La lecture d'un roman jette sur la vie une lumière.
— Louis Aragon

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mercredi 20 février 2019

Concours pour le Paradis de Clélia Renucci - Chronique n°460

Titre : Concours pour le Paradis
Autrice : Clélia Renucci
Genre : Historique
Editions : Albin Michel
Lu en : français
Résumé : Dans le décor spectaculaire de la Venise renaissante, l'immense toile du Paradis devient un personnage vivant, opposant le génie de Véronèse, du Tintoret et des plus grands maîtres de la ville. Entre rivalités artistiques, trahisons familiales, déchirements politiques, Clélia Renucci fait revivre dans ce premier roman le prodige de la création, ses vertiges et ses drames.

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On est au seizième siècle, et on est à Venise.
Voilà une excellente façon de commencer un roman. 

Mieux que ça : on est au seizième siècle, toujours à Venise, au coeur du Palais des Doges, qui se remet tout juste d'un terrible incendie, et cherche désormais le génie qui aura le privilège d'imaginer le chef-d'oeuvre pictural qui remplacera son Paradis perdu.

Véronèse, le Tintoret, leurs fils, leurs proches, leurs apprentis, d'autres concurrents encore, le clergé, le Doge, autant d'individualités plus ou moins connues, dont, pour ma part, je ne connaissais que le nom auréolé d'une certaine gloire, mais pas le destin précis. Il s'agit alors de résister à la tentation de se ruer sur la première page Wikipédia venue, pour savourer le suspense subtil que l'autrice parvient à tisser. Qui triomphera ? Qui verra son nom inscrit dans les annales de l'histoire ? Qui passera à la postérité ? Et à quel prix ? 

C'est une histoire merveilleusement dépaysante, qui parvient à catapulter son lecteur dans un monde onirique, cruel et furieusement inspirant, où la créativité est élevée au rang de valeur reine, et où les personnages se disputent le titre d'être le plus talentueux de toute la cité. Cette émulation d'une incroyable intensité porte tout le texte à un rythme endiablé et fascinant, alors que les années défilent, que les rivalités se teintent d'aigreur et que les uns subtilisent les idées des autres. 

C'est aussi un récit qui rassure, aux accents familiers, parce qu'on a en tête les reflets de ces peintures, les échos d'anciens cours d'histoire et autres documentaires, des souvenirs ou des projets de voyage, peut-être. Ce que Clélia Renucci parvient à accomplir avec ce récit historique a priori bien éloigné de notre réalité, c'est titiller notre imaginaire collectif, notre fibre contemplative, notre enthousiasme enfantin pour la compétition et notre folie des grandeurs. On se prend à soutenir un peintre, puis un autre, à interrompre sa lecture pour aller se perdre sur Google Images en se pâmant d'admiration face aux oeuvres de tel ou tel artiste, puis à se replonger dans le texte pour en savourer les riches descriptions et les sous-intrigues attachantes. 

On déambule, on découvre les multiples personnages de ce feuilleton dont l'amplitude couvre plus de douze ans, on les voit vieillir, s'accrocher, renoncer, se déchirer, on les comprend, un peu, alors qu'ils n'ont parfois pas plus d'une dizaine de pages pour s'épanouir. Concours pour le Paradis est en réalité une invitation plus qu'une encyclopédie, une main tendue de la part de l'autrice pour pousser ses lecteurs à se renseigner, à découvrir, à s'évader. C'est romancé, évidemment, et les rivalités que l'on se plaît à suivre sont largement extrapolées, mais ça fonctionne d'un bout à l'autre. C'est une belle chronique, un mélange réussi d'histoire de l'art, de considérations techniques et d'atermoiements romanesques, bref, un véritable plaisir de lecture à s'offrir pour illuminer ses soirées de lecture des couleurs éclatantes de la Renaissance vénitienne. Foncez ! 

dimanche 17 février 2019

Gabriële d'Anne et Claire Berest - Chronique n°459

Titre : Gabriële
Autrices : Anne et Claire Berest
Genre : Biographie
Editions : Le Livre de Poche
Nombre de pages : 480
Lu en : français
Résumé : Septembre 1908. Gabriële Buffet, une jeune femme de vingt-sept ans, indépendante, musicienne, féministe avant l'heure, rencontre Francis Picabia, un peintre à succès et à la réputation sulfureuse. Il avait besoin d'un renouveau dans son œuvre, elle est prête à briser les carcans : insuffler, faire réfléchir, théoriser. Elle devient « la femme au cerveau érotique » qui met tous les hommes à genoux, dont Marcel Duchamp et Guillaume Apollinaire. Entre Paris, New York, Berlin, Zurich, Barcelone, Étival et Saint-Tropez, Gabriële guide les précurseurs de l'art abstrait, des futuristes, des Dada, toujours à la pointe des avancées artistiques.

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Il est de ces histoires merveilleuses dont l'on n'entend jamais parler, par une injustice historique, un biais inexplicable, un bug technique de la logique de l'Univers.

Celle de Gabriële Buffet en fait partie. 

Enfin, en faisait partie, puisque grâce à deux de ses arrière-petites-filles, sa vie est désormais retracée, inscrite entre les quelques 480 pages d'un roman dense, passionné, prenant. 
Désormais, Gabriële appartient à l'histoire, elle aussi.

Gabriële, c'est cette femme dont l'orthographe du nom - qu'elle s'est choisi elle-même - peut laisser perplexe, qui a surtout décidé de ne jamais se laisser imposer quoi que ce soit dans sa vie, et de toujours se laisser la possibilité de choisir, de bifurquer, de tout renverser, de repartir de zéro. 
Elle naît au crépuscule du XIXème siècle, se destine à une carrière de grande compositrice à une époque où la plupart des écoles de musique sont obstinément fermées aux femmes, voyage, se refuse à se marier, jusqu'au jour où elle rencontre le peintre Francis Picabia, coqueluche des salons de peinture, jeune millionnaire en puissance, pasionaria insolente et géniale. Gabriële le sait, très vite : sa vie, elle la passera aux côtés de Francis, pour le meilleur et pour le pire, dans la popularité, la solitude, dans les périodes de vache maigre comme dans celles où la critique se pâmera d'admiration pour le talent du peintre. 

Elle a déjà fait son choix. 
Alors elle l'épouse, elle s'installe avec lui, elle le conseille, elle le porte, et bientôt, elle se fond avec lui dans une bande d'amis un peu fous et surtout formidables, dont les noms résonnent pour nous comme des légendes : Marcel Duchamp, Guillaume Apollinaire, André Breton, Marie Laurencin, Luis Bunuel, Jean Cocteau ou encore Pablo Picasso.  
(Ne sont-ils pas adorables)
C'est ambitieux, comme idée, ce roman qu'est Gabriële. C'est en fait, pour ses deux autrices, s'attaquer au destin d'une femme irrécupérablement insaisissable, mais aussi à celui de leur propre arrière-grand-mère - qu'elles n'ont jamais connue au demeurant -, en cumulant les casquettes de biographes, de romancières, de descendantes, d'inconnues, de familières. 
C'est ambitieux, ça aurait pu être périlleux, mais c'est diablement convaincant.

La réussite du roman tient à plusieurs qualités, mais notamment celle-ci : sa passion. On sent derrière ces quelques centaines de pages des mois et des mois de recherches fouillées et appliquées, et plus largement un véritable souci de rendre justice à cette figure hors-normes en point d'en paraître fictive. Les autrices peignent l'époque à grands coups de descriptions fouillées et de portraits attendris, imaginent, connectent, avouent leur ignorance, expliquent, s'extasient. Et le lecteur, forcément, suit.


L'enjeu était aussi et surtout de laisser transparaître toutes les contradictions de Gabriële sans que cela ne fasse d'elle un personnage agaçant ou peu crédible. Mais au contraire, ici, plus la jeune femme hésite et rétropédale, plus on s'attache à elle, plus on se plonge dans ses dilemmes propres à son époque et à son engagement artistique. Bien sûr qu'une femme comme elle veut se dévouer corps et âme à l'art - mais cela laisse-t-il une place pour son grand amour, Picabia ? Bien sûr qu'elle n'aspire qu'à l'indépendance, mais n'a-t-elle pas aussi ce besoin inavoué de soutien, voire de protection ? Bien sûr, on le voit, on le sent, elle aime profondément et foncièrement ses amis, son entourage, mais on perçoit aussi sa soif de solitude, de paix, autant de désirs inconciliables qui se bousculent et se déchaînent le long d'un récit captivant. Comment faire, alors ? 

Comment vivre lorsque l'on est Gabriële Buffet et que l'on ne saura jamais se satisfaire de ce que le monde a à offrir, avec ses guerres, ses blocages et ses imperfections ?

C'est un roman brodé d'énergie furieuse et créatrice, celle de Picabia, et d'exigence mature et passionnée, celle de Gabriële, parcouru de piques d'érudition qui ne se teintent jamais de prétention, purement romanesque mais tout aussi riche d'un documentaire, une tragédie aux accents comiques, une biographie qui s'accommode très bien de ses zones d'ombres. Gabriële se lit vite et fort, entraîne son lecteur dans un halo d'extase artistique, de frénésie intellectuelle, d'émerveillement contemplatif, non sans quelques échos nostalgiques. Plus qu'un bel hommage, c'est un texte qui peut devenir une petite expérience si on choisit de l'accompagner de la musique de Debussy, des toiles de Duchamp, Picabia et Picasso, de l'architecture diabolique de New York, des photos de famille disséminées entre les pages. C'est une plongée dans la bande d'amis la plus fascinante et tumultueuse qui soit, les surréalistes, une odyssée artistique un peu chaotique, un destin enfin, celui d'une femme dont on ne savait rien et que l'on voudrait comprendre - un peu -, bref, une lecture douce-amère, qui ouvre tout un tas de portes mais accepte aussi de devoir en laisser certaines closes. 

samedi 9 février 2019

Bilan du mois [Janvier 2019]

Bonjour à tous ! 
Le mois de janvier a filé, emportant avec lui le doux souvenir des vacances, mais riche en découvertes et en escapades littéraires. Pour ce qui est de ma petite personne : j'ai repris mes études en deuxième année avec un nouveau semestre pour le moins chargé mais tout à fait intéressant, et j'ai eu la délicieuse joie d'apprendre que je partirai l'an prochain en échange universitaire à l'université McGill à Montréal, ce qui m'a plongé dans un océan de soulagement et de bonheur. Ca va être purement formidable, même si mon organisme va probablement être involontairement cryogénisé par le froid ambiant. 
Sur ces notes réjouies, plongeons-nous donc sans plus attendre dans le bilan des douze ouvrages qui ont fait mon mois de janvier !


Le coup de cœur du mois...
Image associée
La Part de l'Autre d'Eric-Emmanuel Schmitt : bon, ce n'est en réalité pas un véritable coup de coeur dans le sens où il s'agissait d'une relecture que j'avais déjà immensément adorée il y a un peu plus de deux ans, mais je n'allais pas me priver de vous en reparler pour autant. LISEZ. CE. LIVRE.
Voilà.

(Pour ceux qui n'en auraient jamais entendu parler : c'est formidable, c'est brillant. Il s'agit d'une biographie fictive qui met en parallèle deux versions de l'existence d'Adolf Hitler : l'une plausible historiquement, qui retrace les événements de sa vie en s'autorisant des plongées dans le romanesque, et l'autre complètement fictive, qui repose sur une hypothèse de départ : "et si Hitler avait été pris à l'Académie des Beaux-Arts de Vienne" ? C'est sublime, c'est fascinant, que dire ? Ah oui. LISEZ. CE. LIVRE.)

J'ai adoré...
La Honte et L'Événement d'Annie Ernaux : est-il encore besoin de le préciser, j'adore, j'adore Annie Ernaux. Le but de ma vie est désormais de liquider toute sa bibliographie. Voilà. Merci.
(Je signale au passage un petit coup au cœur tout particulier pour L'Événement, dont l'émotion glaciale et la beauté sobre m'ont bouleversée)
Concours pour le Paradis de Clélia Renucci : un roman qui me faisait de l’œil depuis sa sortie en septembre, et qui a su largement tenir ses promesses. A coups de descriptions flamboyantes, de rivalités à vif qui s'étalent sur plus d'une dizaine d'années, de tirades passionnées sur l'amour de l'art et sur ce qu'est la beauté, et enfin dans le décor de la Venise du XVIème siècle, le récit parvient à dépayser, transporter, émouvoir, le tout en moins de 300 pages. 

J'ai beaucoup aimé...
Indiana de George Sand : un roman que j'ai arbitrairement choisi de lire en raison de son titre et de l'aura de son autrice, dont je n'avais jusqu'alors rien lu, à mon grand désespoir. C'est désormais chose faite, et je suis plus que satisfaite de cette lecture pleine d'émois et de passions contrariées, dont le narrateur ironique a su me ravir à plusieurs reprises par ses remarques cyniques, et dont la plume m'a impressionnée par sa maturité, étant donné qu'il s'agit d'un premier roman.
La Proie de Philippe Arnaud : un roman saisissant, qui a su me prendre par surprise alors que j'en attendais tout à fait autre chose, et dont je ne saurais trop recommander la lecture glaçante et déstabilisante...
Résultat de recherche d'images pour "le conflit la femme et la mère"
Le Conflit, la Femme et la Mère d'Elisabeth Badinter : un essai tout à fait intéressant à plus d'un égard, qui interroge les exigences non seulement excessives mais qui plus est contradictoires que l'on impose aux jeunes femmes et aux jeunes mères, mais aussi l'évolution même de l'idéal que l'on se fait de la mère au cours des siècles. 

J'ai bien aimé...
Three Dark Crowns et One Dark Throne de Kendare Blake : une relecture pour le premier tome, une découverte pour le deuxième, parce qu'il n'y a parfois rien de tel pour affronter la bise hivernale que de se (re)plonger dans une saga de fantasy aux exploits épiques et aux dilemmes cornéliens. La suite est à la hauteur du premier tome, haute en couleurs et en retournements de situation, et m'a fait passer un moment de lecture hautement divertissant, au fort potentiel d'évasion.
Les Immortelles de Prague de Sophie Pons : l'un de ces romans que j'ai trouvés complètement par hasard dans une librairie d'occasion, et qui m'a offert une lecture pleine de mystères, d'intrigues entremêlées les unes aux autres, de complots et autres révélations, bref, une découverte plus qu'appréciable ! 

Je reste mitigée...
Bad Feminist de Roxane Gay : je suis la première navrée d'avoir à l'écrire, mais on m'a probablement survendu cet ouvrage. J'en ai entendu parler comme d'un futur texte fondateur, mais le résultat, très fragmentaire, manque à mon avis de cohérence et même de pouvoir "innovateur". C'est, en réalité, une collection de pensées plus ou moins pertinentes quoique souvent touchantes de la part d'une personnalité tout à fait intéressante et dont la voix compte, mais qui n'a pas grand chose de l'essai féministe révolutionnaire que j'avais (sans doute à tort) espéré.
Idaho d'Emily Ruskovich : c'était ambitieux, peut-être un peu trop, prise de tête, carrément trop, perché, brumeux, dérangeant, bien écrit cela dit, mais sans doute pas fait pour moi.

Sur ce, je vous souhaite un excellent mois de février !

dimanche 3 février 2019

Idaho d'Emily Ruskovich - Chronique n°458

Titre : Idaho
Autrice : Emily Ruskovich
Genre : Contemporain
Editions : Random House Trade
Nombre de pages : 336
Lu en : anglais
Résumé : One hot August day, a family drives to a mountain clearing to collect birch wood. Jenny, the mother, is in charge of lopping any small limbs off the logs with a hatchet. Wade, the father, does the stacking. The two daughters, June and May, aged nine and six, drink lemonade, swat away horseflies, bicker, and sing snatches of songs as they while away the time.

But then something unimaginably shocking happens, an act so extreme it will scatter the family in every different direction.

In a story told from multiple perspectives and in razor-sharp prose, we gradually learn more about this act, and the way its violence, love and memory reverberate through the life of every character in Idaho.
 


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Existe également en français

Titre : Idaho
Résultat de recherche d'images pour "idaho gallmeister"Editions : Gallmeister
Résumé : Idaho, 1995. Par une chaude journée d’août, une famille se rend dans une clairière de montagne pour ramasser du bois. Tandis que Wade, le père, se charge d’empiler les bûches, Jenny, la mère, élague les branches qui dépassent. Leurs deux filles, June et May, âgées de neuf et six ans, se chamaillent et chantonnent pour passer le temps. C’est alors que se produit un drame inimaginable, qui détruit la famille à tout jamais. Neuf années plus tard, Wade a refait sa vie avec Ann au milieu des paysages sauvages et âpres de l’Idaho. Mais alors que la mémoire de son mari s’estompe, Ann devient obsédée par le passé de Wade. Déterminée à comprendre cette famille qu’elle n’a jamais connue, elle s’efforce de reconstituer ce qui est arrivé à la première épouse de Wade et à leurs filles.

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Hm. 
Je suis comme qui dirait perplexe. 

D'habitude, lorsque je termine un roman, c'est assez évident. 
Je suis enthousiaste, ou je ne le suis pas. 

Ici, je n'ai toujours pas décidé.
Tentons de trancher ensemble. 

Idaho m'a principalement attirée pour de très mauvaises raisons qui s'avèrent cela dit souvent payantes : 
1) sa couverture (je sais, je suis une âme vile et superficielle)
2) le fait qu'il ait été publié en France aux éditions Gallmeister aka les meilleures éditions de la Création (en gros)
3) le fait que le résumé du roman soit si sibyllin et prise de tête mystérieux, et que je sois encore plus embrouillée après l'avoir lu qu'avant
4) le fait que ça avait l'air de se passer dans la nature et que j'ai une obsession un intérêt pour les romans qui se passent dans une quelconque forme de nature
5) environ six journaux aux titres très impressionnants me promettaient sur la couverture que c'était "splendidly written" et "fascinating", et je suis un pigeon

Comme vous le constatez, rien que des motifs très raisonnables.
Bref, toujours est-il que j'ai lu ce livre. 
Et quel livre. 

On peut résumer Idaho comme une succession de questions de plus en plus sombres et de plus en plus torturantes auxquelles l'on trouvera de moins en moins de réponses satisfaisantes. 

Voilà le programme. 

Le résumé peut en effet laisser croire à une sorte de thriller psychologique, ou du moins à une enquête, à une lente progression de mystère jusqu'à des éléments de résolution.
De la psychologie, ça oui, il y en a. Du thriller, pratiquement pas.
C'est avant tout ce que l'on appellera une exploration, de personnages, d'un environnement, d'évolutions internes. On suit les dédales infiniment tortueux de ces personnages plus qu'instables, on les appréhende au fil des époques sur plusieurs décennies, on se laisse aller à des hypothèses de plus en plus dérangeantes, le tout porté par un récit de moins en moins prévisible et équilibré. 


S'il est bien une qualité que l'on doit reconnaître à Idaho, c'est son audace. L'autrice choisit de ne jamais se reposer sur ses acquis, de ne jamais se laisser aller au final que l'on attend. Alors que l'on s'attend dès les premières pages à faire connaissance avec Wade, Jenny et leurs deux filles, on découvre en réalité la situation de Wade des années après le drame évoqué dans le résumé, et on ne finit par évoquer le coeur de l'intrigue que des dizaines de pages plus tard. Le roman saute constamment entre les époques, des années 70 à 2025, et s'il est bien une règle que vous devez retenir, c'est celle-ci : l'autrice saura toujours, toujours vous frustrer et créer un sentiment d'attente chez vous. Qu'il s'agisse d'un obscur personnage secondaire, d'un symbole dont l'on sent qu'il a une importance mais que l'on serait bien incapable de comprendre, d'une allusion cryptée ou encore d'un retour en arrière sans aucun contexte, Idaho est juché d'embûches et autres obstacles à la compréhension, ce qui peut créer chez son lecteur une double réaction. D'une part, un sentiment de curiosité, d'intérêt piqué au vif, mais d'autre part, une éventuelle lassitude qui peut finir par surgir et par gâcher quelque peu le plaisir de lecture. 

Le roman est certes intéressant et osé à plus d'un titre, mais laisse malgré tout un sentiment d'insatisfaction face à tant de réponses fragmentaires. On a l'impression d'avoir contemplé l'autrice jeter en l'air des dizaines d'idées pertinentes pour n'en rattraper qu'une ou deux. Votre appréciation personnelle dépendra donc de votre capacité à accepter une histoire inachevée, frustrante, à l'instar finalement de la terrible torture dans laquelle se trouvent plongés ses personnages après un drame qui n'en finit pas de se nimber de mystère. 

C'est donc un roman dense, qui nécessite une attention constante et une capacité à se laisser perturber, voire malmener, par une narration cruelle et violente. L'écriture en elle-même est exigeante, imprévisible, tantôt plongée dans la psyché d'un personnage, tantôt soigneuse et descriptive, tantôt chaotique et capricieuse. Idaho est indéniablement un texte très écrit, très construit, mais son résultat final pourra ne pas être du goût de tous. On en retiendra ses symboliques d'une force dévastatrice, ses dilemmes déchirants, sa violence croissante et ses questionnements torturés... pour le meilleur comme pour le pire.