La lecture d'un roman jette sur la vie une lumière.
— Louis Aragon

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lundi 12 août 2019

La Maison aux Esprits d'Isabel Allende - Chronique n°479

Titre : La Maison aux Esprits
Autrice : Isabel Allende
Genre : Contemporain | Historique
Editions : Le Livre de Poche
Lu en : français
Date de parution : 1982
Résumé : Une grande saga familiale dans une contrée qui ressemble à s'y méprendre au Chili. Entre les différentes générations, entre la branche des maîtres et celle des bâtards, entre le patriarche, les femmes de la maison, les domestiques, les paysans du domaine, se nouent et se dénouent des relations marquées par l'absolu de l'amour, la familiarité de la mort, la folie douce ou bestiale des uns et des autres, qui reflètent et résument les vicissitudes d'un pays passé en quelques décennies des rythmes ruraux et des traditions paysannes aux affrontements fratricides et à la férocité des tyrannies modernes.

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Certaines familles se résument en quelques phrases seulement, à coups de formules usuelles et de bonheurs convenus. D'autres, pour déployer leurs innombrables turpitudes et autres détresses inimaginables, ont bien besoin de plus de 500 pages pour se raconter. C'est le cas des Trueba del Valle, dont l'histoire sans commune mesure occupe sur quatre générations ce roman fascinant. A travers les parcours de quatre femmes aux prénoms cousins (Nivea, Clara, Blanca et Alba), toutes mères et filles les unes des autres, Isabel Allende décrit l'évolution d'un pays jamais nommé mais transparent à chaque instant, le sien, le Chili. Le roman est dense, touffu, en un mot, il se mérite. Chaque dizaine de pages voit s'enchaîner une nouvelle somme considérable d'événements, chaque centaine est carrément l'occasion de passer plus d'une décennie d'action, et le livre complet couvre aussi bien les transformations politiques du Chili que ses bouleversements sociaux et autres dynamiques profondes diverses et variées.

Reprenons donc du début : La Maison aux Esprits, c'est avant tout l'histoire de Severo et Nivea Del Valle, de leur fille Clara, de leur gendre Esteban, et de la descendance de ces derniers. Pris dans les embrouilles et galères de leur siècle, qu'il s'agisse d'une guerre, d'une maladie ou d'un accident, les personnages se démènent, font avec leurs handicaps et leurs facultés plus ou moins surnaturelles, et parviennent toujours à relancer l'intrigue vers de nouveaux rebondissements saisissants. Les Trueba del Valle traversent une première guerre mondiale, une seconde, plusieurs crises économiques et désastres naturelles, et enfin et surtout le coup d'Etat que l'on sait être celui de 1973, suivi de la dictature de Pinochet. Ces pierres blanches historiques, loin de se restreindre à de simples repères ou prétextes narratifs, viennent véritablement scander et refléter la condition des protagonistes, notamment des femmes qui parviennent à chaque fois à s'émanciper un peu plus, à triompher contre toute attente, à sauver la face malgré l'adversité.

On loue souvent Isabel Allende pour ses héroïnes fortes et sa prose plus généralement largement concentrée sur la force des femmes, et si c'est effectivement le cas ici avec des héroïnes toutes plus marquantes les unes que les autres - mention spéciale à Clara qui rentre dans mon panthéon personnel des figures fictives les plus hautes en couleur -, elle maintient un parfait équilibre entre ces portraits féminins et leurs partenaires (ou adversaires, c'est selon) masculins, avec lesquels elles entretiennent des relations tour à tour passionnelles, conflictuelles, absolues, indifférentes ou encore belliqueuses. On pense notamment à Esteban Trueba, anti-héros s'il en est, d'abord présenté comme mou et passif, puis combatif et têtu, ou encore dur, aveugle, inflexible, surprenant, égoïste, violent, puissant. Rarement a-t-on suivi une telle brute, et rarement aura-t-on eu autant de curiosité pour son sort. 

Le roman est à la fois confortable, familier, parcouru d'un certain nombre de balises et autres pauses narratives qui permettent de se sentir à l'aise dans l'histoire, mais il parvient aussi à bousculer quelque peu son lecteur, notamment avec les pouvoirs divinatoires de Clara, les touches d'irréel parsemées au fil des pages, les hyperboles qui sont ici monnaie courante, ou encore les drames que l'on ne s'attend pas à voir venir et qui viennent irrémédiablement bouleverser ce dont on s'imaginait qu'il s'agirait de la suite. Il faut clairement s'habituer aux allers-retours fréquents de l'autrice dans sa chronologie, aux annonces, aux prédictions, aux symboliques constantes, aux phrases chargées de significations, aux sous-entendus politiques, mais quand on prend le temps de s'immerger, de savourer, de comprendre, c'est un bonheur total, un pur plaisir littéraire. 

On compare enfin énormément ce roman à Cent Ans de Solitude de Garcia Marquez, que j'ai justement lu en début d'année. C'est vrai, notamment pour tout l'aspect "saga familiale imbibée de réalisme magique", mais à une différence près. Là où, il faut l'admettre, Cent Ans de Solitude suscite un certain ennui, La Maison aux Esprits est un incroyable, formidable, inoubliable bouillon de passions, de secrets et de tensions, une épopée incomparable aux accents grandiloquents, le tout sur fond de péripéties grandioses. 

mercredi 31 juillet 2019

Bilan du mois [Juillet 2019]

Bonjour à toutes et tous !

Le mois de juillet a, pour changer, été chaotique. Mais devinez quoi : normalement, ça devrait aller mieux à partir de maintenant. Pour faire court : j'ai traversé un long tunnel de stage certes très instructif mais terriblement exigeant et fatigant, j'ai bougé, j'ai consacré du temps aux personnes autour de moi, j'ai lu, beaucoup en réalité (13 romans gloups), et surtout, j'ai consacré environ des milliers d'heures à me faire un visa pour le Canada (un processus toujours en cours, youpi). Sur ce, voici le bilan des romans dévorés ce mois-ci : 

Le coup de cœur du mois...
Une Histoire des Loups d'Emily Fridlund : C'était. Si. Bien. Une histoire sombre, à la limite entre le thriller domestique et le roman d'apprentissage, portée par une héroïne un peu torturée, au fond très bienveillante, vraiment passionnante et profondément faillible. J'ai. Tant. Aimé.

J'ai adoré...
La Supplication de Svetlana Alexievitch : Parce que je suis excessivement mainstream, j'ai regardé (et adoré) la mini-série HBO Chernobyl. Parce que je suis excessivement monomaniaque, quand je m'intéresse à un sujet, je pousse un peu. J'ai donc lu La Supplication, l'ouvrage d'Alexievitch consacré aux témoignages des survivants de la catastrophe de 1986, avec un coup de projecteur particulier accordé à la Biélorussie dont l'autrice est ressortissante, et dont le sort terrible reste malheureusement assez méconnu.
Mon Désir le plus ardent de Pete Fromm : une histoire plus que touchante, centrée d'abord sur la relation entre ses deux protagonistes, puis sur les épreuves physiques et émotionnelles qu'ils traversent ensemble au fil des années. C'est sensible, poétique même, déchirant de réalisme, bref, une très belle découverte.
Héritières
Héritières de Marie Redonnet (recueil de trois romans : Splendid Hôtel, Forever Valley, Rose Mélie Rose) : trois histoires assourdissantes, trois textes à la fois oppressants et lumineux, trois récits de soumission et de délivrance, trois héroïnes condamnées, inoubliables, déterminées, battantes, déchirantes, un seul et même ouvrage pour réunir ces trois intrigues, une atmosphère commune à la fois mystique, mythologique, oppressante et épique, bref, vraiment vraiment pas loin du coup de cœur !

J'ai beaucoup aimé...
Le Club des Incorrigibles Optimistes de Jean-Michel Guenassia : un grand fouillis passionné et passionnant, pour un roman semblable à aucun autre dont on savoure chaque péripétie comme une histoire à part !
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Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer de Dany Laferrière : une recommandation répétée de l'une de mes meilleures amies, qui en parlait comme de l'oeuvre maîtresse de Dany Laferrière, que j'avais déjà découvert et adoré avec son roman L’Énigme du Retour. Dans ce court texte, l'auteur raconte ses errances, conquêtes, inspirations et désespérances, le tout de sa plume affilée, aiguisée et acide. Le jeune écrivain joue, s'amuse de ses pairs, tourne tout en dérision, déguise la déperdition en curiosité. C'est plus que réjouissant, c'est aussi assez touchant. Un roman malheureusement assez introuvable, mais à découvrir si vous tombez dessus par hasard ou au détour d'un vide-grenier !

J'ai bien aimé...
Article 353 du Code Pénal de Tanguy Viel : un roman court, fulgurant, comme écrit d'un seul trait, au fil de la déposition d'un homme accusé de meurtre. Son témoignage fascine par son côté pragmatique et détaché, et vient progressivement interroger l'idée que l'on peut se faire de la justice et de l'idée de crime. Un peu prévisible sur son dénouement, mais très convaincant.
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La Valse des Arbres et du Ciel de Jean-Michel Guenassia : un roman court, étourdissant, un peu torturé sur les bords, très mélancolique, qui retrace les derniers jours de la vie de Van Gogh en compagnie de Marguerite Gachet, et imagine une version alternative de sa disparition. Assez intéressant ! 
Les Douze Tribus d'Hattie d'Ayana Matthis : Le livre est découpé en douze chapitres, chacun consacré à l'un des enfants ou petits-enfants d'Hattie (d'où le titre, logique). Etalés des années 40 aux années 80, ces récits racontent aussi une certaine réalité sociale, notamment dans la première partie du roman qui aborde assez frontalement la réalité des discriminations raciales dont la famille d'Hattie est victime. Quant au roman globalement, s'il est fluide, riche et exigeant, il m'a aussi paru par certains aspects particulièrement sombre - une prise de position parfaitement possible, mais qui devenait parfois presque suffocante au cours de cette lecture, tant ces personnages accumulent les épreuves et les calamités. Dur, peut-être trop pesant, mais bien traité. 

J'ai plutôt aimé...
Half of a Yellow Sun de Chimamanda Ngozi Adichie : j'attendais beaucoup (trop ?) de ce roman, notamment en raison de mon absence totale d'objectivité envers la personne de Chimamanda Ngozi Adichie, mais aussi de mon souvenir plus qu'enthousiaste de ma lecture d'Americanah, autre roman de l'autrice. Le résultat est un peu mitigé : Half of a Yellow Sun est incontestablement travaillé, bien construit, et animé d'une vraie intention d'auteur, mais il m'a paru trop travaillé justement, trop prévisible dans 

mardi 30 juillet 2019

Le Club des Incorrigibles Optimistes de Jean-Michel Guenassia - Chronique n°478

Titre : Le Club des Incorrigibles Optimistes
Auteur : Jean-Michel Guenassia
Editions : Le Livre de Poche
Genre : Contemporain
Lu en : français
Date de parution : 2009
Nombre de pages : 715
Résumé : Michel Marini avait douze ans en 1959. C'était l'époque du rock'n'roll et de la guerre d'Algérie. Lui, il était photographe amateur, lecteur compulsif et joueur de baby-foot au Balto de Denfert-Rochereau.
Dans l'arrière-salle du bistrot, il a rencontré Tibor, Léonid, Sacha, Imré et les autres. Ces hommes avaient tous passé le Rideau de fer pour sauver leur vie. Ils avaient abandonné leurs amours, leur famille, leurs idéaux et tout ce qu'ils étaient. Ils s'étaient tous retrouvés à Paris dans ce club d'échecs d'arrière-salle que fréquentaient aussi Kessel et Sartre. 
Cette rencontre bouleversa définitivement la vie de Michel. Parce qu'ils étaient tous d'incorrigibles optimistes.



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Ce livre est un sacré bazar.
Et ce pour tout un tas de raisons.


En premier lieu, c'est un livre ambitieux, un livre qui couvre plusieurs années, au moins une dizaine de personnages principaux de toutes nationalités, et l'adolescence tumultueuse d'un protagoniste bouillonnant de curiosité.
Le Club des Incorrigibles Optimistes est une sorte de réunion informelle, dans un café, le plus souvent autour d'un plateau d'échecs, qui rassemble des bras cassés, survivants, exilés et autres intellectuels inattendus. La majorité a fui l'URSS, la plupart ont vécu des aventures complètement romanesques, tous doivent surtout vivre avec le poids des trahisons qu'ils ont commises, envers un proche, un idéal, un engagement. 

Petit à petit, au contact de ces vieux loups de mer et autres pirates soviétiques, le jeune Michel glane des conseils, des anecdotes, des cours particuliers sur l'échec et la résilience. Avec les membres du Club, il trouve surtout une forme de réconfort, voire un refuge un peu à l'écart de chez lui, où il peine à composer avec les personnalités en miroir de ses parents, l'ardeur de son grand frère et surtout le spectre des devoirs de maths. Avec les grands, il apprend à l'être, petit à petit, dans un monde qui palpite, en pleine guerre d'Algérie, dans ces Trente Glorieuses impardonnables, à l'orée de changements dont personne ne se doute encore. C'est le Paris des yéyé, des futurs soixante-huitards, d'une jeunesse qui veut à nouveau danser, des injustices qui ne semblent jamais vouloir s'épuiser. C'est une histoire d'amitiés, souvent conflictuelles, de débats, souvent idéologiques, de disputes, souvent sans gravité, de parallèles dressés entre l'historique et le personnel sans dissonance aucune.


Ce roman impressionne surtout par sa construction, d'une complexité assez remarquable sans que pour autant elle n'égare le lecteur - quand bien même les intrigues secondaires se multiplient et enchevêtrent. Les cent premières pages peuvent paraître un peu longues, et saisir toutes les ramifications de l'intrigue demande une certaine attention, mais le tout est porté par un tel dynamisme et un ton si enlevé qu'il est difficile de ne pas se laisser emporter. Les personnages, bien qu'assez nombreux, jouissent tous de leur histoire, leurs défauts, leurs objectifs et leurs moments de gloire ; les dialogues sont soigneusement travaillés, l'humour est omniprésent, et chaque chapitre est l'occasion d'une référence bien sentie à un ouvrage, un fait historique, un film ou encore une chanson. C'est un roman qui bouillonne de curiosité, de l'autre, de soi, de l'art, et qui parvient à diffuser une espèce d'avidité du reste du monde en un mot géniale.

On se prend à suivre le chemin quelque peu chaotique de Michel vers la maturité, le long d'un parcours beaucoup trop romanesque pour paraître réaliste ne serait-ce que l'ombre d'un instant, mais immensément attachant. Le Club mérite la masse de critiques positives qu'il a recueillies à sa parution, ainsi que sa réputation d'ouvrage dense, réjouissant, hilarant et formidablement bien documenté. Seul regret : un côté "fouillis" qui a son charme, mais tend à rendre les transitions trop rapides et certains passages un peu déstabilisants.



dimanche 21 juillet 2019

Recommandations de lectures estivales, en vrac et dans la joie

Bonjour à tous et toutes !

J'ai toujours été et je demeurerai toujours persuadée d'une chose : l'été est la meilleure saison au monde pour lire. Le brouhaha routinier se dissipe quelque peu, et ce même si l'on n'a pas la chance de partir en vacances, les sollicitations numériques se dispersent, l'extérieur invite au délassement avec une météo clémente, bref, c'est idyllique. 

Pourquoi ces considérations un peu éculées, me demanderez-vous ? Tout simplement pour me donner un prétexte pour établir ce que je préfère établir au monde, à savoir : des listes de recommandations littéraires. Voici donc, pour ouvrir la saison estivale en beauté (oui, je sais, on est déjà fin juillet mais passons), une liste tout à fait personnelle de recommandations littéraires ô combien subjectives pour illuminer votre farniente. Les thèmes sont très variés, mais tous les ouvrages sont unis par un point commun : leur fluidité, leur addictivité, leur facilité à saisir leur lecteur, appelez-le comme vous voudrez, bref, des histoires qui vous colleront à la peau aussi sûrement qu'une dose généreuse de crème solaire. 

Sur ce, place aux titres :
Résultat de recherche d'images pour "les garçons de l'été"
Les Garçons de l'été de Rebecca Lighieri : j'aime, j'aime, j'aime ce roman, il me fascine, il m'intrigue, il me perturbe, il aborde toutes les thématiques qui me travaillent continuellement. L'origine du mal, les secrets dont on se demande s'il ne vaudrait pas mieux les garder, la vengeance, l'amour, la filiation, les loyautés, les vengeances. C'est sublime. C'est brutal, certes, mais c'est formidablement travaillé. Foncez, vos vacances ne s'en remettront pas. 
Résultat de recherche d'images pour "la vraie vie iconoclaste"
La Vraie Vie d'Adeline Dieudonné : on en a beaucoup entendu parler à la dernière rentrée littéraire, et c'était évidemment mérité. Un récit à la fois teinté d'une certaine violence et merveilleusement réjouissant, aux allures de conte philosophique, que j'estime parfaitement adapté à illuminer votre été si vous n'avez pas encore eu la chance de le découvrir. Vraiment, foncez. 
Résultat de recherche d'images pour "isidore et les autres"
Isidore et les Autres de Camille Bordas : je pense que ma mission dans la vie est de recommander ce roman à absolument n'importe qui. Car c'est bien simple, ce roman rendrait n'importe qui heureux. Très sincèrement, je n'ai même pas envie d'avancer des arguments un tant soit peu rationnels pour vous pousser à découvrir la merveilleuse personne qu'est Isidore, la fraîcheur et l'inventivité de ce roman ou sa capacité inouïe à vous alléger le coeur. Retenez ceci : foncez
Une Histoire des Loups d'Emily Fridlund : l'une de mes toutes dernières lectures, un formidable coup de coeur. Une histoire sombre, oppressante, captivante, qui se dévore d'une traite et plonge le lecteur dans une expérience aux confins du malaise et de la fascination. On adore. Si si, croyez-moi, on adore. 
Résultat de recherche d'images pour "mes saisons en enfer"
Mes Saisons en Enfer de Martha Gellhorn : en plus d'être devenue l'une de mes idoles, Martha Gellhorn était une reporter phénoménale, et a laissé plusieurs ouvrages derrière elle, dont celui-ci. Mes Saisons en Enfer est la compilation des récits des cinq voyages les plus catastrophiques de l'autrice, des galères innommables sur les cinq continents, des quiproquos si absurdes qu'ils en deviennent hilarants, des déceptions, des imprévus. Et vous savez aussi bien que moi qu'il n'y a rien de tel que de constater à quel point la vie d'autrui peut être, faute d'autre terme, pourrie. Comme le disait ce cher Lucrèce :


"Il est doux, quand la vaste mer est soulevée par les vents, d'assister du rivage à la détresse d'autrui."
Résultat de recherche d'images pour "fourrure adelaide de clermont tonnerre"
Fourrure d'Adélaïde de Clermont-Tonnerre : ce n'est pas foncièrement un coup de coeur, ce n'est pas un roman que je place sur un piédestal, ce n'est pas un roman sans défauts. Bon, vous allez me dire que je le vends mal, et vous n'aurez pas tout à fait tort, mais voici cependant quelques raisons de le glisser dans votre valise. Premièrement, c'est un roman dans lequel je me suis plongée comme rarement j'arrive à le faire. L'histoire m'habitait, les personnages me poursuivaient, et je ne rêvais que de retrouver le roman lorsque j'en étais éloignée. Ensuite, c'est cohérent, c'est solide, c'est prenant, enlevé, rythmé. Enfin, c'est merveilleusement rocambolesque, ça parle de gloire, de succès, d'art, de déchéance, d'écriture, de Paris, bref, du romanesque comme on l'aime, et au-delà de ça, c'est plutôt bien écrit. Alors franchement, pour l'été, c'est assez idéal. 
Résultat de recherche d'images pour "le goût du bonheur"
Le goût du bonheur tome 1 : Gabrielle de Marie Laberge : à mon très humble avis le meilleur roman de toute la Création à lire en vacances, d'autant plus qu'il est le premier opus d'une trilogie, pèse le poids d'un pachyderme décédé, et sera ainsi à même de meubler sans aucune difficulté une bonne portion de votre séjour. N'hésitez pas à plonger dans cette saga familiale, ancrée dans un Montréal du début du XXème siècle, au rythme certes classique mais à la protagoniste assez inoubliable !
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Les Bourgeois d'Alice Ferney : vu que les récits qui suivent une famille sur plusieurs générations sont la meilleure chose, je ne pouvais me contenter d'un seul titre. Voici donc Les Bourgeois, une fabuleuse, merveilleuse fresque centrée sur une famille assez privilégiée et conservatrice qui tente de s'adapter aux changements de la France tout au long du XXème siècle (spoiler : ça déménage). Un souvenir de lecture assez marquant de mon côté !
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Les Dames de Kimoto de Sawako Ariyoshi : j'aime toujours énormément me décentrer lors de mes lectures de vacances, adopter de nouvelles perspectives, toucher à de nouvelles littératures, et ce roman me paraît assez idéal pour tenter l'expérience avec le Japon. Les Dames de Kimoto constitue une certaine porte d'entrée aux traditions les plus ancrées de la société japonaise, le tout sur un fond efficace de saga familiale. Ce sont en effet trois générations de femmes japonaises que l'autrice s'attache à suivre, l'une particulièrement attachée aux traditions, la seconde résolument indépendante et tournée vers la modernité, et la dernière curieuse de ses racines. C'est intimiste, délicat, tout en retenue et en suggestion, et ça se dévore en un rien de temps. 
Belle du Seigneur d'Albert Cohen : parce que sérieusement, Belle du Seigneur quoi.
Bon, pour développer : Belle du Seigneur est potentiellement l'un de mes romans préférés au monde, c'est un texte-fleuve dans lequel on saute à pieds joints, c'est splendidement écrit, c'est mon souvenir le plus marquant de l'été dernier, c'est un texte qui mérite tout votre temps et votre attention, c'est poignant, c'est sublime, c'est d'une audace folle, bref, c'est magique. Et je n'emploie pas ce mot à la légère.

Il y en aurait encore beaucoup (notamment les mirifiques et géniaux ouvrages des mirifiques et géniaux Martin Winckler ou Philippe Jaenada pour ne citer qu'eux), mais on part déjà sur une bonne base. Sur ce, bel été à vous !

samedi 20 juillet 2019

Une Histoire des Loups d'Emily Fridlund - Chronique n°477

Titre : Une Histoire des Loups
Autrice : Emily Fridlund
Traduit par : Juliane Nivelt
Genre : Contemporain
Editions : Gallmeister
Lu en : français
Date de parution : 2017
Nombre de pages : 304
Résumé : Madeline, adolescente un peu sauvage, observe à travers ses jumelles cette famille qui emménage sur la rive opposée du lac. Un couple et leur enfant dont la vie aisée semble si différente de la sienne. Bientôt, alors que le père travaille au loin, la jeune mère propose à Madeline de s’occuper du garçon, de passer avec lui ses après-midi, puis de partager leurs repas. L’adolescente entre petit à petit dans ce foyer qui la fascine, ne saisissant qu’à moitié ce qui se cache derrière la fragile gaieté de cette mère et la sourde autorité du père. Jusqu’à ce qu’il soit trop tard.

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Madeline a 14 ans et elle a fait le tour de ce que l'humanité a à lui offrir. Globalement, c'est décevant. Voire franchement déprimant. Au lycée, des remparts, des mensonges, des rumeurs. Chez elle, du silence. Ailleurs, du vide. Tout le temps, l'ennui. 

L'adolescente s'est construit une carapace intime, et puis au fond, ça lui va très bien.
Enfin, jusqu'à l'installation d'un couple dans la maison en face de chez elle, de l'autre côté du grand lac qui s'étale en plein milieu. A priori, les nouveaux arrivants ne devraient rien avoir de particulier. Dans les faits, ils la fascinent. Surtout elle, l'épouse, la toute jeune femme d'une vingtaine d'années, déjà mère d'un petit garçon. Ses grands yeux écarquillés, ses habitudes insondables, ses peurs palpables. Petit à petit, Madeline se rapproche de Patra, la jeune femme, et devient la baby-sitter officielle de son fils, jusqu'à se fondre dans la routine quotidienne de la famille, jusqu'à devenir aveugle à ce qui l'intriguait au départ, jusqu'à adhérer elle aussi à l'illusion du bonheur sans tache.

Le roman progresse à petits pas, à tâtons presque, au fil de ce que Madeline accepte de dévoiler dans sa narration. On la devine plus qu'on ne l'apprend, on l'appréhende comme la bête un peu sauvage à laquelle elle voudrait que le reste du monde l'associe. L'écriture, suave, intimiste, crée une atmosphère dans laquelle on se sent à la fois curieusement confortable et résolument mal à l'aise. On se doute de la teneur du coup de théâtre final, mais son intérêt réside dans la force avec laquelle il survient. C'est sombre sans l'être à l'excès, c'est envoûtant, et puis, certes, c'est un peu malsain.

C'est enfin une histoire dont l'environnement est un protagoniste à part entière, comme c'est souvent le cas avec les romans publiés chez Gallmeister. Pour peu que l'on soit sensible aux vibrations qui peuvent se dégager de descriptions de paysages sauvages, de lacs isolés ou de forêts perdues, pour peu que l'on aime se représenter les décors dans tous leurs détails et leurs subtilités, pour peu que l'on aime y voir des résonances avec ce que les personnages traversent, Une Histoire des Loups est une merveilleuse immersion. Tout se répond, tout se ment, tout concorde pour créer l'illusion dramatique à la source de l'intrigue. Loin d'une métaphore galvaudée du style "vous avez vu la forêt elle est sombre ça veut dire qu'il y a des secrets", Une Histoire des Loups travaille le thème de la dissimulation, des sentiers sur lesquels on préfère s'éterniser plutôt que de s'aventurer à aller au-delà, par peur de découvrir ce que l'on sait déjà mais que l'on est encore incapable d'admettre, par conformisme, sécurité, culpabilité déguisée en bienveillance. Le roman se dévore avec une avidité à la limite du voyeurisme, porté par une héroïne qui se veut cryptique mais se révèle éminemment touchante, ainsi que par sa plume assez virtuose.

Une réussite sur tous les plans, une immersion formidablement soignée, une tension d'une force maintenue tout au long du récit, bref, un incontournable à la frontière entre le nature writing, le thriller domestique et le roman initiatique !

dimanche 14 juillet 2019

Honorer la Fureur de Rodolphe Barry - Chronique n°476

Titre : Honorer la Fureur
Auteur : Rodolphe Barry
Editions : Finitude
Genre : Historique 
Lu en : français
Date de parution : 2019
Nombre de pages : 288
Rés
umé : J
ames se sent à l’étroit dans son petit bureau new-yorkais du Chrysler Building, à l’étroit dans son métier de journaliste comme dans sa vie. Il travaille pour Fortune, le magazine le plus libéral du pays. Tout ce qu’il hait. Alors quand son rédacteur en chef l’envoie dans son Sud natal pour une enquête sur la vie des métayers en Alabama, James se sent revivre. D’autant qu’on lui adjoint pour ce voyage un jeune photographe inconnu avec lequel il s’entend d’emblée. 

Le reportage devient un brûlot, un plaidoyer, un cri rageur face à la pauvreté des fermiers dans ces sinistres années trente. Puis un livre signé James Agee et Walker Evans, Louons maintenant les grands hommes.

Le nom de James Agee se met à circuler chez les écrivains, les journalistes, tous les intellectuels. On parle d’un type fascinant, insupportable, brillant, révolté, alcoolique. Il travaille à un scénario pour John Huston, devient l’ami de Chaplin, et on dit même que pour son premier film en tant que réalisateur, l’illustre Charles Laughton lui a confié l’adaptation de La Nuit du chasseur.

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J'avais un très, très bon pressentiment à propos de ce roman. L'ambition trahie par le résumé, le dynamisme des lettres jaune canari et des gratte-ciel sur la couverture, la renommée discrète mais croissante que l'ouvrage se constituait petit à petit chez les critiques. 


Ledit pressentiment s'est avéré fondé. Et vous m'en voyez ravie.

C'est un roman à la fois éminemment américain et profondément français : américain par l'ampleur des enjeux qu'il traite, par le côté reluisant de la success-story qu'il retrace, par l'étendue de sa chronologie, de ses personnages, le gigantisme de ses décors ; français par la vivacité, la profondeur, la richesse de sa plume, l'intensité des thématiques de la solitude, de l'échec, de l'ambition, la subtilité de la plongée psychologique qu'il opère chez son protagoniste. 

C'est un roman à la fois éminemment littéraire et cinématographique : littéraire par l'exigence de sa prose, la cohérence de son ton, la fluidité de son récit, l'originalité de son imagerie ; cinématographique par la forte présence de l'environnement, le soin porté aux dialogues, le dynamisme de l'intrigue, l'enchaînement particulier des scènes qui deviennent autant de séquences d'un biopic entraînant.

C'est un roman à la fois éminemment intime et politique : intime par l'introspection unique de James, continuellement décrite tout au long de l'ouvrage ; politique par la force de ses combats, de ses engagements, de ses désillusions aussi (et surtout), l'énormité des injustices auxquelles il est confronté, la fatalité face à laquelle ses projets fous viennent souvent (toujours) se fracasser. 
C'est enfin et surtout une histoire furieusement réjouissante, révoltante, qui joue jusqu'au bout avec les nerfs du lecteur et pousse ce dernier à simultanément adorer et rejeter James, la figure centrale du récit. L'écrivain, journaliste, militant, révolté, cumule les étiquettes avec toujours plus de fureur - role credits - et de conviction, dans un cycle qui n'a rien de rébarbatif et tout d'enthousiasmant.

On navigue avec plaisir et passion dans cet itinéraire d'un enfant du siècle qui se lit comme un roman d'apprentissage et se médite comme un plaidoyer politique ; on savoure la richesse de ce que l'on sait être la biographie d'un homme réel, tout en se gargarisant de ses aspects furieusement romanesques. On s'évade, et ce faisant, on ne s'en projette que mieux dans sa propre époque, dont les défis résonnent plus que jamais avec ceux autour desquels James a construit sa vie.

On aime. On adore. On fonce.

samedi 13 juillet 2019

Bilan du mois - [Juin 2019]

Bonjour à tous !

Juin a été un mois excessivement satisfaisant sur tous les plans pour mon humble personne : tout un tas de projets personnels, professionnels et même littéraires ont pu aboutir, et je vis une période certes hautement fatigante mais avant tout fantastiquement stimulante. Pour couronner ce bilan fort positif, voici la liste des 10 romans qui ont séjourné entre mes mains ces dernières semaines, avec du très très bon, du très bon, et du moins bon : 

Le coup de cœur du mois...
Honorer la fureur de Rudolphe Barry : l'un de ces romans dont l'on sait qu'on l'adorera avant même de se l'être procuré, l'un de ces romans que l'on trépigne d'impatience d'enfin découvrir, l'un de ces romans qui créent une unanimité si totale qu'elle en paraît irréelle. Et ça n'a pas raté. C'était formidable.

J'ai adoré...
Cogito de Victor Dixen : Victor Dixen, comme c'est étonnant, revient en force avec ce fabuleux nouveau roman de science-fiction à la créativité toujours aussi époustouflante et à l'histoire fourmillant d'idées nouvelles et ambitieuses. On adore, c'est tout.
Le Club des Incorrigibles Optimistes de Jean-Michel Guenassia : un sacré pavé que je voulais lire depuis des années déjà, et dont je me dis finalement que j'ai bien fait d'attendre un peu pour le découvrir. Il s'agit en effet d'un roman-somme, riche, lourd parfois même, aux multiples personnages, tonalités, sous-intrigues, dont la plume ne cesse d'aller et venir dans différentes directions. Étourdissant, réjouissant, marquant, joyeusement bordélique. Une très jolie lecture.
Dans les angles morts d'Elizabeth Brundage : un roman obscur, oppressant, assez génial dans la façon dont il est construit, avec un travail majeur sur le rôle de l'environnement, du décor, du lieu - ce que j'apprécie de plus en plus. Une histoire dont l'intérêt ne réside pas tant dans sa résolution que dans son cheminement, des personnages tortueux, une autrice qui joue parfois avec les limites du malaise chez le lecteur : tout ce que j'aime.
Mrs Hemingway de Naomi Wood : un roman touchant, articulé en quatre parties, chacune dévouée à l'une des quatre épouses du fameux Ernest Hemingway. Une lecture à laquelle j'ai pris un sincère plaisir, assez travaillée sur le plan psychologique, et à la plume fluide et envoûtante.
Edmonde de Dominique de Saint-Pern : le récit de la jeunesse d'une femme de lettres, assez classique dans sa construction et son déroulement, mais assez captivant et touchant à plus d'un titre. On se plonge dans l'atmosphère d'un milieu à part, clos, déconnecté de tout, dans un contexte historique chaotique. Très réussi.
Antonia de Gabriella Zalapi : un roman particulièrement bref - à peine une centaine de pages -, et pourtant (à moins que ce ne soit grâce à ça ?) particulièrement intense. A travers une année du journal intime de sa protagoniste, l'autrice parvient à établir le portrait d'une femme en souffrance, délaissée par son mari, qui tente petit à petit de se reconstruire en reliant les points de son histoire et de celle de sa famille. Assez indescriptible, un peu déchirant, très perturbant.

Mouais...
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Tu t'appelais Maria Schneider de Vanessa Schneider : un roman qui se lit d'une traite, dont j'avoue que je suis cela dit restée curieusement déconnectée. Peut-être du fait de la profession de Vanessa Schneider, j'ai davantage reçu ce texte comme une enquête journalistique que comme quelque chose de romanesque - ce qui n'a rien de mal en soi bien entendu, le tout est en soi très solide, cohérent, fort. On découvre une carrière, certes, mais pas vraiment Maria Schneider, la personne en elle-même, à côté de laquelle on a finalement le sentiment d'être passé.
The Poppy War de R. F. Kuang : plus j'y repense, et moins je suis convaincue. Une première moitié vraiment entraînante, dans une sorte de pensionnat militaire version fantasy, mais une seconde moitié assez catastrophique à mon sens, brouillonne, inutilement violente, trop ambitieuse, incohérente. Bref, pas vraiment une réussite.

J'ai abandonné...
Lutetia de Pierre Assouline : je ne sais pas ce qu'il se passe entre ce roman et moi. J'ai essayé, plusieurs fois même, certains pourraient aller jusqu'à dire que je me suis acharnée. Mais je n'ai jamais réussi à l'achever complètement. Alors, vu qu'il ne me restait que 100 pages cette fois-ci, j'annonce officiellement : Lutetia et moi, c'est fini. C'est trop lourd, alambiqué, abstrait, détaché, bref, je décroche. 

Sur ce, je vous souhaite (un peu tard) un excellent mois de juillet !

dimanche 30 juin 2019

Dans les angles morts d'Elizabeth Brundage - Chronique n°475

Titre : Dans les angles morts
Autrice : Elizabeth Brundage
Editions : Le Livre de Poche
Lu en : français
Date de parution : 2017
Genre : Fin février 1979, Chosen, petite ville étriquée et appauvrie, en passe d’être repeuplée par de riches New-Yorkais. George Clare rentre chez lui et trouve sa femme assassinée. Leur fille de trois ans, seule dans sa chambre, est saine et sauve. Pour le shérif Travis Lawton, George est le premier suspect. Huit mois plus tôt, le couple avait acheté la ferme des Hale pour une bouchée de pain, George omettant de dire à sa femme que les anciens propriétaires, acculés par les dettes, s’y étaient suicidés, laissant trois orphelins, Eddy, Wade et Cole.

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Chosen est un endroit glauque à souhait, coupé de tout, petit à petit transformé par l'arrivée au comptes-gouttes de jeunes familles new-yorkaises. Il l'était déjà depuis le suicide sordide du couple Hale, criblé de dettes, qui avait laissé derrière lui trois enfants et une maison désormais respectivement orphelins et invendable. Il le devient encore plus à la fin du mois de février 1979, lorsque Catherine Clare, qui venait d'emménager avec son mari dans ladite maison, est retrouvée morte, criblée de coups de hache. 

Ambiance.

Les soupçons se portent immédiatement sur son mari, George, qui a découvert le corps et ne parvient à fournir aucun alibi valable. Mais l'histoire de ce roman est indéniablement plus complexe que cela, et ne s'arrête pas au cliché du whodunit (un roman policier dont l'intérêt majeur est de déterminer who's done it, qui a commis le crime au coeur de l'intrigue). Ici, ce qui compte, ce qui va marquer le récit et permettre au lecteur de comprendre ce qui se joue vraiment, ce sont les personnages et leurs névroses en sous-texte, mais aussi leur environnement, leur passif, leurs frustrations en contradiction.

Ce n'est pas un roman à suspense, dont les pages se tournent dans un suspense artificiel et dont le dénouement s'abat dans un immense fracas. Ce n'est pas un roman qui joue faussement avec les nerfs de ses lecteurs, qui leur agite une hypothèse trop vraisemblable pour être juste avant de la démentir dans un formidable deus ex machina.

Non, ici, l'essentiel n'est pas dans les faits, les choses, les matérialités. On connaît tout ça, pertinemment, dès le départ, ou du moins on le perçoit. Ce qui compte, c'est le comment, le pourquoi. Comment, pourquoi en arrive-t-on à ça ? Comment l'horreur peut-elle s'inviter ainsi dans un cadre de vie apparemment aussi paisible ? Pourquoi en venir là, pourquoi ne pas avoir réagi plus tôt ?

C'est enfin avant tout une histoire d'angles, de points de vue, de biais cognitifs. L'autrice nous pousse délibérément du côté des personnages qui ont intérêt à ce que l'on ne perçoive pas tout, que l'on se concentre démesurément sur des aspects du récit qui en occultent d'autres, pour que l'on se laisse abuser par les mêmes éléments que ceux qui font commettre de terribles erreurs aux autres personnages. Cela pousse Elizabeth Brundage à prendre son temps pour poser les jalons de son intrigue, à procéder à des retours en arrière sur une période de vingt ans, au point que l'on peut même se demander en début de roman ce à quoi elle veut en venir. Mais c'est justement grâce à ce travail de contextualisation et de suggestion que le livre se révèle si fort, voire si dévastateur dans ses dernières pages, lorsque tout s'agence d'un coup et que l'ampleur de ce qui couvait depuis les premiers chapitres est enfin exposée.

Ce n'est pas spectaculaire, ce n'est pas outrancier. C'est un peu cliché, bien sûr, le thriller psychologique au rythme lent et calculé et à l'atmosphère intimiste, mais lorsque c'est aussi bien fait qu'ici, cela donne lieu à un récit indéniablement prenant et convaincant. Dans les angles morts veut raconter plus qu'un meurtre : c'est une histoire de confiance qu'on accorde passivement tout en sachant qu'il vaudrait mieux s'en abstenir, parce qu'on est fatigué et qu'on n'a plus la force de se rendre justice à soi-même, c'est aussi une histoire de deuils mal digérés, d'ambitions avortées, de petites vengeances méditées. C'est un plaisir coupable, celui du lecteur voyeur et des frissons fictifs, ça ressemble à un concentré de stéréotypes mais ça n'en a que le côté addictif sans les aspects éculés, bref, que dire, foncez.

dimanche 23 juin 2019

Mrs Hemingway de Naomi Wood - Chronique n°474

Titre : Mrs Hemingway
Autrice : Naomi Wood

Genre : Contemporain
Editions : La table ronde (collection Quai Voltaire)
Lu en : français
Traduit par : Karine Degliame-O'Keeffe
Date de parution : 2017
Nombre de pages : 288
Résumé : Un clou chasse l'autre, dit le proverbe. Ainsi la généreuse et maternelle Hadley Richardson a-t-elle été remplacée par la très mondaine Pauline Pfeiffer ; ainsi l'intrépide et célèbre Martha Gellhorn a-t-elle été éloignée par la dévouée Mary Welsh. C'est un fait : Hemingway était un homme à femmes. Mais l'auteur de Paris est une fête ne se contentait pas d'enchaîner les histoires d'amour. Ces maîtresses-là, il les a épousées. Au fil d'un scénario ne variant que de quelques lignes, il en a fait des Mrs Hemingway : la passion initiale, les fêtes, l'orgueil de hisser son couple sur le devant d'une scène – la Côte d'Azur, le Paris bohème, la Floride assoiffée, Cuba, l'Espagne bombardée ... – puis les démons, les noires pensées dont chacune de ses femmes espérait le sauver.

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Si les écrivains se livrent certes dans leurs romans, ils se racontent tout autant si ce n'est plus à travers leurs proches et les relations qu'ils nouent avec eux. C'est à partir de cette idée que Naomi Wood a construit son récit, articulé autour des quatre femmes d'Ernest Hemingway, figure iconique de la littérature américaine du XXème siècle qu'il en est une, et assurément un grand coureur de jupons et briseur de cœurs. Dans chacune des quatre parties - une par épouse -, l'autrice s'attache à décrire la fin du mariage, le délitement, les regrets ou au contraire la résignation, l'après, les souvenirs, la nostalgie, la colère froide, le ressentiment. Se crée très vite une sorte de refrain, de rengaine, de "je te l'avais bien dit", une sorte de tragédie en somme, où le lecteur regarde avec une certaine pitié la "nouvelle femme" croire au rêve que vend perpétuellement Ernest, celui d'un amour fou et sans partage, d'une vie d'aventures, d'une magie quotidienne. Le refrain est bien sûr cruel, on sait parfaitement que la conquête finira par se muer en objet aux yeux de l'écrivain, qui lui-même passera immanquablement à autre chose, mais on s'attache tout de même sans y prendre garde à ces figures féminines marquantes, plus ou moins ancrées dans la durée, plus ou moins sereines face à leur sort.

Mais ce n'est évidemment pas tant le roman de ces femmes-là, quand bien même c'est leur voix intérieure qui guide le récit, sinon celui d'Hemingway lui-même, figure irascible, capricieuse, insaisissable. Au fil des décennies (et des épouses), le lecteur voit Ernest s'enfoncer toujours plus profondément dans ses propres travers, jusqu'à devenir une caricature de lui-même, dévoré par des défauts déjà en germe dès les toutes premières années de son mariage avec sa première femme, Hadley. On entretient un rapport passionné à la figure de l'écrivain, sans doute influencé par ce que l'on connaît déjà de lui avant d'entamer le roman. Je n'en ai personnellement jamais été une grande amatrice (navrée, Ernest) et force est d'admettre que mon aversion à son encontre n'a fait que croître - même si j'ai aimé explorer sa vie une fois de plus, à travers le prisme de la fiction, dans une reconstitution soignée d'une époque que j'aime infiniment. En plus de cela, Naomi Wood dégage certaines hypothèses assez pertinentes quant au pourquoi du comment Hemingway se conduit comme il le fait avec ses femmes, et parvient à construire un personnage imaginaire dont on peut se plaire à croire qu'il caresse d'assez près son avatar réel.

Le roman, aussi documenté soit-il quant à la vie des quatre héroïnes, reste une oeuvre de fiction, ce que l'autrice assume en donnant libre court à son imagination et à un certain romanesque, notamment à travers les monologues intérieurs des quatre épouses. Le tout se fait avec une certaine fluidité et cohérence, sans que l'on n'ait l'impression que l'autrice cherche absolument à coller à la vérité vraie et unique : elle cherche simplement une harmonie, et elle la trouve. Chaque partie a sa vibration propre : la douceur de Hadley, la flamme et l'entêtement de Fife, l'indépendance totale de Martha (et son refus de demander pardon à qui que ce soit pour ça), et enfin la sérénité de Mary, la dernière épouse, celle qui reste par fidélité, résignation, attachement, avec un homme qui n'a plus grand-chose d'un soleil et presque tout d'une épave.

Le tout se lit avec un arrière-goût doux-amer, renforcé par la plume de Wood, assez talentueuse en ce qui concerne les sentiments pas forcément toujours très légers de ses héroïnes. Rien de maussade ou de déprimant cela dit : le roman veille à maintenir un certain stoïcisme face aux événements, à pointer ce qu'Hemingway et ses femmes ont pu s'apporter mutuellement, à montrer que si les histoires d'amour finissent mal en général, elles laissent toujours des avancées dans leur sillage, des leçons, des évolutions. Ce n'est pas tellement Hemingway qui apprend - lui, j'ai envie de dire, c'est un peu une cause perdue -, mais bien ses femmes, qui font chacune à leur façon le deuil d'une relation pour laquelle elles avaient tout espéré, et qui les a bien souvent déçues au-delà de l'imaginable. Elles grandissent, se remettent (plus ou moins), poursuivent leur vie indépendamment de l'homme qui a voulu leur faire croire qu'il allait être tout pour elles.

C'est ce que j'ai envie de retenir de ce roman, cette idée d'un couple comme un partenariat, bref ou indéfini, d'un homme flamboyant et talentueux qui a pu être capable de montrer à ses femmes ce qu'elles-mêmes avaient de flamboyant et talentueux, et qui doit désormais s'effacer de leur vie pour les laisser être ce qu'elles ont toujours dû être. C'est ça, Mrs Hemingway, à mon sens. Le couple est une aventure de laquelle il ne faut rien attendre et tout savourer, et qui, quand il cesse d'être, vous laisse ses apprentissages, et l'espoir d'en créer un nouveau, plus doux, plus fort, plus juste encore.


dimanche 16 juin 2019

The Poppy War de R. F. Kuang - Chronique n°473

Titre : The Poppy War
Autrice : R. F. Kuang
Genre : Fantasy
Editions : Harper Voyager
Nombre de pages : 544
Lu en : anglais
Date de parution : 2018
Résumé : When Rin aced the Keju, the Empire-wide test to find the most talented youth to learn at the Academies, it was a shock to everyone: to the test officials, who couldn’t believe a war orphan from Rooster Province could pass without cheating; to Rin’s guardians, who believed they’d finally be able to marry her off and further their criminal enterprise; and to Rin herself, who realized she was finally free of the servitude and despair that had made up her daily existence. That she got into Sinegard, the most elite military school in Nikan, was even more surprising.

But surprises aren’t always good.

Because being a dark-skinned peasant girl from the south is not an easy thing at Sinegard. Targeted from the outset by rival classmates for her color, poverty, and gender, Rin discovers she possesses a lethal, unearthly power—an aptitude for the nearly-mythical art of shamanism. Exploring the depths of her gift with the help of a seemingly insane teacher and psychoactive substances, Rin learns that gods long thought dead are very much alive—and that mastering control over those powers could mean more than just surviving school.

For while the Nikara Empire is at peace, the Federation of Mugen still lurks across a narrow sea. The militarily advanced Federation occupied Nikan for decades after the First Poppy War, and only barely lost the continent in the Second. And while most of the people are complacent to go about their lives, a few are aware that a Third Poppy War is just a spark away . . .


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C'est un roman inclassable. Vendu comme un roman destiné à un jeune public, loué par des lecteurs de tous âges, histoire dense, longue, aux multiples changements de tons, The Poppy War n'a clairement pas vocation à rentrer dans une case. 

On suit ainsi la jeune Rin, orpheline adoptée par une famille modeste d'une région rurale et isolée. Pour échapper au mariage arrangé, Rin n'a qu'une option : être admise dans la plus prestigieuse académie militaire de l'Empire, en réussissant un concours d'une exigence rare. C'est le début d'un long récit initiatique, qui retrace l'adolescence et le début de l'âge adulte de la jeune femme, au fur et à mesure qu'elle s'endurcit et réalise l'ampleur de son potentiel, dans un contexte politique de plus en plus crispé. The Poppy War démarre tout doucement, avec un rythme assez habituel en réalité, rythmé par des étapes "classiques" et propres à la plupart des romans de fantasy YA... mais dérive très vite vers quelque chose de plus sombre, de bien plus imprévisible, de bien plus violent, plongeant le lecteur dans une certaine confusion, qui, si elle peut parfois le déstabiliser, a quelque chose d'indéniablement prenant.

Comme c'est souvent le cas avec les premiers romans, R. F. Kuang a voulu tout mettre dans son livre, pour le meilleur comme pour le pire. Le meilleur, c'est cette incroyable richesse de l'intrigue, avec une évolution ambitieuse de personnages qui passent du stade de l'adolescence innocente à celui du statut de soldat loyal, sanguinaire et déterminé. Le roman propose toute une mythologie propre, un ensemble de décor variés, au moins une dizaine de personnages principaux, des scènes de combat à couper le souffle, bref, un récit captivant et intense, dans lequel il vaut mieux pouvoir s'immerger de façon intense et continue. Le pire, c'est cette ambition justement, qui mène parfois l'ouvrage vers une certaine dissonance, un certain déséquilibre entre, d'un côté, des descriptions particulièrement exigeantes et des atmosphères sombres tirées au cordeau, et de l'autre, des dialogues étonnamment lourds et explicatifs, ou encore des ellipses plus maladroites qu'autre chose qui font passer des mois/toute une thématique d'un coup quand on vient de s'attarder quarante pages sur une seule journée/un seul sujet. Le roman peine à trouver son ton, avec ses premières dizaines de page à la limite du stéréotype du "gentil" livre YA, et la violence presque dérangeante de son dernier acte, avec des descriptions allant parfois jusqu'à l'insoutenable. Sans rentrer dans les détails (l'autrice fait elle-même toute une liste de trigger warnings sur son site), ce n'est plus d'une dichotomie que l'on parle, mais d'une quasi bipolarité, même si certains tropes YA (l'héroïne particulièrement douée seule contre tous, moquée par ses camarades, confrontée à un mentor qui la malmène pour la pousser jusqu'à ses limites, puis un certain côté Suicide Squad dans la dernière partie, bref, on n'en manque pas) perdurent tout au long du roman et créent une sorte de fil rouge.

Le roman développe ainsi non pas une évolution, non pas un écart, mais un gouffre entre ses deux parties principales. La première, si elle reste tout à fait entraînante, semble parfois presque naïve dans le traitement qu'elle fait de la formation de Rin à l'Académie, tandis que la seconde atteint des sommets de violence. Rien de mal à cela en soit, tant que la transition est assurée de façon progressive et cohérente, ce qui pèche quelque peu ici : le tout reste bien entendu fluide et surtout saisissant, mais force est d'admettre que certains passages semblent nager entre deux eaux.

Par ailleurs, l'univers même de The Poppy War repose fortement sur différents événements de l'histoire moderne de la Chine, avec en premier lieu les guerres sino-japonaises. C'est là un aspect intéressant du roman, qui peut pousser à se documenter sur des événements bien réels comme le massacre de Nankin, mais là encore, l'autrice donne parfois le sentiment de manquer de nuance, et fait du camp ennemi une espèce de horde de démons assoiffés de sang - pourquoi pas dans un récit fictif, bien sûr, même si c'est un peu manichéen, mais sachant que toute la démarche de l'autrice était de partir d'un contexte historique solide, c'est aller un peu vite en affaires à mon humble avis.

Rin, enfin, pour le dire de façon euphémique, était un sacré personnage. Pour faire simple : elle adopte très vite un comportement relevant davantage du robot que de l'être humain. Son sens du calcul, sa détermination froide, sa soif de pouvoir et ses loyautés aveugles sont autant d'aspects qui peuvent en faire une figure intéressante, mais qui m'ont de façon personnelle empêchée de tisser un véritable lien avec elle, surtout dans cette fameuse deuxième partie où elle vire à mon sens à la quasi-caricature, tant dans sa puissance exponentielle que dans sa façon d'appréhender le monde.

The Poppy War, quand bien même j'admets sans difficulté avoir bien apprécié sa première moitié, laisse un arrière-goût amer en bouche. Si on ne peut lui nier une véritable ambition romanesque, un sens de l'épique tout à fait convaincant, et une imagerie frappante, force est d'admettre que le ton manque cruellement de recul et de distance, et qu'on a finalement davantage le sentiment d'avoir lu un pot-pourri d'à peu près tous les tropes de fantasy (du YA au grimdark - un genre dystopique de fantasy - en passant par l'heroic fantasy) qu'une oeuvre solide et cohérente. Malgré cela, force est d'admettre que le roman a rencontré un succès assez considérable chez nos amis anglophones, et à mon avis, nous n'avons pas fini d'entendre parler de cette histoire. A vous de voir donc !