La lecture d'un roman jette sur la vie une lumière.
— Louis Aragon

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jeudi 27 avril 2017

Marquer les ombres de Veronica Roth - Chronique n°314



Titre : Marquer les ombres
Auteure : Veronica Roth
Genre : Science-Fiction
Editions : Nathan
Lu en : français
Nombre de pages : 470
Résumé : 
Dans une galaxie dominée par une fédération de neuf planètes, certains êtres possèdent un “don”, un pouvoir unique. Akos, de la pacifique nation de Thuvhé, et Cyra, soeur du tyran qui

gouverne les Shotet, sont de ceux-là. Mais leurs dons les rendent, eux plus que tout autre, à la fois puissants et vulnérables.

Tout dans leurs origines les oppose. Les obstacles entre leurs peuples, entre leurs familles, sont dangereux et insurmontables. Pourtant, pour survivre, ils doivent s’aider – ou décider de se détruire.

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Un grand merci à Babelio et aux éditions Nathan pour cet envoi !

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Veronica Roth est connue pour sa trilogie Divergente, dont j'avais bien apprécié le premier tome, mais dont la suite m'avait laissée... dubitative. Elle revient après cet immense succès dans un tout autre genre, la science-fiction, avec une histoire aux multiples personnages évoluant dans un univers complexe et travaillé. Pour quel bilan ? Beaucoup d'investissement de la part de l'auteure et un résultat plus abouti que ne l'était le récit de Tris, mais malgré tout des défauts qui persistent et ne permettent pas d'appeler Marquer les ombres oeuvre du siècle.

Roth construit donc ici un univers, l'Assemblée, constitué de neuf planètes extrêmement dissemblables les unes des autres, et qui coexistent de façon plus ou moins hostiles. L'une d'elle notamment, Thuvé, voit s'affronter en son sein deux nations, les Thuvésit et les Shotet - oui, il m'a fallu six jours pour retenir leur nom, c'est vrai -. Certains individus possèdent des pouvoirs uniques, les "dons-flux", et en jouent dans cette guerre cruelle... notamment Ridek et Cyra, ou encore Akos, les protagonistes d'un conflit impliquant mort, capture et trahison, sur fond de prophéties funestes...

En quelques mots, le roman manque cruellement de dynamisme. C'est bien simple, en dehors de l'ouverture et de la conclusion, il ne se passe plus ou moins rien. Les personnages, détruits psychologiquement, vont partager leur détresse et leur pessimisme - et il n'y a rien de mal à être dévasté après ce qu'ils ont dû traverser, évidemment ! Mais nourrir 350 pages de réflexions sur l'absurdité de la vie ? C'est complexe.

Je grossis le trait, évidemment, mais on ne peut nier le véritable sentiment d'oppression, de malheur, qui pèse sur soi lorsque l'on découvre ce livre, et j'avoue avoir refermé l'ouvrage avec un soupir de soulagement. Cette atmosphère est quelque peu diluée par les scènes finales d'action, mais il faut traverser la majeure partie du roman qui consiste surtout à attendre ce dénouement. Et malheureusement, on s'ennuie beaucoup.

Il me faut de plus mentionner un grave problème.
Ces prénoms.

Attention, loin de moi l'idée de vouloir remettre en question l'originalité des patronymes que l'auteure a forgés, au contraire, il est plutôt réjouissant de voir à quel point il est encore possible d'inventer de toutes pièces des noms originaux.
Ce n'est simplement pas possible de les retenir.
Tous ces Z. Pourquoi tant de Z ? 
Entre Cyza, Cisi, Sifa, Eijah, Zosita, Zykheb, Ridhek et que sais-je, il est très vite compliqué de garder la tête hors de l'eau. Difficile dès lors de s'attacher pour de bon à des protagonistes dont on a oublié à qui le nom appartenait... Avoir choisi de faire intervenir un très grand nombre de personnages est une idée qui se défend, mais ici, tous ne sont pas assez introduits pour constituer des repères dans l'esprit du lecteur. Les personnages principaux reposent sur des convenances, ce qui est, vous me l'accorderez, assez décevant. De plus, le nombre  de figures intervenant empêche naturellement l'auteure de s'attarder autant qu'on le désirerait sur certains : vous conviendrez qu'il valait mieux les survoler qu'avoir un livre de 2000 pages, mais tout de même, certains auraient mérité un peu plus d'espace pour s'affirmer. 


Enfin, un petit mot sur une... discussion houleuse qui a sévi à propos du caractère supposément raciste de l'oeuvre, qui oppose des personnages clairs de peau, pacifiques et pieux à un peuple à la peau plus foncée, décrit comme belliqueux et peu distingué. Vous vous en doutez, une telle dichotomie a fait sévèrement grincer des dents, et je comprends l'agacement qu'ont pu ressentir certains. Pour en dire un mot, je n'estime sincèrement pas que l'auteure ait voulu exprimer là son mépris pour une quelconque ethnie, à mon humble avis, elle a surtout réinvesti des clichés malheureux que je n'approuve pas, mais n'avait pas de visées racistes. 
Pas très subtil ? Certes.
Message de haine ? Je ne le crois pas.

En bref, un roman assez décevant, au synopsis prometteur et à l'univers aussi fourmillant de détails que surprenant, mais qui se perd dans des méandres pseudo-psychologiques et n'arrive pas à maintenir le lecteur investi auprès des personnages. La plume fluide de Roth permet de parvenir au bout, mais il est clair que cet ouvrage n'a pas constitué une découverte fameuse pour ma part...

Note attribuée : 4/10

lundi 24 avril 2017

Chroniques de l'Abbaye Ecarlate tome 1 - Maresi de Maria Turtschaninoff - Chronique n°313

Titre : Chroniques de l'Abbaye Ecarlate tome 1 - Maresi
Auteure : Maria Turtschaninoff
Genre : Fantasy 
Editions : Rageot
Lu en : français
Nombre de pages : 272
Résumé : 
Parmi ces femmes, elle avait trouvé un refuge.
Aujourd’hui, elles sont toutes menacées. 

Une île invisible depuis la mer, balayée par les vents. Une communauté de femmes, de fillettes, d’anciennes. Une communauté de sœurs. Toutes ont fui la fureur du monde et, parfois, la brutalité des hommes. Et toutes sont venues se placer sous la protection de la magie ancestrale de ce lieu.
Sur cette terre de femmes, Maresi, adolescente libre, avide de connaissance et soucieuse des autres, peut s’épanouir, sans crainte de l’avenir. D’autant que, sur ces rivages, nul homme n’a le droit de poser le pied.
Mais un jour, une nouvelle fille vient demander l’asile.
Qui est-elle ? Et qui la poursuit ?

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Un grand merci aux éditions Rageot et en particulier à Benoît pour cet envoi !

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Maresi n'a l'air de rien, à première vue, avec sa couverture qui le rend difficilement cernable, et pourtant, il s'agit d'un récit qui en émerveillera plus d'un. Au moyen d'un univers merveilleux dans tous les sens du terme, d'une héroïne authentique, attachante, et d'une plume inventive et vivante, ce premier opus des Chroniques de l'Abbaye Ecarlate réalise le petit exploit de créer un moment de magie et d'humanité, une quasi-fable aux multiples origines qui laisse un arrière-goût nouveau à son lecteur. On s'attache en quelques pages à peine à un endroit pourtant aux antipodes des lieux où l'on évolue : une abbaye de soeurs, sur une île perdue, subsistant grâce à la vente de teintures rares, régie comme une véritable société sur la base de valeurs propres... Du moins jusqu'à l'arrivée d'une nouvelle pensionnaire, dont l'on n'imagine pas à quel point elle va bouleverser la vie paisible de l'abbaye.

L'auteure parvient à créer un récit lyrique et éblouissant, un monde à la mythologie héritière de certaines traditions mais finalement tout à fait indépendante et surtout très originale, des personnages féminins aussi diversifiés que convaincants. Alors même que le récit ne semble pas vraiment être parti pour être des plus débordants de péripéties, il s'avère être une histoire d'apprentissage, de quête de soi, d'une intrigue pleine de conflits par ailleurs, qui promet surprises et tensions. L'atmosphère merveilleuse dans le sens littéraire du terme ravira aussi bien de jeunes lecteurs que de plus âgés, parce que, avouons-le, ils sont tout aussi sinon plus sensibles qu'eux à des plongées dans des mondes imaginaires aussi touchants. 

L'harmonie qui règne au sein de l'Abbaye Ecarlate est en effet des plus inspirantes. Ce microcosme, en dépit de sa non-mixité et de son exclusivité, apparaît comme une véritable Cité-Etat utopique aux valeurs universelles et à l'organisation idéale. Beaucoup de jeunes pensionnaires échappent à de terribles traumatismes en joignant l'ordre des sœurs, et ce qui pourrait apparaître comme une cage dorée se révèle être un havre de paix. Cependant, le récit montre aussi les bémols qui naissent sur l'île, et les remises en question que certains personnages traversent ainsi sont autant de réflexions aussi justes que faciles à intégrer, pour une lecture qui s'en voit enrichie. 

En bref, un roman envoûtant et magique à l'atmosphère aussi particulière qu'onirique. Une histoire qui n'a l'air de rien, mais qui révèle un aspect universel et symbolique digne des contes de fées les plus marquants ! Une petite parenthèse d'ailleurs et de tolérance...

Note attribuée : 8,5/10

vendredi 21 avril 2017

Zodiaque tome 3 - Lune Noire de Romina Russell - Chronique n°312

Titre : Zodiaque tome 3 – Lune Noire
Auteure : Romina Russell
Genre : Fantasy
Editions : Michel Lafon
Lu en : français
Nombre de pages : 381
Résumé : Sur la planète du Cancer, comme dans le reste de la constellation du Zodiaque, l’astrologie régit la vie quotidienne. Pas de place pour l’imprévu, et encore moins pour une catastrophe… 

Rhoma a ramené la paix dans l’espace grâce à sa victoire sur le groupe dissident du Marad. Mais le maître, son éminence grise, n’a pas été vaincu. Dans l’ombre, il continue d’œuvrer à la destruction du Zodiaque. La jeune fille s’embarque alors dans un nouveau voyage à travers la galaxie pour le traquer avant qu’il commette l’irréparable. Cette quête cache un deuxième objectif qui fait battre le cœur de Rhoma : trouver des informations sur sa mère, disparue depuis des années, mais qui lui apparaît pourtant toujours dans ses visions.


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Livre lu en Lecture Commune avec Saefiel >sa chronique par ici<

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Zodiaque est une saga dont l’inventivité et la grande richesse imaginative font le bonheur de ses lecteurs depuis déjà deux tomes : ce troisième opus était donc grandement attendu, Romina Russell ayant le chic pour poser les points d’interrogation les plus intenables possibles à  la fin de ses romans.  

On retrouve ainsi Rhoma, cette fois-ci réfugiée en Scorpion, toujours en proie au doute quant à la façon dont elle doit défendre le Cancer, lutter pour découvrir ce qui se cache réellement derrière le Serpentaire, se faire respecter de la communauté zodiacale. L'histoire reprend de façon directe, sans transition, il est donc préférable d'avoir en tête les événements du tome précédent pour ne pas patauger trop longtemps dans ses doutes ! 

Les ingrédients restent les mêmes qu'auparavant : beaucoup de décors séduisants, des personnages vifs et contrastés, une narration très fluide et mouvementée. Le charme de la saga n'a indubitablement pas disparu, et même si certains passages sont un peu plus lents, le tout reste hautement prenant.
Certes, l'équilibre de l’histoire est peut-être un peu plus fragile que dans les deux ouvrages précédents. On garde toujours cette dynamique d’odyssée à travers les différentes constellations, mais ici, le contraste entre cent premières pages particulièrement réflexives et cent dernières pages bien plus mouvementées est quelque peu indigeste. Le personnage de Rhoma participe également de cette instabilité, avec son caractère variant – les mauvaises langues diront lunatique – qui paralyse de temps à autre l’empathie que le lecteur peut ressentir. Difficile de se fier à un narrateur qui agit de façon aussi contradictoire avec ce qu’il affirme.

La saga demeure cependant un véritable moment de divertissement, et ce tome plus transitif était sans aucun doute nécessaire à l’élaboration d’un final retentissant. L’attachement que l’on a tissé à l’univers du Zodiaque au cours des deux tomes précédents reste si fort que l’on dévore ces presque 400 pages sans aucun encombre, avec même beaucoup de plaisir, voguant avec délices entre les personnalités fantastiques des membres des différents Signes. Un peu de confusion de temps à autre certes, mais la tension reste forte et maîtrisée : les réserves du lecteur restent suffisamment faibles pour profiter d'un final encore une fois retentissant, et le plaisir de retrouver une histoire qui devient quand même très familière l'emporte. Un tome transitif donc, pas le meilleur de la saga, avec des petites faiblesses, mais un très bon moment tout de même !

Note attribuée : 8/10

Bon, en revanche, je milite toujours pour le respect de la constellation du Lion. Je clame que nous sommes sous-représentés dans ces romans. C’est un scandale. 

lundi 17 avril 2017

Thirteen Reasons Why, la série

Titre : Thirteen Reasons Why
Format : Série (1 saison, 13 épisodes)
Producteur : Netflix
Réalisateur : Brian Yorkey
Résumé : Clay Jensen, un adolescent de dix-sept ans, reçoit une boite contenant treize cassettes de la part d'une de ses amies, Hannah Baker, qui a mis fin à ses jours quelques semaines plus tôt. Ces treize cassettes contiennent chacune une raison pour laquelle la décision d'Hannah Baker était de se suicider. Chaque cassette correspond également à une personne qui l'aurait poussée à mettre fin à ses jours. La série est divisée en treize épisodes, chaque épisode contient une raison et une personne.

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Je vous renvoie à ma chronique du roman, par ici.

Vous n'êtes peut-être pas sans savoir à quel point le roman Thirteen Reasons Why m'a désarçonnée et m'a assaillie de questions dont je cherche encore les réponses. Déjà bien confuse après la lecture de ce roman aussi bouleversant et nuancé, je me suis évidemment encore compliqué la tâche en visionnant son adaptation sérielle - promis ce mot existe - produite par Netflix. 
Et je suis plus perdue que je ne l'étais auparavant. J'en suis la première accablée.

La première chose à savoir est qu'il s'agit d'une série à laquelle l'on ne peut rien reprocher sur le plan formel, narratif, ou technique. Le jeu des acteurs est d'une grande subtilité, la photographie et l'étalonnage très travaillés permettent un contraste fort entre l'avant et l'après suicide - des couleurs chaudes lorsque Hannah est encore en vie, et beaucoup plus froides après le drame. Tout est orchestré avec un soin remarquable aux moindres détails, dans l'écriture qui alterne entre flashs-backs et présent, le montage qui permet à certains plans de s'étirer dans le temps pour créer une certaine mélancolie et à d'autres de s'enchaîner de façon saccadée pour créer un vertige, ou encore la bande originale pleine de pépites de genres très différents. L'atmosphère est loin d'un "high-school movie" mièvre, débordante de petites touches vintage, de réflexions pertinentes, de trouvailles intelligentes. 

Thirteen Reasons Why est d'ailleurs, contrairement à ce que l'on a pu lire, tout sauf une "série pour ados", comme certains médias se sont plu à l'estampiller, considérant qu'il s'agissait d'une justification pour la mépriser. C'est une série dont les protagonistes sont des ados, ce qui n'a rien à voir. C'est une série importante, et surtout violente. 
Et une "série pour ados", un concept qui n'existe d'ailleurs pas vraiment, n'est pas une tare en soi, au passage. Les ados aiment beaucoup de choses très différentes, et ils disposent tout à fait de facultés cognitives. Alors épargnons nous ce tampon absurde. 

La deuxième chose dont j'aimerais vous parler est le détachement - subtil, mais réel - de la série par rapport au roman. Des modifications très judicieuses ont été opérées par rapport à la structure du texte original, étirant l'unique nuit que Clay passait à écouter les cassettes à plusieurs semaines, pour tenir sur treize épisodes d'une heure. On s'attarde ainsi bien plus longuement sur les personnages secondaires, notamment sur les parents des adolescents, et on introduit de nouveaux éléments d'intrigue : la procédure judiciaire que les Baker lancent contre le lycée, le rôle ambigu de Tony, les relations malsaines tissées dans le triangle formé par Jessica, Justin et Bryce... La psyché de chaque personnage saute encore plus aux yeux qu'elle ne le faisait dans un récit déjà très expressif et mémorable. 
Cependant, cet approfondissement est également la cause d'une évolution dans l'intrigue, qui se fait bien plus sombre qu'un roman dont vous vous accorderez à dire qu'il n'était pas non plus extrêmement léger. Certains parmi les plus sensibles auront indéniablement du mal à supporter la tension, la violence psychologique qui se dégage de chaque épisode et s'alourdit au fur et à mesure que le temps passe, mais surtout quelques scènes extrêmement dures, d'autant plus marquantes qu'elles ne sont pas décrites dans le livre. De plus, là où la lecture du livre s'effectue en grand maximum trois ou quatre heures, celle de la série en prend treize, et nécessite donc une plongée bien plus intense et prolongée dans la noirceur de l'intrigue.

Et c'est là que resurgit mon gros problème avec cette histoire.
Vous l'aurez compris, je suis fascinée par l'engagement et l'émotion que tout spectateur ne pourra que ressentir en découvrant les personnages et leur parcours, et estime que la série est d'une telle sophistication technique et esthétique qu'elle mérite sans doute le détour pour ces seuls points. 
Mais quelle est vraiment la portée de cette adaptation ? Quel message en retiendront ses spectateurs, quelle communication crée-t-elle autour des thèmes si terribles et si essentiels qu'elle décortique ? 

Parce que la dernière chose avec cette série, qui la rend aussi remarquable que potentiellement fragilisante, c'est son réalisme. Les acteurs - qui, pour une fois, ont à peu près l'âge des personnages qu'ils interprètent et non pas vingt-cinq ans, victoire -, livrent des performances aussi authentiques de pleines d'émotion, et on n'a aucun mal à s'identifier à eux ou à projeter leur situation dans sa propre existence. Ils aiment leurs parents autant qu'ils se disputent avec eux, utilisent des jurons aussi bien que des métaphores spontanées, vivent au jour le jour et se battent pour espérer alors que, bon sang, qu'est-ce qu'il est difficile de supporter de ne plus savoir qui on est, d'être en transition si instable, de se construire dans un monde bien trop noir. 
La série est réaliste, oui. Alors comment s'approprier son message, lorsque l'atmosphère est si sombre ? 
La démarche de Hannah, rendue de façon si tangible, si frappante, n'est-elle pas dangereuse pour certains, qui pourront y voire la justification de son suicide, l'accomplissement de sa vengeance à travers la mort ? Que penser du harcèlement qu'elle exerce sur les destinataires des cassettes ? Où se trouve la justice, y en a-t-il seulement une ? 
La série ne bascule évidemment jamais dans un versant manichéiste, elle ne fait pas du tout l'apologie du suicide - voir à quel point les personnages sont détruits est suffisamment dissuasif. Simplement, tout le monde n'a pas les mêmes yeux pour considérer la situation. Quelqu'un de fragile n'est potentiellement pas prêt à cette série. 
La fin, différente de celle du roman à plus d'un égard, est cela dit un plus à ce sujet, plus lucide que l'originale à mes yeux, parce qu'elle tire vers une morale plus claire et surtout, plus tournée vers l'horreur et l'absurdité du suicide. Une personne qui se suicide ne doit pas être blâmée, ne peut pas être blâmée. Mais le suicide est un acte stérile qui n'est en rien, en rien une solution. 

Voilà donc tout mon trouble disséqué. Il s'agit d'une série incontournable en ce moment, vous l'aurez sans doute remarqué, et elle mérite largement tout ce bruit, parce que malgré quelques épisodes initiaux un peu lents, elle fera, je l'espère, bouger les choses. J'enjoindrais cependant les plus jeunes et les plus fragiles à éviter de se confronter trop tôt et trop brutalement à ces situations choquantes et ambiguës, non pas par immaturité, mais pour se préserver. Il ne s'agit pas d'être dans le déni et de refuser de sortir d'une petite bulle de sérénité, mais j'estime que certaines situations sont déjà suffisamment difficiles à supporter sans qu'il faille s'imprégner de la souffrance, même imaginaire, d'autrui. Une oeuvre à propos de laquelle on ne finit pas de se poser des questions, donc...


samedi 15 avril 2017

Our Chemical Hearts de Krystal Sutherland - Chronique n°311

"Love doesn't need to last a lifetime for it to be real."

Titre : Our Chemical Hearts
Auteure : Krystal Sutherland
Genre : Contemporain | Romance
Editions : Putnam
Lu en : anglais
Nombre de pages : 313
Résumé : Henry Page has never been in love. He fancies himself a hopeless romantic, but the slo-mo, heart palpitating, can't-eat-can't-sleep kind of love that he's been hoping for just hasn't been in the cards for him—at least not yet. Instead, he's been happy to focus on his grades, on getting into a semi-decent college and finally becoming editor of his school newspaper. Then Grace Town walks into his first period class on the third Tuesday of senior year and he knows everything's about to change.

Grace isn't who Henry pictured as his dream girl—she walks with a cane, wears oversized boys' clothes, and rarely seems to shower. But when Grace and Henry are both chosen to edit the school paper, he quickly finds himself falling for her. It's obvious there's something broken about Grace, but it seems to make her even more beautiful to Henry, and he wants nothing more than to help her put the pieces back together again. And yet, this isn't your average story of boy meets girl. Krystal Sutherland's brilliant debut is equal parts wit and heartbreak, a potent reminder of the bittersweet bliss that is first love.


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Existe également en français
Titre : Nos coeurs en désaccord
Editions : PKJ
Résumé : 
Henry Page rêve du grand amour. Jusqu'au jour où il rencontre Grace, qui marche avec une canne et porte des vêtements de garçon trois fois trop grands pour elle. Henry tombe sous le charme de cette drôle de fille. Il a vite fait de comprendre que quelque chose en elle est cassé. Il ne demande qu'à l'aider. Mais est-ce seulement possible ? 

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Let's  be clear : I am not a fan of this book. 
But I definitely believe it has important things to say. 

Grace, the new girl at school, is far away from fitting in. With her extra-large boyish clothes, her cane and her messy hair, she is not exactly a beauty canon, but in spite of this, Henry finds himself inexplicably attracted to this mysterious girl. As time goes by, he becomes aware of all the secrets and wounds she carries with her, but still genuinely wants to help her, create a feeling of mutual trust... and maybe something even deeper. But will that be ever possible? Can the best intentions overcome the worst traumas? 

I went through it really easily with a lot of interest, I appreciated its writing, I found the plot progression smooth and well-built. But I still struggle with some elements. 
This book deals in a very original, important and truthful way with grief, with expectations, with loyalty, with oblivion. It offers 300 pages or so of self-questioning about growing up and staying loyal to who you are and want to be. It teaches you that what you want might not be what you need, that what you see might just be what you want to be. It enhances the importance of honesty, hope, but also of realism and avoidance of any form of excess. It is actually quite a harsh novel, full of asperities and disappointments, but it does not lead to sadness and resignation, it is rather a tale of measurement. You should not cross some boundaries although you believe it would be a good thing. You should not exceed your own role, you should not force people into behaviors they are not able to adopt. 

So this novel has without a doubt strong qualities, either regarding its writing and structure, or its message. The weak spot is actually, to my eyes, its characters. Their personalities and relationship, although they form a major part of the novel, always appeared quite... unnatural, difficult to imagine "in the real life". They sound a bit like the ones you could find in a movie or a TV show, but on the paper, it does not result as believable and moving as it could have on a screen.

In a few words, Our Chemical Hearts is undoubtedly a strong, unique and powerful novel that will move a certain number of readers, but despite its clever and important message, it does not succeed find its balance because of the unrealistic aspect of its characters. Still a fluid and enjoyable reading though!

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On est prévenu dès les toutes premières lignes : ce qu'il va se passer entre Henry et Grace sera tout sauf une romance. 
Grace est nouvelle au lycée. Et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'elle ne remplit pas les critères habituels du canon de beauté. Sa coupe de cheveux en bataille, sa cane, son aspect débraillé et ses vêtements masculins bien trop grands pour elle la désignent d'office comme une personnalité hors-normes.
Henry Page n'avait pas prévu de la remarquer, de s'intéresser à elle, et encore moins de se retrouver irrésistiblement appelé à l'aider et à la rendre heureuse. Au fil des jours, il développe en effet le besoin impérieux de découvrir les secrets et les blessures qu'elle porte, de l'aider, de lui permettre de vivre. Mais est-ce seulement possible ? Ses sentiments, aussi purs et désintéressés soient-ils, ont-ils vraiment une quelconque valeur, une quelconque utilité, aux yeux de quelqu'un comme Grace ? 

Our Chemical Hearts est un roman dur, faits de secousses et de cahots imprévus. On est ballotté entre ses espoirs et ses idéaux de justice et une certaine vision du réalisme, des aspérités de notre vie, de la nécessité de se replacer dans des perspectives plus concrètes, de retrouver une certaine lucidité sur soi et sur les autres.
Ce que l'on désire n'est pas forcément ce dont on a besoin. La personne que l'on croit voir n'est peut-être qu'une projection de ce que l'on voudrait avoir sous les yeux. 

Ce n'est pas un roman sur la résignation et l'abattement, plutôt sur une certaine réalité, sur la nécessité de toujours conserver un sens de la mesure, et surtout, sur les attentes. Il faut apprendre à identifier à ses attentes pour qu'elles cessent d'être un poison source de déceptions, il faut apprendre à envisager ses relations sans la moindre projection de ce qu'elle "devrait" être. L'attente n'est pas synonyme de projet, le projet peut parfaitement se construire sans la moindre attente. Et Henry est malheureusement victime de ses fantasmes, il échoue dans ses relations humaines à cause de cette immaturité universelle, et doit apprendre à se détacher d'eux pour grandir. 

Difficile cependant d'élever complètement ce titre comme récit parfait à la portée juste et inébranlable. Il faut reconnaître ses indéniables qualités de narration, et surtout sa persistance dans la mémoire du lecteur longtemps après que celui-ci l'ait terminé. Le véritable point faible du roman est malheureusement la façon dont il traite ses personnages et leurs relations, bien que cette thématique constitue une partie considérable du récit. Tout semblait beaucoup trop téléphoné, difficilement plausible. Les intuitions sont justes, mais tout est trop souvent poussé à l'extrême, et en résulte un sentiment d'irréalisme difficile à occulter. Rien de vraiment choquant bien sûr, mais dans un roman dont l'on sent qu'il a été travaillé et qu'il se veut subtil, il est quelque peu décevant de retrouver des dialogues si débordants d'enthousiasme ou au contraire si mélodramatiques que l'on aurait du mal à se les imaginer prononcés "pour de vrai". 

En bref, un roman indéniablement fort et marquant avec lequel on est loin d'en avoir fini une fois la dernière page lue, parsemé d'un humour inattendu et bourré de belles intuitions. Les thématiques abordées sont aussi importantes que délicates, et l'auteure parvient à s'en sortir avec beaucoup de justesse pour ce qui est de la morale et du message qu'elle compte laisser à son public. Les personnages pêchent par rapport à un récit riche et difficile à lâcher, et empêchent le livre de se "réaliser" pleinement. Il s'agit cependant d'une texte unique en son genre et difficilement oubliable, dont l'originalité dans son traitement plaira à plus d'un lecteur. 

Note attribuée : 7,5/10

mardi 11 avril 2017

Un peu plus que des amis de Michael Kun et Susan Mullen - Chronique n°310


Titre : Un peu plus que des amis
Auteurs : Michael Kun et Susan Mullen
Editions : Casterman
Genre : Contemporain | Epistolaire
Lu en : français
Nombre de pages : 357
Résumé Si vous êtes romantique, plein d'humour et d'espoir, 
si vous adorez l'idée qu'un garçon et qu'une fille qui s'écrivent des lettres en vrai, si vous aimez les grandes disputes et les belles réconciliations, si vous êtes fan de votre meilleur ami et qu'il est fan de vous...
Alors jetez-vous sur ce roman, il a été écrit pour vous.

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Un grand merci aux éditions Casterman et en particulier à Agnès pour cet envoi !

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Les romans épistolaires sont un format unique, qui permet une intimité incomparable avec les personnages, une dynamique très particulière que l'on a irrésistiblement envie de suivre, comme un échange addictif de tennis. Il n'est donc guère étonnant de constater que je ne refuse jamais une occasion de découvrir un nouvel ouvrage du genre, comme Un peu plus que des amis cette fois-ci, un titre sur lequel mes petits yeux ne regrettent pas le moins du monde de s'être posés.

Un peu plus que des amis propose ainsi de suivre la correspondance entre Cath et Scott, deux adolescents de dix-huit ans, amis d'enfance issus de la même petite ville américaine. Mais quand la première vient de commencer sa toute première d'études dans une université si éloignée que Scott ne se souvient même plus de l'Etat dans lequel elle est située, le second, enfoncé par des professeurs lui assurant qu'il ne serait jamais fait pour des études supérieures, travaille désormais avec un enthousiasme fluctuant dans la boutique de prêt-à-porter paternelle. 

Ces lettres complices et taquines voient ainsi les deux jeunes gens grandir, apprendre à gérer la séparation lorsqu'ils étaient habitués à se voir tous les jours, comprendre toutes les formes que peut prendre leur amitié, s'interroger sur le chemin qu'ils s'apprêtent à emprunter. C'est un délice d'entente, de sous-entendus et de vivacité : l'humour piquant et rafraîchissant de ces deux protagonistes que l'on apprend à connaître à travers leurs mots si enlevés fait mouche.

Le roman présente par ailleurs une magnifique musicalité, que ce soit à travers le rythme créé par les courriers qui se croisent, se répondent, se manquent, ou aussi grâce à la multitude de titres évoqués par nos deux mélomanes qui vivent tout de même dans une période particulièrement riche musicalement parlant, le coeur des années 80, ou encore la passion grandissante de Scott qui le pousse à écrire ses propres titres, tantôt hilarants, tantôt émouvants. Si l'on a la curiosité de créer une petite playlist des chansons-références des deux protagonistes, que l'on écoute au fil de sa lecture, on obtient une double expérience réconfortante et riche, et l'on étoffe un peu - si l'on est quelque peu inculte dans ce domaine comme ma propre petite personne - sa culture. 

Il s'agit donc d'une très belle surprise, d'un titre virevoltant et authentique, teinté d'un mélange doux-amer d'espoir, de nostalgie, de complicité et de vertige vis-à-vis de l'avenir, des courriers que l'on dévore comme s'ils nous étaient adressés, un beau moment de lecture aussi poétique que "heart-warming" comme diraient nos amis américains, littéralement, "qui fait chaud au cœur". Cath et Scott touchent à pléthore de sujets importants avec beaucoup de justesse et de spontanéité, reflétant sans doute la profonde entente des deux co-auteurs. Famille, vie, mort, amitié ou un peu plus que cela, sens et évidence, tout est abordé, pour un résultat absolument réussi. De beaux fous rires et également quelques serrements de cœur en perspective... 

Note attribuée : 9/10

Seul infime regret : le titre ! Le titre VO, We Are Still Tornados, reflète une plaisanterie partagée par les deux protagonistes et donc leur profonde complicité, et il a l'avantage de ne pas vraiment dévoiler l'évolution de leur relation, quoiqu'elle soit parfaitement prévisible...

samedi 8 avril 2017

Transférés de Kate Blair - Chronique n°309

Titre : Transférés
Auteure : Kate Blair
Genre : Dystopie
Editions : Michel Lafon
Lu en : français
Nombre de pages : 260
Résumé : Dans un futur proche, l’humanité a trouvé le moyen de soigner toutes les maladies : les transférer aux criminels, dont la quasi-totalité vient des ghettos, maintenus au ban d’une société qui touche à la perfection.
C’est dans ce monde qu’est née Talia Hale. À 16 ans, elle est la fille chérie d’un politique qui se voit déjà Premier ministre d’Angleterre. Atteinte d’un simple rhume, au plus grand dégoût de son entourage, elle doit subir son premier transfert. Mais à l’hôpital, Talia sauve une petite fille d’une agression. Une petite fille qui vit seule avec son grand frère, Galien, dans les ghettos.
Grâce à Galien, Talia découvre l’envers du décor et l’horreur d’un système où seuls les plus riches ont le droit à la santé.
Pour changer une société où la frontière entre bien et mal est plus floue que jamais, Talia devra briser le cocon doré dans lequel elle a grandi et combattre tout ce en quoi elle a toujours cru… y compris son propre père.

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Un grand merci aux éditions Michel Lafon et en particulier à Camille pour cet envoi !

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Livre lu dans le cadre de la meilleure Lecture Commune de la Création avec Allison et Anne-So >liens de leurs chroniques à venir<

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Transférés s'offre comme un roman de dystopie novateur et accrocheur, avec un résumé qui reprend les codes du genre et promet de les réinvestir de façon inventive. Ainsi, que diriez-vous d'une société qui aurait éradiqué la maladie, et l'aurait fait muter d'infection aléatoire à sentence pénale ? 
Pas uniquement du bien, nous sommes d'accord.

Et pourtant, il s'agit du monde dans lequel vit Talia, fille d'un politicien en pleine campagne pour l'investiture en tant que Premier Ministre britannique, qui a le malheur d'être atteinte d'un rhume, une expérience désagréable qui se solde fort heureusement par un simple passage à l'hôpital où l'on lui extraira le virus de son organisme pour le transférer à un criminel qui y aura été condamné.
Seulement, au cours de l'opération, Talia assiste à l'agression d'une petite fille, et la sauve de justesse... mettant le doigt dans un engrenage qui la poussera à remettre en question tout son univers tel qu'elle l'avait vu fonctionner jusqu'alors. Quelle justice, quelle société dans un monde où l'inégalité ravage jusqu'à la santé de ses habitants ? 


Malheureusement, la mayonnaise ne prend pas - et vous savez par ailleurs que la mayonnaise et moi, cela fait vingt-quatre. Vous savez aussi que je radote. Que je digresse. Bref. 
Dès les tous premiers chapitres, un manque cruel de dynamisme et de piquant se fait sentir. On ne peut rien reprocher de vraiment rédhibitoire, mais disons que ni l'intrigue, ni la plume de l'auteure, ni les personnages ne parviennent à trouver leur substantifique moelle. Le récit ne manque pas de cohérence, mais il n'explicite pas toute l'originalité de son point de départ. 
Tout reste fade, en demi-teinte, balbutiant. 

Les bonnes intuitions de l'auteure sont évidentes, mais elles ne parviennent malheureusement jamais à être mises en valeur. Le format très court, à peine plus de 250 pages, y est sans doute pour quelque chose, bâillonnant dans une certaine mesure l'épanouissement de l'intrigue. Enfin, pour ce qui est des personnages et des thèmes abordés à travers leurs parcours, encore une fois, rien que de très logique et sensé... Mais pas de passion. Les mots ne démangent pas, ne font pas réagir, le tout est en réalité très oubliable. On ne se souviendra hélas pas des noms des protagonistes d'ici quelques semaines... L'idée de mêler politique, éthique et liens familiaux était excellente, mais qu'il est frustrant de la voir se résumer à de simples germes de réflexion !

Un roman honnête et direct aux excellentes intentions, mais qui manque d'équilibre, d'étoffe, de saveur en réalité. L'écriture aurait eu besoin de plus de relief, l'intrigue de surprise, on ne dépasse rien de très classique lorsque l'on a déjà un peu touché au genre. Transférés plaira peut-être à des lecteurs moins aguerris aux ficelles dystopiques, à l'esprit un peu plus frais, mais sans doute pas aux vieux briscards lassés de retrouver des histoires si similaires les unes aux autres. 

Note attribuée: 5/10 : la moyenne pour un roman qui ne parvient pas à dépasser le stade de médiocrité : il n'est ni agréable, ni désagréable à lire. Dommage ! 

mercredi 5 avril 2017

HHhH de Laurent Binet - Chronique n°308

Titre : HHhH 
Auteur : Laurent Binet 
Genre : Historique
Editions : Le Livre de Poche
Lu en : français
Résumé : A Prague, en 1942, deux hommes doivent en tuer un troisième. C’est l’opération "Anthropoïde": deux parachutistes tchécoslovaques envoyés par Londres sont chargés d’assassiner Reinhard Heydrich, chef de la Gestapo, chef des services secrets nazis, planificateur de la solution finale, "le bourreau", "la bête blonde", "l’homme le plus dangereux du IIIe Reich". Heydrich était le chef d’Eichmann et le bras droit d’Himmler, mais chez les SS, on disait : "HHhH". Himmlers Hirn heiβt Heydrich – le cerveau d’Himmler s’appelle Heydrich. Tous les personnages de ce livre ont existé ou existent encore. Tous les faits relatés ont été vérifiés. Mais derrière les préparatifs de l’attentat, une autre guerre se fait jour, celle que livre la fiction romanesque à la vérité historique. L’auteur, emporté par son sujet, doit résister à la tentation de romancer. Il faut bien, pourtant, mener l’histoire à son terme. 

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Difficile de trouver des ouvrages qui peuvent cristalliser l'incroyable fascination-répulsion que beaucoup de passionnés éprouvent vis-à-vis de la Seconde Guerre mondiale, de la boucherie nazie, de cette expression effarante d'un mal qui couverait en chacun. 
Je crois que l'on peut dire qu'HHhH fait partie de cette courte liste d'oeuvres aussi dures que justes qui viennent retourner leurs lecteurs et laminer le classique manichéisme des gros méchants nazis et des gentils courageux Alliés.
On ne sombre évidemment pas dans l'apologie du nazisme, bien au contraire ! Il s'agit simplement de retranscrire toute la noirceur globale d'une époque troublée, toute la porosité de la frontière entre bien et mal si frontière il y a, toute l’ambiguïté du comportement de deux camps féroces. 

Laurent Binet choisit l'événement historique sans aucun doute clé dans le basculement des forces au cours de la Seconde Guerre mondiale : l'assassinat par deux résistants tchèques de Reinhard Heydrich, le "bourreau de Prague", la "bête blonde" si dévouée à Hitler, au cours d'une opération aussi folle qu'ambitieuse, "Anthropoïde". Et c'est un succès sur toute la ligne, malgré tous les doutes de l'auteur sur sa démarche. 

Des figures historiques injustement méconnues émergent, évidemment celle d'Heydrich dont la non-mention dans les programmes scolaires est un scandaleux mystère, ses deux assassins, deux agents tchèques surentraînés, et bien d'autres figures encore qui gravitent autour d'eux et participent à la lacération de l'Europe dès les années 30. L'écriture prend aux tripes, le récit est d'une immersivité - ce mot n'existe sans doute pas mais je l'aime quand même - folle, les faits décrits débordants de tension bien qu'on en connaisse l'issue. C'est tout l'art d'un roman historique : faire oublier au plus érudits des lecteurs qu'il connaît déjà  la fin...

Mais ce n'est pas tout. Loin de là. 

Un méta-roman absolument passionnant s'entrelace en effet à un récit historique déjà mené d'une main de maître. L'auteur est là, l'auteur dit "je", l'auteur révèle sa peine ou sa joie d'écrire. Aucun doute, aucune erreur, aucune fulgurance de sa part n'échappe au lecteur, informé du début à la fin du processus de création et de recherche de l'auteur, comme en synchronisation. Viennent alors s'additionner aux questions déjà envahissantes de la barbarie et de la justice d'autres interrogations sur la possibilité d'une histoire objective, juste et loyale au réel, mais aussi la notion de conséquence de ses actes, de mémoire, de quête de sens. 
On n'est plus seulement confronté à une histoire, aussi bien orchestrée soit-elle, mais à l'histoire humaine. 

HHhH est donc une lecture d'une profondeur remarquable, un roman qui se veut témoin de faits aussi troublants que captivants. Sa mise en abyme du processus de création littéraire et de recherche historique confère au récit une portée originale et inédite, et le résultat s'engloutit en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. Il ne s'agit pas d'un texte que vous reléguerez au fin fond de votre mémoire sitôt après l'avoir terminé, non, mais du point de départ d'interrogations internes, de recherches qu'il démangera d'entamer, d'un émerveillement de plus sur ce petit bijou de complexité qu'est la littérature, à la fois brouilleur de pistes et révélateur, professeur et enjoliveur. 

Note attribuée : 10/10 : Va. Lire. Bouquin.  

Et pour finir, j'ai appris quelque chose.
Il ne faut pas prononcer ce titre "Ache ache ache ache" comme la pauvre créature que je suis, qui avait ainsi l'air de faire au choix une crise de convulsions ou d'éternuements. Il faut le faire à l'allemande, "Ha ha ha ha", et comprendre ainsi le joyeux petit jeu de mots plein d'humour noir du titre... 

mardi 4 avril 2017

Appuyez sur Etoile de Sabrina Bensalah - Chronique n°307

Titre : Appuyez sur Etoile
Auteure : Sabrina Bensalah
Editions : Sarbacane (collection Exprim')
Genre : Contemporain
Lu en : français
Nombre de pages : 224
Résumé : Après une vie de bonheurs, passée dans un bar à champagne, la grand-mère d'Avril n'a plus beaucoup de temps à vivre. Ni elle, ni sa petite-fille ne se résolvent à attendre la fin dans une chambre d'hôpital sans âme. Avril déploie toute son énergie pour réaliser le rêve de la vieille femme : s'éteindre en beauté, près des étoiles, au sommet d'une montagne

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Un grand merci aux éditions Sarbacane et en particulier à Audrey pour cet envoi !

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Sabrina Bensalah avait déjà su émouvoir ses lecteurs avec Vers le bleu, l'histoire de deux sœurs vivant dans un mobile-home, unies envers et contre tout. Elle offre ici à nouveau un destin touchant, en créant les personnages d'Avril, de son père, de sa grand-mère. Trois générations, trois perspectives différentes de la vie. 

Une fille qui ne sait pas quoi faire de la sienne.
Un père qui sent qu'il s'est trompé dans la sienne, et qu'il est urgent de se remettre en question.
Une grand-mère à qui l'on vient de diagnostiquer un cancer incurable, et qui aimerait qu'on la laisse finir la sienne de la manière dont elle l'entend. Sous le ciel. Perchée sur le sommet d'une montagne. Pas enfermée dans une chambre anonyme.

Avril voudrait aider sa grand-mère, lui offrir la sortie de scène à laquelle elle aspire. Mais comment faire lorsqu'elle est si instable que la sortir d'un hôpital engendre un risque impossible à ignorer ? 

Sabrina Bensalah parvient de façon bouleversante à rendre hommage à certaines figures de notre quotidien qu'on a injustement tendance à ignorer. Les gens un peu perdus. Ceux qui ont plus vécu qu'ils ne vivront. Ceux qui ne peuvent pas satisfaire les exigences de notre société vis-à-vis des apparences.
Par sa plume, d'autant plus poétique qu'elle est dépouillée de tout artifice, travaillée sans en avoir l'air, elle capte dès les tous premiers instants la sensibilité de celui qui la lit, pour le maintenir solidement accroché jusqu'au dénouement de ce quasi-drame en quatre actes.


Ce sont quelques pages dans la vie de ces prétendus anonymes qui se font plus marquants que la plus bavarde des célébrités, quelques fragments de vie dans ce qu'elle a de plus intense et de plus fragile. Faire des choix. En changer. Assumer ceux que l'on a faits. Une succession aussi réjouissante que bouleversante de petits hommages à des personnages bien plus représentatifs de ce que signifie vivre que tous les super-héros, superstars et autres surhommes que l'on a bien plus l'habitude de suivre dans nos lectures, visionnages et autres découvertes culturelles. 

En bref, un récit bref, intense, juste, profondément ancré dans ce qui fait l'humanité, ce qui fait de nous des êtres désirant ce qu'il y a de plus beau, pas forcément de plus grand. Quelques pages d'authenticité, de légèreté autant que de vérité, des mots qui se frayent l'air de rien un chemin jusqu'au petit cœur sensible de leurs lecteurs : des fulgurances remarquables de poésie. Rires, larmes, tension et émerveillement, la palette la plus large qui soit d'émotions est à découvrir avec cette déclaration d'amour à l'espérance. 

Note attribuée : 9/10



lundi 3 avril 2017

Bilan du mois [Mars 2017]

Bonjour à tous !

ENFIN. ENFIN.
Mars est fini.

Ce mois fut rempli de terribles échéances en tout genre, notamment en ce qui concerne ce que je vais bien pouvoir faire de mon existence après le bac. J'ai enchaîné examens, concours, écriture et dissertations, mais rassurez-vous.
Je vais vous faire un mois d'avril aux petits oignons.

14 lectures tout de même, l'honneur est sauf, non ?

Le coup de cœur du mois...
HHhH de Laurent Binet : un roman que j'étais un peu honteuse de n'avoir jamais découvert, et que. Enfin. ENFIN. J'ai eu la bonne idée de me procurer.
Que dire.
C'est très très beaucoup bien.
Et je vous en reparle très prochainement. 

J'ai adoré...
Un fils en or de Shipli Somaya Gowda : merci encore à Fanny du blog Livresquement, qui m'a poussée à découvrir cet ouvrage poignant, qui porte un regard lucide et inspirant sur une certaine part de la culture indienne. 
Sauveur et fils saison 3 de Marie-Aude Murail : Sans surprise. Une lecture ultimement réjouissante. 
J'ai avalé un arc-en-ciel d'Erwan Ji : Sans doute la meilleure surprise du mois : un roman que j'admets avoir ouvert sans grandes attentes, et que j'ai terminé d'une seule traite, convaincue, touchée, amusée et enthousiaste !
Le Dernier Royaume tome 4 - Les Déferlantes de Givre de Morgan Rhodes : Là encore, une prise de risques moindre avec cette saga qui ne fait que se bonifier avec le temps... J'aime, j'aime, j'aime. 
Culottées tome 2 de Pénélope Bagieu : La suite des portraits de "femmes qui n'en font qu'à leur tête" de la talentueuse Pénélope Bagieu, dont le message féministe est aussi subtil qu'authentique, et le tout surtout hilarant et agréable visuellement !

J'ai beaucoup aimé...
Maresi de Maria Turtschaninoff - Oui, j'avoue, j'ai copié collé le nom de l'auteure pour être certaine de ne pas le profaner. Pardon. J'admets mes faiblesses : encore une bonne surprise, avec un récit entre merveilleux et fantasy dont le côté mythologique m'a passionnée ! Une petite pépite d'onirisme et d'originalité...
Verte de Marie Despleschin et Magali Le Huche : Une adaptation excellemment réussie du roman éponyme de Marie Despleschin, dont je vous reparle très vite dans un article spécial. 
All about Mia de Lisa Williamson - VO : Une lecture qui démarre tout doucement et gagne progressivement en maturité et en complexité, pour un résultat touchant et une narration aussi enlevée que juste. 
Marquise de Joanne Richoux : un roman assez OVNIesque, mais qui fonctionne absolument, complètement, réellement bien. Difficile de vous en parler sans trop en dévoiler, mais si vous vous sentez attiré par cette sombre histoire de société un peu sectaire, de sélection irréelle et de manipulations intéressées dans un décor à la frontière entre Versailles et punk, foncez !
Oui, dit comme ça, on dirait un cocktail vraiment indigeste. Mais ayez confiance. 
Appuyez sur Etoile de Sabrina Bensalah : une nouvelle réussite pour l'auteure de Vers le Bleu dont, encore une fois, je vous reparle très rapidement  - mercredi pour être exacte. 

J'ai bien aimé...
Grosse Folie de Raphaëlle Brier : un court roman qui fonctionne comme une poussée d'adrénaline : vif, coloré, intense, qui continue à habiter son lecteur après qu'il l'a terminé...
Bye-bye Bollywood de Hélène Couturier : une histoire complètement déjantée qui m'a fait très, très peur dans sa première moitié... Mais dont la seconde partie m'a fait comprendre la volonté de l'auteure de créer un contraste entre ces deux phases qui sert sa comédie de moeurs, et révèle le parcours quasi-initiatique de son héroïne. 


Je suis perturbée...
Thirteen Reasons Why de Jay Asher - VO : Un roman dont il m'est vraiment difficile de savoir quoi penser, ou qu'en dire. Si, d'un point de vue romanesque, il n'y a rien à redire, sur le plan moral, je reste très gênée par la vision du suicide que l'on retient de cette histoire poignante, et de l'aspect potentiellement "déclencheur" que pourrait avoir cet ouvrage entre les mains de certains. Allez voir ma chronique pour en savoir plus sur ce point spécifique...

Sur ce, un excellent mois d'avril à vous, empli de lectures, de soleil, d'oisillons et aussi de révisions qui pointent le bout de leur nez.
Enfin, si on veut.
Plus ou moins.