dans les fracas d'une symphonie pour finir dans la légèreté et l'espoir d'une petite comptine. 

Sans doute s'agit-il d'
une parenthèse littéraire assez unique en son genre,  à laquelle on ne peut pas rester indifférent, dans un sens comme dans l'autre. L'atmosphère de Tant que nous sommes vivants est comme un petit cocon dans lequel on peut soit se sentir tout à fait à l'aise, soit étranger. Mais croyez-moi, ce récit un peu bizarre, merveilleux et complètement dépaysant, qui propose un mélange déconcertant mais maîtrisé de naïveté et de maturité, d'ombre et de lumière, mérite que vous lui accordiez une chance. 

dimanche 3 décembre 2017

Bilan du mois [Novembre 2017]

Bonjour à tous !

Décembre arrive et il devient socialement acceptable de s'enthousiasmer à propos de Noël et de futures soirées passées à ingurgiter des litres de thé sous trois kilos de couvertures.
C'est bien ce dont on aura besoin pour oublier la réalité des partiels qui approchent.

En attendant cette époque... intense, voici le bilan de mes neuf lectures du mois de novembre, auquel on peut et on doit se sentir fier d'avoir survécu :

Le coup de cœur du mois...
 
Phobos tome 4 de Victor Dixen : y a-t-il encore besoin que je vous harcèle en vous rappelant mon amour de cette saga ? Une seule chose à retenir : cette tétralogie est une petite pépite de science-fiction, à la fois complètement accessible et profondément travaillée, qui ne se satisfait pas d'une lecture superficielle, et qui ravira aussi bien les puristes du genre que les néophytes. Vous savez ce qu'il vous reste à faire. 

Et la relecture qui allait avec...
Phobos tome 3 de Victor Dixen : le bonheur de marathonner une saga n'a pas d'équivalent sur cette planète. 

J'ai adoré...
Tant que nous sommes vivants d'Anne-Laure Bondoux : un roman indescriptible, onirique, aux allures de conte moderne, regorgeant de poésie, de merveilleuses trouvailles littéraires et humaines, tour à tour sombre et lumineux, porteur d'une douce innocence mais aussi de toute la complexité du monde...

J'ai beaucoup aimé...
Kaleb de Myra Eljundir tome 1 : un roman dont le premier tiers m'a laissée de marbre, voire déçue, mais qui m'a par la suite saisie, passionnée et surtout fait frissonner. Un début de trilogie prometteur, qui ne prend pas de gants avec son lecteur et tente d'offrir à son histoire le développement le plus intense et inventif possible. Et ça, j'aime ! 
La guerre n'a pas un visage de femme de Svetlana Alexievitch : un récit qui compile une multitude de témoignages aussi bouleversants qu'injustement restés dans l'ombre de l'histoire : ceux des centaines, des milliers de femmes qui ont combattu dans l'Armée rouge durant la Seconde Guerre mondiale...
Never let me go de Kazuo Ishiguro et The Remains of the Day de Kazuo Ishiguro : deux romans dans la même veine, sans véritable action, mais centrés sur l'introspection de leurs narrateurs - une introspection d'ailleurs marquée par un déni et une frustration assez sévères. L'auteur nous pousse de façon subtile, poétique et mélancolique à nous interroger sur nos propres parcours, sur nos propres valeurs, nos propres regrets, pour des lectures exigeantes mais enrichissantes. 
L'Aube sera Grandiose d'Anne-Laure Bondoux : un roman touchant et très prenant, construit autour d'un secret de famille dévoilé au cours d'une nuit, tout en sensibilité et en nostalgie... 

J'ai plutôt aimé...
Les Prépondérants d'Hédi Kaddour : un texte riche, qui se disperse en une multitude d'intrigues et de sous-intrigues, au risque de perdre quelque peu l'attention du lecteur - l'auteur sait ce qu'il fait, et reste "maître de sa dispersion", mais on a tout de même besoin de découvrir ce texte petit à petit pour profiter de sa complexité. 

Sur ce, excellent mois de décembre à vous - et bonne préparation de votre liste de livres à demander pour Noël. Je sais. Je sais, c'est ce qu'il y a de meilleur. 

mardi 28 novembre 2017

Phobos tome 4 de Victor Dixen - Chronique n°385

Titre : Phobos tome 4 - Horizons
Auteur : Victor Dixen
Genre : Science-fiction
Editions : Robert Laffont (collection R)
Lu en : français
Nombre de pages : 650

Grâce à ton petit cerveau dynamique, tu auras pu constater qu'il s'agit d'un tome 4 : ne lis donc pas le résumé ci-dessous, à moins que tu ne veuilles vivre une expérience assez maso. En revanche, ma chronique ne comporte aucun spoiler !

Résumé : 
LANCEMENT DES CHAÎNES DES PIONNIERS DANS

3 SECONDES...
2 SECONDES...
1 SECONDE...

ILS PEINENT À REPRENDRE LEURS MARQUES.

Ils sont les rescapés du programme Genesis. Exilés sur Mars, ils ont traversé un désert de solitude. De retour sur Terre, ils sont emportés par un tourbillon de célébrité.

ELLE PEINE À REPRENDRE SON SOUFFLE.

Obsédée par des questions sans réponse, Léonor refuse les honneurs et les caméras. Le danger planant sur la planète bleue est-il vaincu pour toujours ? Les secrets hantant la planète rouge sont-ils enfouis à jamais ? Et si, d'un bout à l'autre du système solaire, tout pouvait basculer à nouveau ?

MÊME SI L'ANGOISSE MÈNE AU BORD DE L'ASPHYXIE, IL EST TROP TÔT POUR RESPIRER.


---------------------------------------------------------------------------

Je nourris un amour immodéré pour cette saga, et croyez-moi, ce sera bientôt votre cas aussi. 

A première vue, Phobos n'a l'air de rien, ou plutôt d'un énième roman de science-fiction et de conquête spatiale enrobé d'histoires d'amour pour faire passer la pilule. 
Fausseté.
Ce n'est que ce que vous croyez. 

Phobos se révèle au fil des tomes constituer une véritable fresque dramatique au sein de laquelle le lecteur sait qu'il peut en permanence - et va - être désarçonné, questionné, bouleversé. Sentiments, actions, complots, tout s'entremêle, se répond et se nourrit dans une même dynamique maîtrisée. Chaque tome gagnait en maturité, apportait de nouvelles thématiques, voyait ses personnages évoluer, jusqu'aux dernières pages si déchirantes du tome 3 qu'on peinait à s'imaginer ce que pourrait donner un nouvel opus. 

Il était en effet difficile pour Dixen de livrer à ses lecteurs un final à la mesure de ce qu'avaient minutieusement et talentueusement construit les trois tomes précédents : des dizaines de personnages, des années d'attentes, de mensonges, de projets, de passions et de trahisons.
Et pourtant. 
Mes aïeux.
Ce dénouement. 

On pouvait redouter que Victor Dixen ne se perde entre cette multitude de tableaux narratifs, dans l'espace, sur Mars, sur les réseaux sociaux, sur Terre, du Japon à la banlieue parisienne en passant par le cap Canaveral, dans les cavernes et les recoins de chacune des deux planètes, mais il n'en est rien. Avec un sens du récit qui touche au virtuose, il emmène avec lui son lecteur pendant plus de 650 pages sans la moindre baisse de rythme - au grand contraire ! La tension ne fait que grimper, sans jamais verser dans "l'hystérie" non plus : tout est clair, limpide même, passionnant surtout.

Le roman déroule tous ses enjeux jusqu'au bout, n'hésitant pas à toucher à des problématiques actuelles ni à décrire des événements durs, qui s'intègrent parfaitement à la fiction, la nourrissent même, sans sentiment de "superposition narrative", sans ton didactique indigeste. Phobos est à mes yeux ce que la science-fiction jeunes adultes a à offrir de meilleur, en ce sens qu'elle est à la fois parfaitement accessible,  et dans le même temps exigeante, riche, profonde, et ne se satisfait pas d'une lecture superficielle. 
L'auteur combine la simplicité, dans le sens où cette saga sera plaisante et compréhensible pour tous, à une véritable complexité. Le lecteur est bel et bien seul face aux dilemmes que suscite l'intrigue à laquelle il est confronté, mais jamais perdu. Il s'investit personnellement, s'attache, s'interroge. Phobos est une expérience en elle-même, à mettre entre toutes les mains. 

Ainsi, la saga atteint des sommets d'intensité dans ce final à couper le souffle, aussi bien sur le plan émotionnel que quant à son action pure. L'action est décrite de façon saisissante, les personnages se transforment sans jamais trahir leur personnalité originale. Les deux cents dernières pages sont un marathon littéraire, une folle course contre-la-montre à laquelle on est incapable de s'arracher, jusqu'à une conclusion aussi déchirante que surprenante, qui ne peut que convaincre tant elle semble juste. Phobos s'achève dans le fracas, mais en réalité de la seule façon satisfaisante. L'auteur signe une conclusion sans compromis, offrant à ses héros les absolus dont ils ont rêvé quatre romans durant, et laissant le lecteur chamboulé - voire en état d'hébétude profonde - et inspiré par ce qu'il vient de vivre. 

Alors foncez, que diable. Allez investir dans cette saga, qui musclera vos petits bras frêles et malingres par ses tomes de plus de 600 pages et votre cerveau. 

Sur ce, je vais soigner mon cerveau qui se trouve en état de crise assez avancée, ce qui est bien entendu dû au fait que j'ai fini Phobos. A jamais. Pour toujours. 

Et petit conseil d'amie : lisez cette saga avec en fond la Symphonie du nouveau monde de Dvorak. Vos canaux auditifs et votre cerveau, celui-là même que vous allez traumatiser en découvrant cette tétralogie, vous remercieront. 

samedi 25 novembre 2017

The Remains of the Day de Kazuo Ishiguro - Chronique n°384

Titre : The Remains of the Day
Auteur : Kazuo Ishiguro
Genre : Contemporain 
Editions : Faber&Faber
Lu en : anglais
Nombre de pages : 258
Résumé : In the summer of 1956, Stevens, a long-serving butler at DarlingTton Hall, decides to take a motoring trip through the West Country. The six-day excursion becomes a journey into the past of Stevens and England, a past that takes in fascism, two world wars, and an unrealised love between the butler and his housekeeper.

-------------------------------------------------------

Existe également en français

Titre : Les Vestiges du Jour
Editions : Folio
Résumé :  Stevens a passé sa vie à servir les autres, majordome pendant l'entre-deux-guerres de l'influent Lord Darlington, puis d'un riche Américain. Les temps ont changé et il n'est plus certain de satisfaire son employeur. Jusqu'à ce qu'il parte en voyage vers Miss Kenton, l'ancienne gouvernante qu'il aurait pu aimer, et songe face à la campagne anglaise au sens de sa loyauté et de ses choix passés...

--------------------------------------------------------

This is a very peculiar book. 

You shouldn't expect any exciting plot, or even of any kind of action when reading it. 
But does that make of The Remains of the Day an uninteresting or dull story ? 

Not at all. 
Not even the slightest bit. 

It is striking how Ishiguro succeeds embodying his character. Not at any point is the reader capable of figuring out that the writer is not this narrator, an aging British butler, who is spending a week of leisure as his employer suggested him to do. 

Samuels feels at a lost. 
He doesn't understand the world surrounding him anymore. 
He has been living according to his eternal principles for as long as he can remember. 
He can't quite understand why things should change. 
But they change, and he doesn't. He still clings on the same old habits, on the way things should be. 
And maybe it is already too late for him.

He does not mean any harm. On the contrary, he wants to please his employers, his colleagues,  and even society generally speaking, but because of that obsession of "doing well", "behaving" and preserving a sense of "dignity", he became blind to the reality of his world, to other people's expectations, and probably made much more mistakes that he would have if only he had been more honest with himself, more open, more aware. 

This book is about nostalgia, denial, frustration, but also about our universal goodwill, and our inevitable tendency to be misled and to ignore what's essential. It is not a depressing or a boring story, not at all, although this tale forwards and backwards in time might be quite dense. You should savor and digest this book slowly, step by step, letting each and every episode of Stevens' life print its mark on you, as this story is made of multiple layers of implications and hidden meanings. 

This is a highly disturbing, philosophical and thoughtful tale that will inevitably bring you to question your own existence, your own path, your own priorities. Written in an incredibly sensitive and moving way, its main character will both make you feel sad and emphatic, far way from him and close to him in the same time. We will never be confronted to the same issues as this butler, but we will for sure have to face the same questions about our priorities in life, about integrity, about understanding others and adapting yourself. 

Stevens made mistakes. 
But what about you ? 
Which one can you avoid ? 
What do you want to remain of you, at the end of the day ? 

-------------------------------------------------------

Attention, livre particulier. 

Avant tout, ne vous attendez pas à la moindre action.
Ca, c'est dit. 


The Remains of the Day, ou Les Vestiges du Jour en français, raconte certes une semaine de vacances d'un majordome anglais âgé, mais se concentre bien plus sur les pensées - voire les obsessions - de ce dernier que sur ses péripéties au demeurant inexistantes.
Contemplation, introspection et nostalgie sont au programme. 


Alors non, dit comme cela, on n'a pas vraiment envie de se plonger dans ce roman. Et pourtant. 

De la toute première à la toute dernière page, Kazuo Ishiguro réussit l'exploit de devenir ce majordome engoncé dans ses principes, maniéré, attaché férocement au monde tel qu'il l'a toujours connu, aux bonnes moeurs, aux usages, à l'ordre des choses. Mais attention, Samuels n'est en aucun cas un réactionnaire, simplement un être ballotté par les bouleversements de l'histoire, remis en question dans ses croyances les plus fondamentales, incapable de changer, alors qu'il ne reconnaît déjà plus grand-chose autour de lui. 

On entend donc la voix de ce personnage atypique avec un réalisme peu commun, on a l'impression de connaître ce petit homme pétri de conventions et de bonnes intentions. 

Car c'est peut-être cela, le pire. 
Samuels n'a jamais aspiré à blesser qui que ce soit. 
Au contraire. 

C'est pour le lecteur la lente prise de conscience de ce que Samuels ne s'avouera jamais : le majordome s'abuse, se perd, perd du temps, si ce n'est déjà trop tard. A vivre dans le regret du temps passé, il s'est interdit les bonheurs les plus simples et les plus essentiels. A trop fermer les yeux sur des situations dérangeantes au nom de principes soi-disant d'autorité, il a laissé l'irréparable s'accomplir. 


Et ainsi, au long de ces presque 300 pages d'introspection avortée et d'errances mélancoliques, le lecteur ne peut qu'être frappé par la puissance des non-dits du monologue intérieur de Samuels, de sa douleur sous-jacente, du sentiment qu'il a d'être perdu dans une masse inconnue, étranger à tous et surtout à lui-même. 
Les chapitres coulent d'eux-mêmes, se déroulent avec une grande fluidité au fil des allers et retours de Samuels dans le temps, sans jamais créer la moindre lassitude du lecteur. The Remains of the Day est cependant un livre qui se savoure, qui se digère, qui est sans doute mieux apprécié si on le découvre par petits bouts, afin de laisser à chaque épisode le temps de marquer son esprit, d'imposer sa conclusion. Ce roman est exigeant et n'offre aucune réponse claire et nette : il est fait de sous-entendus, de couches de vérités inextricables, de secrets enfouis et de frustrations. Le lecteur se fait acteur, penseur, analyste, dans un travail exigeant mais profondément enrichissant. 

Pour autant, se sent-on abattu ou déprimé une fois ce texte achevé ? 
Absolument pas. 
Pensif, certes. Absorbé, ému, touché et sans aucun doute quelque peu dérangé, touché là où ça fait effet. 
La vie de Samuels, c'est une chose. 
Mais il y a aussi celle de celui qui lit Les Vestiges du Jour. Celle de ses proches. 

Que n'a-t-il pas envie de regretter ? 
Que doit-il sauver ?
Quand et sur quoi doit-il ouvrir les yeux ? 

samedi 18 novembre 2017

Littératurpitudes #6 - L'écriture inclusive

Parlons donc d'écriture inclusive. 

CIEL.

Je sais. J'ai prononcé les mots qui fâchent. 
Et c'est bien là le problème, ils fâchent. 

Énormément d'arguments aberrants fleurissent de tous côtés. 
Non, la langue française n'est pas sexiste en elle-même. Elle est simplement régie par certaines règles qui ont été prononcées dans un contexte et avec des intentions sexistes, au XVIe siècle très précisément. 
Non, l'écriture inclusive n'est pas objectivement "moche". Rien n'est objectivement moche - coucou la philo -, et surtout, une langue n'est pas faite pour être belle en elle-même, sauf si l'on fait de la poésie, et dites-moi si je me trompe, mais je n'ai pas l'impression que nos papiers administratifs soient destinés à rejoindre des recueils de poésie. 

Non, la règle du "masculin qui l'emporte sur le féminin" n'est pas anodine. Entendre pour la première fois cette consigne arbitraire, à six ou sept ans, en cours de français peut créer une gêne ou même une violence. 
Mais non, ces règles grammaticales ne nous obsèdent pas non plus à chaque instant de nos existences. Ce n'est qu'un élément de plus dans la longue liste des discriminations systémiques faites à l'encontre des femmes. 

L'écriture inclusive a le grand mérite de pointer du doigt des problèmes de représentation avérés. Elle ne résoudra rien à elle seule : effectivement, un point-milieu et quelques "e" muets de plus ne signeront jamais la fin du patriarcat. Mais c'est un pas dans la bonne direction, et pourquoi pas une porte ouverte vers un débat constructif... si seulement l'espace de réflexion publique n'était pas envahi par des envolées lyriques qui ne reposent que sur des affects et jamais sur des arguments rationnels. 

L'écriture inclusive a sa place dans un contexte administratif, médiatique, militant, politique et pourquoi pas éducatif. Elle est justifiée lorsque l'on s'adresse à un large public. Elle est un rappel constant et judicieux de la nécessité de penser global, un élément somme toute discret mais prégnant dans notre vie quotidienne. 
Il ne s'agit évidemment pas de réécrire Les Misérables ou Le Corbeau et le Renard à grands coups de "renard.e" comme l'ont fait certains, dans un esprit de pure mauvaise foi ! 

L'écriture inclusive ne devrait être perçue que pour ce qu'elle est : un geste vers une partie de la société qui peut ainsi se voir épargner une des marques, même minime, de mépris qu'elle reçoit constamment. Et à la lumière des récents débats consternants autour de la question du consentement, du harcèlement et des violences sexuelles, il me paraît plus que malvenu de leur refuser cette mesure qui, comme je l'ai déjà dit, ne bouleversera pas vraiment le cours de vos vies. 

Non, ce n'est pas grand-chose, mais pour finir avec des mots dignes de nos ancêtres les plus vénérables : ce sont les petits riens qui font les grands tous. 

Et la question qui tue : et toi, Capucine, utiliseras-tu l'écriture inclusive sur ton blog ? 

Oui, et avec grand plaisir, parce que j'ai la conviction que vous serez tou.te.s capables de passer outre "la laideur objective" de ces quelques points. 

dimanche 12 novembre 2017

L'Aube sera Grandiose d'Anne-Laure Bondoux - Chronique n°383

Titre : L'Aube sera Grandiose
Auteure : Anne-Laure Bondoux
Editions : Gallimard Jeunesse
Genre : YA
Lu en : français
Résumé : Ce soir, Nine, seize ans, n'ira pas à la fête de son lycée. Titania, sa mère, en a décidé autrement. Elle embarque sa fille vers une destination inconnue, une cabane isolée, au bord d'un lac. Il est temps pour elle de lui révéler l'existence d'un passé soigneusement caché. Commence alors une nuit entière de révélations...
Qui sont Octo, Orion et Rose-Aimée  ? A qui appartient cette mystérieuse cabane ? Et ce vélo rouge, posé sous l'escalier ?
Au fil d'un récit souvent drôle, parfois tragique et bouleversant, Nine découvre un étonnant roman familial.
Quand l'aube se lèvera sur le lac, plus rien ne sera comme avant.

------------------------------------------------------------

Une cabane complètement perdue au milieu de nulle part, cernée par un lac, une nuit entière, sans la moindre perturbation, et surtout une mère et sa fille. 

Le décor est planté. 

La première connaît l'endroit, elle sait pourquoi elle y est revenue, elle est la maîtresse du temps.
La seconde, éberluée par le comportement de sa mère, demeure encore dans l'ignorance la plus complète de ce qu'il va s'ensuivre. 

Mais ce n'est l'affaire que de quelques heures pour qu'il en soit autrement, pour que certains secrets soient levés, pour que les points d'interrogation finissent enfin par tomber. 

Et tout cela fonctionne diablement bien.
Le roman suit la trame classique du "récit familial" type : des révélations, une fresque à travers différentes époques, de la rancœur, de la nostalgie, de l'espoir... Mais il parvient à trouver sa spécificité, sa saveur propre, grâce à son écriture ciselée, poétique et délicieusement fluide en même temps, et grâce à sa tension dramatique d'une belle intensité. 

Anne-Laure Bondoux parvient à peindre des portraits de personnages brillants, qui ne cessent de dévoiler toute leur complexité du fil du roman. On est surtout marqué par la fratrie formée par Conso, Octo et Orion, qui est décrite avec tant de soin et de justesse qu'elle porte le roman entier, et fascine d'un bout à l'autre. La voix de Titania emporte avec une efficacité redoutable le lecteur, et le roman se lit avec une avidité rare... Mieux vaut prévoir quelques heures libres dans sa journée avant de s'y plonger, car la moindre pause devient vite une torture !

Le rythme est maîtrisé, la tension se maintient et croît même au fur et à mesure que l'on avance dans le récit, sans qu'aucune lourdeur ne vienne perturber la course folle des heures et des secrets chuchotés. On peut enfin saluer la justesse avec laquelle sont amenées les révélations finales, qui ne sont ni grotesques ni pesantes comme dans tant de romans du même genre, mais qui paraissent au contraire délivrées dans un cadre naturel, crédible, avec une émotion frappante. On s'attache particulièrement à la figure de Conso - alias Titania -, avec ses passions débordante, ses bizarreries et surtout ses errements et ses doutes que l'on se retrouve à partager de façon aussi irrationnelle qu'intense. 

Le principal reproche qui pourra être émis à l'encontre de ce roman est en fait le contraste entre les passages consacrés au récit de Titania et ceux dans lesquels ils sont enchâssés, qui se déroulent durant la nuit dans la cabane. Ces courts chapitres, essentiellement des dialogues entre mère et fille, sonnent curieusement beaucoup moins juste que le reste du roman, ne conférant à Nine qu'un personnage d'ado caricatural aux réactions très imbibées de stéréotypes. Ces passages n'occupent pas un rôle essentiel dans le roman, mais il reste dommage de constater un tel déséquilibre, à l'origine d'une rupture qui donne presque envie de sauter ces quelques pages lorsqu'elles surviennent. Pourquoi briser un fil narratif par ailleurs parfaitement maîtrisé pour ces passages un peu fades presque intégralement concentrés sur les soupirs d'une adolescente qui se lamente de l'absence de réseau et sa dégustation d'une barre chocolatée ? 
OK. Je caricature. Mais quand même

Mais au-delà de cette "erreur de casting" que peut être le personnage de Nine, on se souvient de L'Aube sera Grandiose comme un roman teinté d'une grande sensibilité, au sein duquel Anne-Laure Bondoux parvient à créer un merveilleux sentiment d'intimité entre lecteur et personnages. Le récit fonctionne d'un bout à l'autre, et apporte un moment de lecture très divertissant, non sans quelques moments d'émotion. On demeure lié aux personnages tout au long du récit, et ce même une fois la dernière page tournée... Une belle réussite qui mérite amplement son prix Vendredi du roman jeunesse ! 

samedi 11 novembre 2017

Never Let Me Go de Kazuo Ishiguro - Chronique n°382

Titre : Never Let Me Go
Auteur : Kazuo Ishiguro
Genre : Anticipation | Contemporain
Editions : Faber and Faber
Lu en : anglais
Nombre de pages : 282
Résumé : As a child, Kathy–now thirty-one years old–lived at Hailsham, a private school in the scenic English countryside where the children were sheltered from the outside world, brought up to believe that they were special and that their well-being was crucial not only for themselves but for the society they would eventually enter. Kathy had long ago put this idyllic past behind her, but when two of her Hailsham friends come back into her life, she stops resisting the pull of memory. 

And so, as her friendship with Ruth is rekindled, and as the feelings that long ago fueled her adolescent crush on Tommy begin to deepen into love, Kathy recalls their years at Hailsham. She describes happy scenes of boys and girls growing up together, unperturbed–even comforted–by their isolation. But she describes other scenes as well: of discord and misunderstanding that hint at a dark secret behind Hailsham's nurturing facade. With the dawning clarity of hindsight, the three friends are compelled to face the truth about their childhood–and about their lives now. 

-----------------------------------------------------------

Existe également en français

Titre : Auprès de moi toujours

Editions : Folio
Résumé : Kath, Ruth et Tommy ont été élèves à Hailsham dans les années quatre-vingt-dix ; une école idyllique, nichée dans la campagne anglaise, où les enfants étaient protégés du monde extérieur et élevés dans l’idée qu’ils étaient des êtres à part, que leur bien-être personnel était essentiel, non seulement pour eux-mêmes, mais pour la société dans laquelle ils entreraient un jour. Mais pour quelles raisons les avait-on réunis là ? Bien des années plus tard, Kath s’autorise enfin à céder aux appels de la mémoire et tente de trouver un sens à leur passé commun. Avec Ruth et Tommy, elle prend peu à peu conscience que leur enfance apparemment heureuse n’a cessé de les hanter, au point de frelater leurs vies d’adultes.

-----------------------------------------------------------

DISCLAIMER

Please avoid any kind of spoiler or even slightly divulgatory information about this book. I can tell, I was spoiled, and I incredibly enjoyed the novel anyway, but still, I believe your reading experience could be deeply improved by a complete absence of knowledge regarding the plot. 

Now, let me explain in three reasons why you must dive into this story. Right, must. 

First of all, what a deep and impactful tale. It starts slowly, it looks almost ordinary, uninteresting. A narrator delivers some flash-backs about her childhood in a boarding school, then about her teenage years, and then about her early adulthood. Nothing exciting, as it looks. 
But as always, there is a twist.
There is another layer, another way to see that story.
And I assure you it will be  disturbing, captivating, and above everything else, haunting. As it says, this is a book that never lets you go


Second, what a whimsical writing. Kazuo Ishiguro is a master of his art: his writing seems at first ordinary, but it is actually thanks to its simplicity that it acquires a unique taste of poetry. Overall, the erratic rhythm of the story, the slow pace of Kath's memories and the exquisite choice of words combine harmoniously and create a beautiful literary work. 


Lastly, what an important book to read nowadays. I don't want to reveal too much about it, again, you will have to trust me on this, but know that you won't feel at ease reading this story, that some thoughts will stay with you and even disturb you for a long time, and that this novel has to do with much, much more than an ordinary life in a boarding school. 

It is a tale about resilience, maybe, but mostly about friendship, bonds, memory, intimacy, identity, and a lot more than that. Believe me, you should read this book - but brace yourself for a severe amount of emotion! 
-------------------------------------------------------------

Avant tout, lisez ce livre.
Et avant de vous y plonger, essayez d'en savoir le moins possible à son sujet- je parle en tant que victime de traumatisme de spoiler. Ce livre est une pépite et je l'adore, mais il le sera encore plus pour qui le découvre sans aucune connaissance à son sujet. 


Never Let me Go est un récit d'introspection, une lente réminiscence de souvenirs d'enfance de la narratrice, de son adolescence, des premières années de son âge adulte. 
Des histoires d'amour, des anecdotes avec des professeurs, des jeux, des rêveries. 


Et quelque chose d'autre. Quelque chose de bien moins innocent que l'on devine peu à peu, qui est à la fois complètement étranger et qui touche pourtant des points curieusement familiers. Une réalité qui repousse et intrigue, un récit qui apporte bien plus que sa simple trame. 


L'écriture à la fois très simple et très poétique de Kazuo Ishiguro est un véritable délice. Les mots voguent au rythme erratique des souvenirs de Kath, toujours empreints d'une tonalité douce-amère, d'une certaine nostalgie permanente qui s'ignore, et en même temps d'une résolution, d'une acceptation, qui est peut-être l'aspect le plus perturbant de ce récit. 

Tout le monde n'accrochera sans doute pas à ce roman très particulier, qui démarre avec une simple histoire d'enfants dans un pensionnat anglais et bascule sans prévenir vers une dimension bien plus sombre et perturbante. Chacun aura son propre ressenti face à ce texte, chacun appréhendera d'une façon propre les dilemmes que pose le récit de Kath. 

N'hésitez pas un instant à vous plonger dans cette petite pépite de bizarrerie, de poésie et de philosophie qu'est Never Let Me Go, qui vous entraînera dans de véritables questionnements dont je tairai la teneur pour préserver votre surprise, mais dont je peux vous garantir le caractère dérangeant, passionnant et surtout, hantant. 

Never Let Me Go, dit le titre, et en effet, il s'agit bien d'une de ces histoires qui demeurent Auprès de moi toujours


dimanche 5 novembre 2017

Turtles All The Way Down de John Green - Chronique n°381

Titre : Turtles All The Way Down
Auteur : John Green 
Genre : YA | Contemporain
Editions : 

Lu en : anglais
Nombre de pages : 286
Résumé : 
Sixteen-year-old Aza never intended to pursue the mystery of fugitive billionaire Russell Pickett, but there’s a hundred-thousand-dollar reward at stake and her Best and Most Fearless Friend, Daisy, is eager to investigate. So together, they navigate the short distance and broad divides that separate them from Russell Pickett’s son, Davis.

Aza is trying. She is trying to be a good daughter, a good friend, a good student, and maybe even a good detective, while also living within the ever-tightening spiral of her own thoughts. 

--------------------------------------------------------------

Existe également en français

Titre : Tortues à l'infini
Editions : Gallimard Jeunesse

Résumé : Aza, seize ans, n'avait pas l'intention de tenter de résoudre l'énigme de ce milliardaire en fuite, Russell Pickett. Mais une récompense de cent mille dollars est en jeu, et sa Meilleure et Plus Intrépide Amie Daisy a très envie de mener l'enquête. Ensemble, elles vont traverser la petite distance et les grands écarts qui les séparent du fils de Russell Pickett : Davis.
Aza essaye d'être une bonne détective, une bonne amie, une bonne fille pour sa mère, une bonne élève, tout en étant prise dans la spirale vertigineuse de ses pensées obsessionnelles.
Aza, Daisy, Davis, trio improbable, trouvent en chemin d'autres mystères et d'autres vérités, celles de la résilience, de l'amour et de l'amitié indéfectible.

--------------------------------------------------------------

Here's a very strange book. 
Aza is sixteen. And she struggles with everything, from getting up in the morning to behaving like a normal human being - what is "normal" anyway? 
She suffers from OCD and generalized anxiety disorder. 
But her life does not only boil down to her mental health, or at least, she doesn't want it that way. She can rely on her best friend, Daisy, who writes Star Wars fanfiction, a caring though helpless mother, vivid memories of her late father, and now, she has a mystery to solve: the disappearance of a mysterious billionaire who used to live nearby with his two sons. 

This disappearance, even though Aza doesn't know it yet, will be the starting point for something else. Something new. Something better? 

John Green knows how to create endearing teenage characters, how to give voice to one of them, how to create whimsical stories, with quite an odd and quirky kind of atmosphere. It is again the case with his latest novel, which involves peculiar teenagers, beautiful quotes that one could already imagine printed on some posters, a story without any actual point, some beautiful and nostalgic passages, and in the end, quite an impossible book to sum up. 

You cannot say that Turtles all the way down's "recipe" doesn't taste good or that it has fundamental flaws that spoil it all. No, on the contrary, this novel offers a really nice writing with some beautiful scenes and well-written dialogues. But you cannot say either that this book is deeply innovative, that it brings a whole new perspectives to mental health's issues, or that its reader will ineluctably remember it with deep emotion for ages. 

Maybe some of you will feel that way, maybe this book will make you feel personally committed to Aza's fate and move you to tears, but it appears to me that unfortunately, the reader remains on the surface of the plot, of the characters, of the narrator's thoughts, apart from some incredibly immersive passages, mostly those depicting Aza's OCD. The romance elements seem quite out of place, the whole "mystery" aspect of the novel is eventually limited to a small portion of the actual book, and the novel as a whole lacks a particular emotion, a particular message, a particular point. And surely, John Green never intended to write a mystery novel, but rather an insight into a very peculiar life at a precise moment, the occasion to start some personal thoughts about a wide range of subjects... but that approach doesn't come to an utterly satisfying end. 

Before coming to a conclusion, I want to give all credits to the author for depicting Aza's mental health in a realistic and really appealing way, without any stereotyped or sensational vision... Actually, Aza's anxiety is so accurate and palpable for the reader they can become triggering for those of you who have an experience with these violent feelings, so be prepared. 

In the end, this book is sensitive, it is original, it is intriguing. Yet in my very personal opinion, Turtles all the way down will remain enjoyable but not brought to completion, sometimes touching but, globally speaking, quite forgettable. People are reacting to this story in a number of different ways, and I am certain some readers among you will have their hearts broken by Aza's journey just as others will remain mere spectators of it. It all depends on you, on your personal background, on your sensibility.

--------------------------------------------------------

Il était attendu, ce roman, après des années et des années sans nouvelles d'un écrivain qui a vu deux de ses romans adulés portés à l'écran et dont le nom s'est retrouvé affiché partout. 

Et il revient. 
Avec, comme d'habitude, un roman si particulier qu'il est impossible de résumer son essence en quelques paragraphes.
C'est impossible, c'est pourquoi je vais bien sûr m'empresser de le faire. 


Turtles all the way down ou Tortues à l'infini en VF est un roman dont il vaut mieux ne pas savoir grand-chose avant de se plonger dedans. Son intérêt repose en effet sur son atmosphère étrange, déstabilisante, délicieusement et bizarrement particulière, qui commence à devenir la marque de fabrique de John Green, dont on retrouve d'ailleurs tous les ingrédients familiers ici. 
Un protagoniste socialement inadapté ? Check. 
Une histoire d'amour en dehors de toutes les représentations habituelles que l'on fait de la romance ou du couple ? Check. 
Des adolescents un peu perdus dans leur vie et des parents qui le sont encore plus face à eux ? Check.
De très belles et très poétiques citations qu'une cohorte de fans va s'empresser d'imprimer sur des posters/tee-shirts/avants-bras ? Check.
De la mélancolie par paquets ? Check aussi. 

Loin de moi l'idée de présenter ce nouveau roman comme une pâle copie de ses prédécesseurs : il n'en est rien. Simplement, difficile de s'émerveiller et de se prendre de stupéfaction pour cette histoire qui demeure malgré tout dans la lignée de celles d'Hazel de The Fault In Our Stars / Nos Etoiles Contraires, de Quentin de Papertowns / La Face Cachée de Margo et des autres. 

Turtles all the way down a sa spécificité, son ambiance, ses dialogues touchants et ses personnages propres, avec Aza, une jeune fille qui lutte contre son TOC et son trouble d'anxiété généralisé, sa mère attentionnée mais démunie face à cette maladie, ou encore sa meilleure amie Daisy. L'intrigue aussi a ses points d'accroche : la disparition d'un milliardaire fantasque qui vivait non loin de chez Aza, une romance...  
Mais le roman ne va pas au bout de ce qu'il entreprend, il ne laisse pas de marque propre ou mémorable sur son lecteur. On trouve bien des éclairs de génie, des passages qui produisent une forte impression, des moments bouleversants et même violents comme ceux qui décrivent de façon terriblement réaliste les attaques de panique d'Aza et la façon dont elle doit gérer son TOC au quotidien - des extraits si vivaces qu'ils pourraient même être difficilement supportables pour ceux d'entre vous qui souffrent de tels troubles. Mais tout se perd dans un ensemble sans ligne de fuite distincte, sans message global, sans aboutissement. 

Lorsque l'on tourne la dernière page de cette histoire, on a cette impression de soufflé qui retombe, et la question "et donc ?" qui reste en tête. L'aspect "intrigue à mystère" du roman ne revêt finalement qu'une importance minime, les scènes de romance tombent parfois un peu comme un cheveu sur la soupe, et il est difficile de se sentir pleinement investi dans l'intrigue aux côtés de ses protagonistes. Le lecteur est présent, bien sûr, il peut être touché par le récit de temps à autre, mais demeure la plupart du temps spectateur extérieur. Ce ressenti final est d'autant plus frustrant que l'on ne peut que reconnaître le talent et les bonnes intentions et intuitions de John Green qui sait sans contexte écrire et élaborer ces atmosphères irréelles qui font son charme. Certains seront sans doute transportés, d'autres ne comprendront pas l'intérêt de ces quelques 300 pages de questionnements existentiels à un moment donné d'une vie en particulier. Le roman a ses qualités, ses défauts, et il aurait dû avoir tout pour constituer un récit mémorable. Simplement, pour finir avec une image d'une sophistication folle, la mayonnaise ne prend pas. 


Je sais. J'ai le don de la conclusion.