La lecture d'un roman jette sur la vie une lumière.
— Louis Aragon

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mardi 29 août 2017

Marx et la Poupée de Maryam Madjidi - Chronique n°368

Titre : Marx et la Poupée
Auteure : Maryam Madjidi
Genre : Autobiographie | Contemporain
Editions : Le Nouvel Attila
Lu en : français
Nombre de pages : 202
Résumé : Depuis le ventre de sa mère, Maryam vit de front les premières heures de la révolution iranienne. Six ans plus tard, elle rejoint avec sa mère son père en exil à Paris.

À travers les souvenirs de ses premières années, Maryam raconte l’abandon du pays, l’éloignement de sa famille, la perte de ses jouets – donnés aux enfants de Téhéran sous l’injonction de ses parents communistes -, l’effacement progressif du persan, qu’elle va tour à tour rejeter, puis adopter frénétiquement, au point de laisser enterrée de longues années sa langue natale.


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Maryam est iranienne. Elle est née à Téhéran dans une famille aux idées bien éloignées de celles de la République Islamique, et suit ainsi ses parents lorsque ses derniers décident de quitter le pays pour Paris. 
Déboussolée, la petite fille mutique apprend bien vite le français, en tombe même amoureuse, au point même d'en rejeter le persan, sa langue maternelle qui constitue pour elle une attache insupportable à un pays auquel elle n'associe que souffrance. Hors de question d'être rejetée. Mais jusqu'à où s'intégrer ? Que faire de cette langue, cette vieille femme à la plainte lancinante, comme Madjidi la décrit elle-même ? 

C'est ainsi que l'auteure entraîne le lecteur dans une succession de souvenirs qui peuvent paraître chaotiques du fait de leur ordre tout sauf chronologiques, mais qui suivent en réalité une subtile progression, des souvenirs rattachés à une espèce de dualité, voire de duel entre ses deux pays, jusqu'à ceux de l'harmonie, de la cohabitation, de la sublimation de l'un par l'autre en réalité. L'écriture est simple mais poétique, esthétique, maîtrisée surtout, jouant avec tous les sens du lecteur. Rien de plus efficace en effet pour transporter quelqu'un sur des milliers de kilomètres que ces mots riches d'odeurs, de goûts et d'autres sensations. 

Voilà comment se déploie tout un réseau de questions essentielles à partir de ces faits, qui ne sont en apparence qu'anecdotes, mais s'avèrent bien plus profonds et évocateurs que les simples réminiscences d'une petite fille. Maryam Madjidi pose bien entendu la question des origines et de la construction de l'identité, voire d'une double identité, mais aussi celle de l'exil, de la construction et de l'union d'une société, des valeurs, de la culture. A travers son parcours, qui l'a vue tout d'abord taire sa culture iranienne pour embrasser la française avant d'accorder à nouveau une chance à son patrimoine natale, on ne peut qu'être frappé par des problématiques si actuelles, à l'heure où l'on entend tout et n'importe quoi sur les migrants, et surtout n'importe quoi, en fait.

Marx et la Poupée est donc un roman qui se déguste aussi vite qu'il s'implante avec force dans l'esprit du lecteur. Son écriture unique en fait pratiquement un recueil de poèmes en vers libres, dans une atmosphère particulièrement travaillée, entre nostalgie et ouverture. Une lecture douce-amère, un peu déstabilisante parfois, comme en écho à la perte de repères de la petite fille à laquelle on a demandé de donner sa poupée aux petits enfants iraniens, à la fois terriblement actuelle, historique et intemporelle, à découvrir pour peu que de tels thèmes vous intéressent ! 

                                ★

samedi 26 août 2017

The Unseen World de Liz Moore - Chronique n°347

“If a machine can convincingly imitate humanity—can persuade a human being of its kinship—then what makes it inhuman? What, after all, is human thought but a series of electrical impulses?” 

Titre : The Unseen World
Auteure : Liz Moore
Genre : Contemporain
Editions : WW Norton
Lu en : anglais
Nombre de pages : 464
Résumé : 
Ada Sibelius is raised by David, her brilliant, eccentric, socially inept single father, who directs a computer science lab in 1980s-era Boston. Home-schooled, Ada accompanies David to work every day; by twelve, she is a painfully shy prodigy. The lab begins to gain acclaim at the same time that David’s mysterious history comes into question. When his mind begins to falter, leaving Ada virtually an orphan, she is taken in by one of David’s colleagues. Soon she embarks on a mission to uncover her father’s secrets: a process that carries her from childhood to adulthood.

Ada Sibelius est élevée par David, son brillant, excentrique et socialement inadapté père célibataire, qui dirige un laboratoire informatique dans le Boston des années 80. Eduquée chez elle, Ada accompagne David au travail tous les jours: à douze ans, elle est un prodige à la timidité maladive. Le labo se construit progressivement une petite réputation, alors que le passé mystérieux de David commence à poser question. Quand la mémoire de ce dernier commence à chanceler, faisant d'Ada une quasi-orpheline avant l'heure, cette dernière est prise en charge par une des collègues de David. Très vite, elle se lance dans une mission dans le but de révéler les secrets de son père : une obsession qui la mène de l'enfance à l'âge adulte. 

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Some books let you speechless.
Some books won't even let you analyze how and why you liked them.
Some books just make you feel.

That is what The Unseen World does to one. 

Brace yourself.

Meet Ada, twelve, and her father, whom she has never called nothing but David, who live between their house and David's lab, where he studies computer science, language and Artificial Intelligence. Ada, as a home-schooled-child, spends her early years developing her outstanding cleverness, challenged by her father's multiple tasks and other riddles.
But her unusual life finds an end with David's precocious illness. As her father's memory fades away, Ada realizes the only way she might reconnect with her disappearing father would be discovering the truth about David's past, which he has always kept secret. 

But this novel is way more than a "coming-of-age" or "family secret" story.
With a deeply mature and sensitive writing, it raises deep questions about humanity, human relationships, what makes us human. The reader may find himself as lost in his life as Ada, until a beautifully-depicted ending. Everything in this book seems at its place: Ada's social-awkwardness, for instance, a metaphor for our own errances in this world. But see, I don't even want to over-analyse this book. It is a whole adventure, an indescriptible atmosphere, that you have to discover by yourself, and again, to feel for yourself. I know that might sound a bit blurry, but believe me, this book is a haunting one. And the only thing you risk by giving it a chance is emotional drowning. So don't hesitate anymore to discover such a thought-provoking and heart-wrenching story, with such endearing characters!

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Il y a des livres dont on n'a pas envie d'analyser les raisons pour lesquelles on les a aimés.
On sait qu'on a été touché. On sait qu'on est hanté par une histoire, des personnages, des lieux, des fragments de phrases. Et c'est déjà énorme.

The Unseen World puise sa force dans la relation entre Ada, une petite fille "prodige" qui manipule les mathématiques appliquées et la physique à douze ans, et David, son père célibataire qui l'élève et l'éduque depuis toujours entre leur maison et le laboratoire où il mène ses recherches sur le langage et l'intelligence artificielle. Enigmes, défis, échanges intellectuels captivants : la vie avec David est une succession de découvertes merveilleuses qui ne font que stimuler des esprits déjà brillants.
Cette vie hors du commun se voit cependant menacée lorsque la mémoire exceptionnelle de David, celle qui faisait sa fierté, celle qui servait de repère à sa fille, se voit grignotée par une maladie incurable.

Pour une Ada terrifiée par le monde extérieur à son petit cocon d'ébullition scientifique, c'est comme un abandon précoce, un lâcher dans la cage des bêtes sauvages. Il ne lui reste plus qu'une chose à laquelle s'accrocher pour maintenir un lien avec son père qui s'étiole : la piste de son passé. Quels secrets s'est-il efforcé de taire ? Quels indices a-t-il pu laisser derrière lui ? Qu'apprendra-t-elle sur elle-même dans son enquête aussi désespérée que passionnée ? 

Et ce sont ainsi plus de 450 pages qui défilent sans que l'on ne s'en rende compte, alors qu'une intrigue déjà captivante se voit renforcée par la multitude d'interrogations existentielles - mais jamais pesantes - qui se frappent une Ada sans repères. L'écriture, intimiste, douce, tout en délicatesse, ne fait que renforcer une immersion réussie, accordant encore un peu plus de crédibilité à un récit loin d'être insignifiant.
Cette enquête, ce parcours, ces peurs hantent le lecteur. Ces personnages resurgiront dans l'esprit du lecteur avec bien plus de force qu'il ne pourrait le soupçonner, car cette intrigue ne se réduit pas à la révélation d'un secret de famille. 

N'hésitez pas plus longtemps, si vous voulez tenter l'aventure d'une lecture aussi perturbante qu'intelligente et poétique, à suivre les pas d'Ada, à vous immerger dans cette histoire, plongée au coeur des sciences, de l'humanité, de cette frontière poreuse entre la réalité décevante d'Ada et ce mystérieux "unseen world", monde invisible, hors de portée. Le niveau de langue plutôt accessible ne constituera pas un obstacle pour qui dispose d'un anglais intermédiaire ou courant, et pourrait même constituer une première lecture en VO. Ne me reste désormais qu'à espérer que cette belle histoire, à la fois intimiste, émouvante et aux frontières du philosophique, touche le plus grand nombre d'entre vous !

                             ★

mercredi 23 août 2017

La Fourmi Rouge d'Emilie Chazerand - Chronique n°346

Titre : La Fourmi Rouge
Auteure : Emilie Chazerand
Genre : Contemporain | YA
Editions : Sarbacane (collection Exprim')
Lu en : français
Résumé : Vania Strudel a 15 ans et :

- un père taxidermiste qui l'emmène au collège à bord de sa "ouafture"

- Une ennemie jurée, qui est aussi la fille la plus populaire du lycée

- Un œil qui part en vrille, et une vie qui prend à peu près la même direction.
Bref, son existence est une succession de VACHERIES.
Mais un soir, elle reçoit un mail anonyme qui lui explique qu'elle n'est pas une banale "fourmi noire" sans ambition.
Elle serait plutôt du genre "fourmi rouge".


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Prenons un instant ensemble pour faire une petite expérience de visualisation.
Imaginez une adolescente.
C'est l'Héroïne Typique de Roman YA.
Dotée d'un prénom aux sonorités musicales ou exotiques, elle doute d'elle parce que, vous comprenez, elle a un lourd passé, alors qu'en réalité elle est la seule à ne pas réaliser qu'elle est un être de lumière pourvu d'un physique d'Ange de Victoria's Secrets et qu'environ deux à cinq personnages secondaires sont éperdument épris d'elle. Ses parents l'empêchent de vivre sa vie, ses amis l'accompagnent dans toutes ses aventures et surtout, elle envisage le monde avec un perpétuel enthousiasme et un indestructible optimisme. 
Vous la voyez ? 
Bien, maintenant, vous la réduisez en bouillie et vous prenez son exact opposé.

Voici Vania Strudel, affublée d'un patronyme réunissant serviette hygiénique et pâtisserie alsacienne et d'un père taxidermiste à l'amour et à la loufoquerie que l'on qualifiera de débordants. Et niveau meilleurs amis, autant oublier tout de suite le cliché des fidèles acolytes légèrement moins attrayants que le héros mais suffisamment pour cadrer dans le récit, qui vont toujours dans le sens dudit héros en rangeant leurs relents de personnalité au placard. Voici plutôt Victoire, qui aurait pu se lancer dans une carrière de top-model si seulement elle ne souffrait pas d'une maladie qui lui donne l'odeur corporelle d'un poisson pourri, et Pierre-Rachid, son voisin, qui survit depuis des années au port d'un prénom multiformes en ne comportant qu'un minimum de défauts pour un membre de l'espèce mâle. 

Vania ne voit pas vraiment l'intérêt qu'il y a à être elle-même. Elle n'est bonne qu'à se prendre de joyeux coups de traîtresse de la part de son ennemie jurée, et des humiliations involontaires de la part de son père.
Jusqu'à ce qu'elle reçoive un mail.
Un mail qui ne fait pas dans la dentelle, hein.
Mais un mail qui a le mérite de la réveiller. 
Vania n'est pas vouée à mener une vie médiocre.
Elle n'est pas une énième fourmi noire perdue dans sa colonie. 
Elle est une fourmi rouge en devenir. Et elle doit s'assumer comme telle.

Et cela donne un sacrément bon bouquin.

Sacrément bon parce qu'il n'a l'air de rien, et pourrait n'être qu'une énième histoire d'ado mal dans sa peau qui surmonte ses complexes selon un schéma "péripéties, retournement de situation, moment de tension et résolution". 
Rien de tout cela ici.
Et on s'en rend compte dès les toutes premières pages.
Ce n'est pas que l'auteure adopte le ton de Vania à la perfection. La vérité, c'est que c'est Vania qui parle d'un bout à l'autre du roman : sa présence habite le moindre mot écrit, la moindre situation exposée, la moindre blague douteuse glissée entre deux phrases. Vania rythme le récit au rythme de ses pérégrinations intérieures, de ses doutes, de ses envolées lyriques, et avec une telle présence, impossible de ne pas s'attacher férocement à celle qui se présente pourtant comme la plus fade des personnes insignifiantes de cette planète. Voir une auteure qui maîtrise sa plume et son ton décapant avec autant d'aisance est en un mot génial.

Le récit se place au juste niveau de cocasserie, avec des événements suffisamment déjantés pour surprendre et faire rire, sans non plus verser dans un burlesque invraisemblable ou trop appuyé. Le ton survolté fonctionne, parce qu'il est sincère et assumé, et qu'il entraîne irrésistiblement le lecteur avec lui. On fait bel et bien partie de ces quelques semaines dans la vie - mouvementée - d'une narratrice fraîche, unique, acerbe et cynique. Comment voulez-vous dès lors ressentir autre chose qu'une affection immodérée pour ce petit bijou d'humour au trente-quatrième degré ?

La Fourmi Rouge est le roman auquel toutes les histoires YA devraient ressembler. Il contourne les codes avec dérision et naturel, apporte le juste dosage d'émotion, d'absurde, d'exceptionnel et de parfaitement ordinaire. Il apporte surtout, et c'est bien cela l'essentiel, un merveilleux message tout sauf niais d'acceptation de soi, la certitude qu'embellir sa vie est à la portée de tous, que chacun a sa part de fourmi rouge et qu'il suffit d'un peu d'audace pour la révéler au grand jour. 

Alors, qu'est-ce qu'on dit ? Oui à Vania, à la Ouafture de son père, à l'odeur pestilentielle de Victoire, aux bassesses de Charlotte et aux patronymes multiformes. Oui à la bouffée de frais qu'est la Fourmi Rouge, sur tous les points, pour tous les âges. Parce que nous avons tous besoin de petites parenthèses de folie douce comme celle-ci. Une folie finalement plus raisonnable que pas mal d'aspects de notre monde habituel.

                               ★




samedi 19 août 2017

The Handmaid's Tale de Margaret Atwood - Chronique n°345

Titre : The Handmaid's Tale
Auteure : Margaret Atwood
Genre : Anticipation | Dystopie
Editions : Vintage Books
Lu en : anglais
Nombre de pages : 384
Résumé : The Republic of Gilead offers Offred only one function: to breed. If she deviates, she will, like dissenters, be hanged at the wall or sent out to die slowly of radiation sickness. But even a repressive state cannot obliterate desire – neither Offred's nor that of the two men on which her future hangs.

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Existe également en français

Titre : La Servante Ecarlate
Editions : Robert Laffont
Résumé : Dans un futur peut-être proche, dans des lieux qui semblent familiers, l'Ordre a été restauré. L'Etat, avec le soutien de sa milice d'Anges noirs, applique à la lettre les préceptes d'un Evangile revisité. Dans cette société régie par l'oppression, sous couvert de protéger les femmes, la maternité est réservée à la caste des Servantes, tout de rouge vêtues. L'une d'elle raconte son quotidien de douleur, d'angoisse et de soumission. Son seul refuge, ce sont les souvenirs d'une vie révolue, d'un temps où elle était libre, où elle avait encore un nom.

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You have probably already heard about this book, which has become an almost-phenomenon thanks to its popular adaptation into a TV show. The premise is as efficient as terrifying: this story takes place in a society that deprived women of all their rights, and even of their bodies for some of them, the Handmaids, who have the duty to carry the babies of the highest-ranked chiefs of the new regime. 

Pretty much everything has been said about this book: according to some, it is a feminist reference, according to other, it is the ultimate weapon of defense against a recently-elected president whose poor opinion regarding women has never been a secret.
But what is truly the power of this novel?

According to its readers, it resides in the plot, some sort of parallel distortion of our own society. And that plot is led by Offred.

Offred, the narrator, is no longer the main protagonist of her own life.
Rather a side character. 
Her identity was taken away from her, along with her husband, child, job and name. 
Now, she lingers in an awfully monotonous routine, as she has become nothing else but an object to be used in order to breed children in a society threatened by a rising rate of sterility. 

So she lets the reader look at what her world now is.
Death penalty, inequality, injustice, disappearance of women's rights, fear, surveillance, and silence.
A terrifying silence that echoes the one we adopt when confronted to very contemporary and problematic issues, that might be taking place right now all around the globe.

Margaret Atwood's book is without a doubt a frightening one. She knows how to play with her reader, carefully letting a certain amount of torturing questions unanswered, which creates on the one hand anticipation and fear, but also, on the other hand, a certain kind of frustration.
Indeed, one closes this novel with a taste of wonder, because of how universal, moving, thought-provoking it could have been if only certain fondamental questions about Gilhead had been answered, if only the reader could feel a stronger empathy towards Offred, whose changing personality makes her somehow unreliable, if only the author's intentions had been a bit less obvious. This book is all about warning, preventing, underlining, but it lacks subtlety and emotion. Of course Offred remains cold and detached because it is the only way she can manage to survive, but some glimpses of emotion might have been necessary to involve the reader into this tale. And hat's the word, a tale, again: The Handmaid's Tale should have been more than that. Of course it has some very efficient and well-found metaphors and thoughts, but not enough, in my opinion, to change things. Of course it is entertaining, but it should have been more than that. In its current form, it is a scary story. And I would have liked it to be more than that, maybe the manifesto or the symbol some claim it to be.
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Difficile de passer à côté du phénomène qu'est devenu The Handmaid's Tale ces dernières semaines, notamment grâce à son ultrapopulaire adaptation en série télévisée, qui a hautement contribué à remettre l'ouvrage original sous les projecteurs. Arme de défense anti-Trump, brûlot féministe, vision lucide de l'avenir ou encore avertissement universel, on a tout entendu en ce qui concerne cette histoire d'anticipation, projection dans un monde où la pollution a rendu stérile une grande partie de la population, et où les Etats-Unis d'Amérique sont devenus la République de Gilhead. Sous Gilhead, chacun connaît sa place. Pour Offred, c'est d'occuper le rôle de procréatrice. Son corps ne lui appartient plus, elle n'est là que pour rendre service à la communauté, en s'oubliant et se cachant derrière son uniforme rouge.
Mais elle a beau répéter des paroles pieuses et timides, elle ne parviendra pas à oublier ni à cacher le souvenir de sa vie révolue, du temps où elle pouvait fumer, boire, porter un nom, aimer, choisir, partir. 

A travers une narration éclatée, rythmée par la routine répétitive d'Offred et ses longues plages d'ennui, on découvre petit à petit l'ampleur de la catastrophe qu'est le régime de Gilhead. 
Plus de libertés.
Plus aucun statut pour les femmes.
Plus d'égalité de droit entre les individus.
Le corps des femmes devenu marchandise. 
La peine de mort, la surveillance, la dénonciation.
Rien que de très classique pour une dystopie, me direz-vous, mais c'est d'autant plus perturbant ici que les multiples composantes de Gilhead ne sont dévoilées qu'au compte-gouttes, laissant le temps au lecteur de mariner dans ses doutes et surtout son horreur.


Difficile de se fier à cette narratrice, pas tout à fait conditionnée, mais pas tout à fait prête à se rebeller non plus, qui déconstruit la chronologie du récit au gré de ses humeurs, se laisse aller à vivre une vie dont elle n'admet même plus qu'elle la répugne, trouvant de minuscules satisfactions où elle le peut, parce qu'après tout, pourquoi lutter ? 

Ce n'est pas une histoire violente comme beaucoup de récits d'anticipation peuvent l'être. Pas physiquement, concrètement, en tout cas.
Tout est calme. Silencieux.

Et c'est sans doute ça le plus terrifiant.
Une civilisation entière réduite au mutisme en moins de trois ans, pour le "bien de l'espèce", la "sécurité des femmes", la "paix civile". 
La violence réside dans l'autocensure que s'inflige chacun des citoyens de Gilhead. Se taire jusqu'à se convaincre.
Dans les échos de notre propre société que l'on se surprend à trouver. Dans la réflexion morbide de nos propres mentalités que peut parfois être Gilhead. 

On peut regretter un certain manque de subtilité de la part de l'auteure, dont les intentions sont si évidentes qu'elles peuvent parfois déborder sur l'intrigue et le personnage difficile à saisir d'Offred, pleine de contradictions et de revirements internes. Il est également frustrant de ne pas avoir accès au pourquoi du comment de Gilhead : on est exposé à son fonctionnement, ses conséquences, mais on n'a jamais accès à ses fondements, à la manière dont il a été possible qu'une structure aussi vicieuse se fasse sa place, ce qui aurait pu offrir un étaiement passionnant des théories de l'auteure.

The Handmaid's Tale est donc un roman auquel on ne peut retirer son intrigue captivante ou son décor à couper le souffle, mais on peut lui reprocher de ne pas aller au bout de son pari. Certes, son épilogue propose une porte ouverte vers des horizons intéressants, mais l'auteure aurait pu aller encore plus loin dans son pari audacieux pour obtenir un avertissement plus marquant que celui du roman, déjà édifiant mais partiel. Dans l'état des choses, c'est une histoire qui fait peur. On distingue des parallèles avec la société actuelle, on sent les pistes à creuser, mais on garde un sentiment de frustration. On n'est pas impliqué dans le destin d'Offred. On demeure spectateur. Rien de dramatique encore une fois, cette lecture demeure largement digne d'attention, ne serait-ce que pour tous les débats qu'elle a contribué à nourrir, mais on garde tout de même l'arrière-goût amer du sentiment qu'il n'aurait pas suffi de grand-chose pour être complètement renversé. 

                                ★

samedi 12 août 2017

Ma Dernière Chance s'appelle Billy D. d'Erin Lange - Chronique n°344

Titre : Ma Dernière Chance s'appelle Billy D.
Auteure : Erin Lange
Genre : Contemporain
Editions : L'Ecole des Loisirs

Lu en : français
Nombre de pages : 468
Résumé : Dans la vie, il faut se battre. Dane Washington ne le sait que trop bien. A la moindre occasion, ses poings le démangent et ils parlent pour lui. Jusqu'à présent, ses bons résultats au lycée lui ont évité les plus gros ennuis. Seulement, il n'a plus droit à l'erreur : encore une bagarre et ce sera l'exclusion. Mais la violence, Dane ne parvient pas à la contrôler. Sa dernière chance s'appelle Billy D., un garçon qui vient de s'installer à côté de chez lui avec sa mère.Billy D. est trisomique, il n'a pas les moyens de se défendre, et certains en profitent. Si Dane acceptait d'être son ambassadeur au lycée, cela pourrait lui offrir le salut. Billy D. a une autre mission pour Dane : il voudrait qu'il l'aide à retrouver son père. Leur seul indice : un atlas des Etats-Unis, et des énigmes à toutes les pages ou presque.


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Un grand merci aux éditions de l'Ecole des Loisirs et en particulier à Coline pour cet envoi !

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Dane a plus ou moins passé toute sa scolarité à jouer avec le feu, mais cette fois-ci, il n'est plus loin de se brûler les ailes une bonne fois pour toutes. Encore une bagarre, et ce sera le renvoi définitif de son lycée.
Et il n'a vraiment, vraiment pas envie d'imposer à sa mère, qui l'élève seule, de batailler pour lui faire réintégrer un nouvel établissement.
Il n'y peut rien, ou presque. Les poings sont son langage, les coups son instinct. Il ne sait pas se défendre autrement. Alors il cogne, et on lui tombe dessus.
C'est alors qu'il rencontre un nouveau voisin des plus intrigants, Billy D., un garçon trisomique qui vit lui aussi seul avec sa mère, mais qui s'accroche, lu, à l'espoir indéfectible de retrouver son père, là où Dane a depuis longtemps lâché l'affaire. Billy D. et Dane concluent alors un marché : Billy D. sera "garant" de l'exemplarité de Dane au lycée, et ce dernier l'aidera à résoudre les énigmes laissées par le père de Billy D. derrière lui. Mais cette entreprise un peu folle ne les mène pas vers ce à quoi ils s'attendaient...

Difficile de ne pas penser à Rain Man en lisant pareil résumé, ce qui est à la fois une bonne et une mauvaise chose. Bonne chose, parce que comme le célébrissime film, Ma Dernière Chance s'appelle Billy D. porte une formidable dose d'espoir, d'amour, de tolérance, et donne à voir une poignée de personnages d'autant plus attachants qu'ils dévoilent des failles sincères et poignantes. On croit à ces quelques portraits de personnage, on comprend la flamme qui les anime, on assiste aux conflits qui agitent la conscience du narrateur, Dane, en proie avec ses démons, on se surprend à espérer une fin plus dégoulinante de bonheur que celle d'un conte de fées.
Mauvaise, parce que ce livre est bien plus qu'une simple transposition du film dans un lycée avec deux adolescents. C'est une ouverture, un récit propre et original qui s'intéresse sans voyeurisme ni raccourcis à la situation de Billy D., de Dane, de leurs mères, à ce qui fait d'eux des adolescents, à leurs espoirs, leurs peurs, à la vision désabusée du monde que le narrateur en est venu à adopter... Ainsi qu'une écriture vive et entraînante et un concentré d'émotions qui déferlent par vagues une fois que l'on s'est enchaîné affectivement aux personnages.

Billy D. est à n'en pas douter la figure la plus marquante du livre, grâce à sa voix innocente et pourtant étonnamment juste, qui vient toujours pointer du doigt l'élément essentiel d'une situation, poser la question qui importe, relever le détail signifiant. L'auteure ne tombe jamais dans une caricature de la trisomie, et n'en fait d'ailleurs pas le cœur de son roman. Billy D. est trisomique, soit. Mais comme il le dit lui-même, il n'est pas idiot, il est avant tout le fils de son père, un amoureux des énigmes qui le fascinent par leur difficulté, un esprit vif, un regard d'autant plus clair qu'il en est détaché sur un monde qu'il ne comprend pas toujours. Rien ne lui échappe, ni l'amitié, la famille, l'amour, la violence, la douleur. Il forme avec Dane un duo on ne peut plus disparate mais toujours convaincant, qui fonctionne à coups de dialogues ravageurs et d'opérations secrètes et complices. 

Billy D. est un beau et même très beau roman qui mérite que l'on parle de lui. Par sa justesse, son honnêteté, qui n'empêchent pas un ton enlevé, il s'affirme comme une lecture aussi réconfortante qu'inspirante, pleine de bons sentiments mais sans jamais tomber dans la niaiserie ou omettre de décrire les zones d'ombre. C'est un de ces feel-good books qui ne se moque pas du lecteur mais montre bien qu'il y a du bon dans ce monde, que l'on gagne à aller s'aventurer hors de sa zone de confort, à s'ouvrir à l'autre, à se remettre en question. Et ce sont des messages dont notre monde a grand besoin.

                               ★

mercredi 9 août 2017

Noter et critiquer la littérature - [Littératurpitudes #3]

Si vous êtes extrêmement perspicaces - et un peu psychorigides sur les bords - vous aurez pu remarquer que j'ai abandonné pour mes deux dernières chroniques ma classique notation sur un barème de 10 points.
Pourquoi donc ?
Ce sera l'objet de cet article -
merci Captain Obvious.

Depuis plus de trois ans déjà, j'attribue très naturellement une note à chaque lecture que je critique, dans le simple but de donner un indicateur de mon appréciation et de renforcer mon injonction à lire ou éviter tel ou tel ouvrage.

Mais ce choix m'a fait rencontrer un problème.

La valeur de ces notes.

La première chose est que ces évaluations n'ont jamais été des notes parfaitement immuables et objectives des textes critiqués, une espèce de mise en nombres absolue de leur valeur, mais bien une appréciation de ma part, l'expression de mon ressenti. 
Si j'avais voulu donner une note complètement détachée de toute subjectivité, impossible à remettre en question et fondée sur des critères éternellement neutres, j'aurais déjà eu du mal à y parvenir, et ensuite, je n'aurais jamais pu attribuer de 10/10 comme je le fais pourtant de temps à autre, puisque, selon la règle ultime de la création artistique ou littéraire : rien n'est jamais parfait. 

Personne ne peut s'ériger en critique absolu. Chaque avis est forcément entaché de subjectivité, ce qui n'est pas un mal tant que l'on ne se laisse pas aveugler par ses affects ! Nos points de vue personnels sont nos moteurs, sans eux, nous ne serions que des robots incapables de produire la moindre critique. Cela nous expose à l'erreur, aux biais, mais c'est en échangeant et en s'exerçant que l'on parvient à orienter le mieux possible sa vision propre des choses. 

Voilà pourquoi j'ai choisi de retranscrire non pas une valeur suprême littéraire ou que sais-je, mais bien mon opinion, et selon cette logique, si une lecture m'a touchée au point que j'en décide qu'elle me plaît absolument et que ses défauts ne m'importent pas le moins du monde, je n'ai aucune raison de mettre moins que 10. De même que si un ouvrage très reconnu m'a fortement déplu, je n'hésiterai pas à descendre bas tout en reconnaissant ses qualités. 

Ce choix a suscité des critiques revenant assez souvent, parmi lesquelles la plus fréquente : "tu mets quand même beaucoup de bonnes notes". 
Et certes, une écrasante majorité de mes critiques concernent des romans évalués à 7/10 ou plus. Pour quelle raison ? Parce que je commence tout simplement à me connaître et à éviter certains titres dont je suspecte fortement qu'ils vont me déplaire, pour mieux me jeter sur d'autres dont mon intuition me chuchote qu'ils seront à mon goût. Et logiquement, j'ai plus de belles surprises que de déceptions. 
Mais cette remarque soulève également un sous-entendu : en tant que critique, je devrais réserver une espèce d'équilibre parfait entre chaque note, ne m'autoriser à donner un 9 que de façon exceptionnelle, abaisser volontairement mes évaluations pour parvenir à un résultat plus hiérarchisé.

Et j'entends ces critiques.
Je les comprends.
Elles ne rentrent simplement pas dans la conception que j'ai de ce blog, qui doit à mon sens avant tout donner envie de lire. Et ce n'est pas en me cassant la tête à calculer des coefficients ou des fréquences d'apparition de je ne sais quoi, ou encore à dévaluer des lectures que j'aurais pourtant voulu soutenir un peu plus pour les beaux yeux de la relativité, que j'y parviendrai. Ces notes élevées sont le reflet de mon enthousiasme pour la littérature. Je n'ai jamais voulu en faire cet outil d'humiliation qui nous a tous traumatisés à l'école ! Quoi de pire pour en faire fuir certains ? 

Voilà donc pourquoi j'ai désormais décidé d'abandonner cette notation peu claire que j'ai sans doute eu tort de choisir.
Vient maintenant la question du remplacement, et c'est là que je vous sollicite. 
Comme je l'ai déjà dit, la raison pour laquelle je critique tous ces ouvrages est que je meurs d'envie de diffuser mon amour des livres et de mettre en avant les meilleurs possibles. Mes articles doivent donc avant tout orienter les lecteurs, leur permettre de se donner des priorités de lecture. Quel choix conviendrait le mieux ? Laisser tomber toute forme de note, et terminer la chronique comme d'habitude sur une synthèse ? Adopter un système à cinq étoiles, des symboles, des mentions ? 

Ce blog est fait pour vous, à vous donc de me guider ! Lisez, critiquez, échangez, débattez, ou alors ne dites rien si c'est ce que vous préférez. Donnez des 10 à toutes vos lectures si c'est votre ressenti, sans gêne, sans pression de "mauvaises notes nécessaires". Je me répète, mais la littérature est un vaste terrain de jeux où chacun est libre de déambuler ou de se forger son coin de prédilection, un laboratoire d'expérimentation, un des rares territoires dans lesquels on peut se défaire des contraintes qui nous paralysent dans d'autres domaines. 
Alors profitons-en.

A très bientôt avec de prochaines lectures ! 
-- Capucine

lundi 7 août 2017

Les Garçons de l'Ete de Rebecca Lighieri - Chronique n°343

Titre : Les Garçons de l’été
Auteure : Rebecca Lighieri
Editions : P.O.L.
Genre : Contemporain
Lu en : français
Nombre de pages : 441
Résumé : Études brillantes, famille convenable et convenue, beauté radieuse et maîtrise du surf, Thadée et Zachée ont cru que l’été serait sans fin. Que la vie se passerait à chevaucher les vagues, entre jaillissements d’embruns et poudroiements de lumière. Mais en mutilant sauvagement Thadée un requin-bouledogue le prive de l’existence heureuse auquel il semblait voué : il est devenu un infirme. La bonne santé des uns, la sollicitude des autres le poussent à bout. Et le révèlent à lui-même...


Vous voyez, ce roman que l’on ouvre et referme assis exactement au même endroit ?
Ce texte qui poursuit son lecteur des jours et des jours après avoir livré sa dernière phrase ?
Ces personnages auxquels on s’attache si viscéralement qu’on a le souffle coupé de les quitter ?
Tout cela, c’est ce qui constitue Les Garçons de l’été, avec son résumé ridiculement court et pourtant envoûteur.

La mer.
Deux frères.
Un requin.

[Aïe]

Une blessure.
Une fin.
Un traumatisme.
Une guérison qui ne s’achèvera sans doute jamais complètement.

C’est le début d’un récit terrible qui ne se gêne pas pour violenter son lecteur et l’entraîner d’un extrême émotionnel à l’autre. Horreur, affection, incompréhension et surtout choc sont au rendez-vous. 
Et lentement, la machine de la destruction se met en marche.
Les masques tombent.
Les structures fragiles sont ébranlées. 
Et le chaos naît des cendres de l'ordinaire.

Les Garçons de l'Ete est un roman que je qualifierais de parfait, non pas dans le sens où c'est un absolu idéal, mais dans le sens étymologique du terme, totalement achevé, abouti. Chacun de ses enjeux est soigné, pris en compte, chacun de ses décors est projeté dans la conscience de son lecteur, chacun de ses dialogues emporte par sa vivacité. C'est un de ces livres qui fait oublier que l'on est en train de lire. Il n'est sans doute pas dépourvu de certains défauts, comme chaque oeuvre littéraire. Mais aucun d'entre eux ne se révèle en tout cas de façon gênante au cours de la lecture, et on ne conserve de cette histoire qu'un sentiment de fascination. 

L’auteure opère un travail remarquable sur la voix de chacun de ses protagonistes. En effet, la narration des chapitres est faite par les différents membres de la famille, de façon aussi imprévisible que dynamique. On ne peut qu’être convaincu par la logique et le naturel de chaque passation de « témoin narratif », alors que l’on s’enfonce de plus en plus dans les méandres de la vie brutale de ces personnages que rien n’avait préparé à affronter tant de violence d’un coup. Désillusion, espoir et peur s’entremêlent pour donner naissance aux poisons les plus terribles : le ressentiment et la vengeance.

Les Garçons de l’été ne séduit pas tant par son histoire mouvementée, bien que celle-ci soit déjà rythmée et approfondie de façon tout à fait satisfaisante, que par la capacité qu’il a de donner à voir aussi bien les décors que les sentiments qu’il met en jeu. On ressent l’action, le drame, l’injustice. On se projette dans une expérience multisensorielle à la Réunion, puis dans un univers froid et cruel au sein de cette famille en pleine implosion, dans une situation intenable qui réveille les instincts humains les plus furieux.
               
Que dire enfin du soin porté à la personnalité de chacun des personnages ? Pas besoin de paragraphes et de paragraphes pour saisir l’essence de chacune de ces figures, cette compréhension furtive qui permet en un rien de temps de se lier à certains protagonistes et d’en haïr d’autres avec fièvre. La longue descente aux enfers qu’ils doivent subir n’est que plus prenante, déchirante, saisissante de réalisme, grâce à cette impression que l’on a de les connaître en profondeur. C’est un voyage aux racines même de ce qui fait notre humanité, d’autant plus efficace et pernicieux qu’on ne l’avait pas vu venir, lui qui commençait innocemment avec une histoire de vacances sur une île.

Ne vous fiez donc pas à la couverture blanche et sage de cet ouvrage passionnel et passionnant : ce sont les pires drames et les pires vicissitudes que vous vous apprêtez à rencontrer en vous en emparant, mais aussi une intrigue haletante au rythme implacable, des portraits de personnages saisissants, une écriture évocatrice, pour un récit abouti, cynique, dur, humain et dont on qualifiera la propension à jouer avec les nerfs de son lecteur de cruelle.

Par contre, je préviens, c’est violent, hein. Si t’as douze ans, évite. C’est pas contre toi. 

mercredi 2 août 2017

Midnight at the Electric de Jodi Lynn Anderson - Chronique n°342

Titre : Midnight at the Electric
Auteure : Jodi Lynn Anderson
Genre : Science-fiction | Historique
Editions : HarperTeen
Lu en : anglais
Nombre de pages : 258
Résumé : Kansas, 2065. Adri has secured a slot as a Colonist—one of the lucky few handpicked to live on Mars. But weeks before launch, she discovers the journal of a girl who lived in her house over a hundred years ago, and is immediately drawn into the mystery surrounding her fate. While Adri knows she must focus on the mission ahead, she becomes captivated by a life that’s been lost in time…and how it might be inextricably tied to her own. 

Oklahoma, 1934. Amidst the fear and uncertainty of the Dust Bowl, Catherine fantasizes about her family’s farmhand, and longs for the immortality promised by a professor at a traveling show called the Electric. But as her family’s situation becomes more dire—and the suffocating dust threatens her sister’s life—Catherine must find the courage to sacrifice everything she loves in order to save the one person she loves most. 
England, 1919. In the recovery following the First World War, Lenore struggles with her grief for her brother, a fallen British soldier, and plans to sail to America in pursuit of a childhood friend. But even if she makes it that far, will her friend be the person she remembers, and the one who can bring her back to herself? 


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Kansas, 2065. Adri s'est fait une place parmi les Colons - ces rares chanceux minutieusement choisis pour vivre sur Mars. Mais à quelques semaines du décollage, elle découvre le journal intime d'une jeune fille ayant vécu dans la même maison qu'elle il y a plus d'un siècle, et est immédiatement attirée par le mystère qui plane au-dessus de son destin. Adri a beau savoir qu'elle devrait avant tout se concentrer sur la mission qui approche, elle devient captivée par cette vie perdue dans les méandres du temps... et comment elle pourrait être inextricablement liée à la sienne. 
Oklahoma, 1934. Plongée dans la peur et l'incertitude du Dust Bowl, Catherine fantasme sur l'ouvrier agricole de sa famille, et se languit de l'immortalité promise par un professeur à une attraction ambulante appelée l'Electrique. Mais alors que la situation de sa famille se fait plus rude encore, et que la poussière suffocante met en danger la vie de sa soeur, Catherine doit trouver le courage de sacrifier tout ce qu'elle aime pour sauver la personne à laquelle elle tient le plus.
Angleterre, 1919. Pendant l'ère de reconstruction qui suit la Première Guerre Mondiale, Lenore peine à se remettre de la perte de son frère, un soldat britannique tombé au champ d'honneur, et prévoit d'embarquer pour l'Amérique à la poursuite d'une amie d'enfance. Mais quand bien même elle parviendrait à destination, son amie sera-t-elle bien la personne dont-elle se souvient, et celle qui pourrait l'aider à redevenir elle-même ? 

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This book is a slow one, but in the very best meaning of the term. It is not slow in the sense that is is boring, absolutely not, but in the sense that it manages to create a deeply immersive and seizing atmosphere of melancholy, a reflexive tone, in a quite unique and bittersweet way. 

Midnight at the Electric is the union of three completely different paths in a subtle way, through the journal and the letters Adri is led to find days before her launch to a whole new planet. 
Three young girls at different times, places, ages. But a shared thirst for leaving and finding themselves, as well as the fear of threatening their own identity. Who do they want to be? What will they let behind them? What do they want to be their priority? 
Family? Love? Loyalty? Adventure? 

These three voices complete and emphasize each other, focusing on the narrators' feelings rather than their contexts. If you're expecting a true science-fiction or historical novel, there is a high probability you will be disappointed... The three heroines are simply and beautifully telling a story about humanity, identity, growing up and hesitating between looking back or ahead to the future. It is about jeopardizing everything you ever possessed in order to live the life you feel appealed by. Without any stereotypes or predictable thoughts, the author manages during 250 pages or so to create a highly enjoyable moment of introspection. After closing the book, there are chances the characters and their stories will stick with you... just the lessons their journeys might teach you.

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Ce livre est lent. Mais dans le meilleur des sens que peut avoir le terme "lent".
Il n'est pas lent dans le sens où on s'effondre d'ennui en espérant un minuscule rebondissement pour susciter de l'intérêt, loin de là, mais dans le sens où il parvient à créer une atmosphère mélancolique, emplie d'introspection, un ton doux-amer et réflexif, sans pesanteur, mais tout en immersion. 

Midnight at the Electric unit de façon aussi subtile que fascinante trois destins qui n'ont a priori rien à voir, mais sans se conclure dans le fracas d'une révélation aussi peu crédible que décevante. Bien au contraire, c'est un lien délicat qui se dessine entre ces trois voix, toutes aux prises avec le regret et la peur, qui se préparent à quitter tout ce qu'elles avaient connu par envie de vivre plus. De vivre bien
Adri, qui ne s'est jamais vraiment sentie vivante sur cette Terre où elle n'a de lien avec personne.
Catherine, qui sent la vie la quitter tout comme elle quitte sa sœur malade.
Lenore, tout à sa douleur que son frère ait perdu la sienne et que sa meilleure amie soit partie la mener sans penser à elle. 
La première qui trouve le journal de la seconde, qui avait elle-même mis les mains sur les lettres de la troisième.
Trois époques, trois âges, trois lieux, mais une seule et même réflexion fascinante et toujours parlante, qui interroge les priorités de chacune, leur identité. Qui veulent-elles devenir et rester ? Quel héritage veulent-elles laisser derrière elles ? Que placer avant tout le reste ? 

Chacun de ces trois témoignages complète et intensifie les autres, avec un accent placé sur le ressenti de chaque personnage plutôt que sur leur situation. Ce n'est pas tant le contexte de science-fiction ou d'historique qui compte, mais bien l'intemporalité de leurs dilemmes. Attention, il ne faut pas comprendre par là qu'il n'y a aucune atmosphère marquante dans le roman, bien au contraire, c'est toute une ambiance qui imprègne le lecteur et continue à le hanter bien après avoir terminé ce récit. 
C'est une histoire d'humanité, de passage à l'âge adulte, d'hésitation entre regarder en arrière ou en avant, tourné vers l'avenir. C'est une succession douce et juste de réflexions dénuées de tout stéréotype ou caractère téléphoné.
C'est triste, parfois, plein d'espoir, beaucoup.
C'est beau, tout simplement.