La lecture d'un roman jette sur la vie une lumière.
— Louis Aragon

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lundi 29 octobre 2018

Berezina de Sylvain Tesson - Chronique n°446

Titre : Berezina
Auteur : Sylvain Tesson
Genre : Littérature de voyage | Contemporain
Editions : Folio
Nombre de pages : 280
Résumé : « Il y a deux siècles, des mecs rêvaient d’autre chose que du haut-débit. Ils étaient prêts à mourir pour voir scintiller les bulbes de Moscou. » 


Tout commence en 2012 : Sylvain Tesson décide de commémorer à sa façon le bicentenaire de la retraite de Russie. Refaire avec ses amis le périple de la Grande Armée, en side-car ! De Moscou aux Invalides, plus de quatre mille kilomètres d'aventures attendent ces grognards contemporains.


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Il y a ceux qui s'en tiennent aux chemins balisés. Ceux qui osent parfois faire un pas de côté, tenter un soupçon d'aventure.
Et puis il y a Sylvain Tesson. 
Et Sylvain Tesson n'est pas du genre à faire quelque chose d'aussi banal que de prendre l'avion pour rentrer à Paris après un événement littéraire à Moscou.
Non, Sylvain Tesson ne fait pas cela. Sylvain Tesson, lui, décide de retracer le chemin de la retraite de Russie de Napoléon et de la Grande Armée, en 1812. Et puis pour pimenter un peu cette aventure somme toute assez fade, il va le faire en side-car - ou moto à panier adjacent pour les puristes. 
Pourquoi ? 
Parce que l'histoire. Parce que le défi. Parce que l'inconnu. 

Et c'est du pur Sylvain Tesson. Au programme : savoir encyclopédique, galères dantesques, litres et litres de vodka poivrée, anecdotes historiques et observations désabusées sur le genre humain. 
Sans oublier la dose attendue et espérée de descriptions splendides. Parce que c'est évidemment ce qu'on recherche avant tout avec Tesson. Du spectacle. Et du spectacle, il y en a.

Ainsi s'élance notre auteur-narrateur fou, en pleine tempête de neige, parce que sinon ce ne serait pas drôle, avec des compagnons plus ou moins alcoolisés et plus ou moins assurés sur les routes accidentées de leur parcours de 4000 kilomètres. C'est l'un de ces livres que l'on voudrait dévorer mais que l'on s'oblige à savourer, tant il regorge d'observations pertinentes, de péripéties, et même de scènes franchement comiques.

Par la force des choses - et par le contexte qui n'a radicalement rien à voir -, on découvre dans Berezina un Sylvain Tesson bien différent de son avatar de Dans les Forêts de Sibérie. Dans ce dernier ouvrage, il était contemplatif, immobile, ermite, dans celui-ci, il est hyperactif, déchaîné, à la dérive, toujours en proie à une nouvelle galère. Les deux partagent cependant l'essentiel : une plume assez prodigieuse, un goût pour les descriptions renversantes, et une propension à étaler son savoir que d'aucuns pourraient trouver prétentieuse, mais que l'on qualifiera ici de touchant.

Parce que c'est bien ce qu'il est, ce drôle d'animal de Sylvain Tesson, touchant, avec son obstination déraisonnable, sa misanthropie si avancée qu'elle en devient risible mais jamais grotesque, sa propre conscience de ses excès, sa volonté de toujours voir plus grand, son incapacité totale et pathologique à faire des compromis. C'est un personnage auquel on ne peut que s'attacher, et qui, par ses frasques, rend inoubliables des épopées déjà passionnantes sur le papier.

Berezina est donc un franc succès tessonesque, très différent de Dans les Forêts de Sibérie par son côté complètement chaotique, à l'image de la fameuse Berezina napoléonienne, mais non moins captivant. On a l'impression d'être plongé dans une blague entre potes qui aurait mal tourné, on voit lentement le beau et noble projet du départ devenir une succession d'imprévus et de détours rocambolesques. C'est donc un roman hétéroclite, un peu fouillis par instants, mais qui parvient par miracle à maintenir un fil rouge cohérent, et surtout à convaincre et transporter son lecteur. 

Et lorsque la dernière page se tourne, subsiste ainsi un sentiment de grandeur, de banalité, de n'importe quoi, d'absurde, bref, sans doute un mélange qui ne devait pas être complètement étranger au fameux Napoléon vaincu, en 1812. 
Ce ne sont pas des épopées qui ont apporté une quelconque richesse, une quelconque avancée philosophique, technique ou politique.
Ce sont juste quelques pauvres hommes qui fuient le froid de toutes leurs forces, à deux siècles d'écart. 
Mais ce sont aussi des preuves de résilience, de résignation, d'obstination. 
Et ça, c'est beau.

(Comment faire une fin de chronique pseudo-dramatique 101)


lundi 22 octobre 2018

Le Paradoxe d'Anderson de Patrick Manoukian - Chronique n°445

Titre : Le Paradoxe d'Anderson
Auteur : Patrick Manoukian
Editions : Seuil
Genre : Contemporain
Lu en : français
Nombre de pages : 304
Résumé : Plus rien n'est acquis. Plus rien ne protège. Pas même les diplômes. À 17 ans, Léa ne s'en doute pas encore. À 42 ans, ses parents vont le découvrir. 
La famille habite dans le nord de l'Oise, où la crise malmène le monde ouvrier. Aline, la mère, travaille dans une fabrique de textile, Christophe, le père, dans une manufacture de bouteilles. 
Cette année-là, en septembre, coup de tonnerre, les deux usines qui les emploient délocalisent. Ironie du sort, leur fille se prépare à passer le bac, section « économique et social ». Pour protéger Léa et son petit frère, Aline et Christophe vont redoubler d'imagination et faire semblant de vivre comme avant, tout en révisant avec Léa ce qui a fait la grandeur du monde ouvrier et ce qui aujourd'hui le détruit. Comme le paradoxe d'Anderson, par exemple. 
« C'est quoi, le paradoxe d'Anderson ? » demande Aline. Léa hésite. « Quelque chose qui ne va pas te plaire », prévient-elle. Léon, dit Staline, le grand-père communiste, les avait pourtant alertés : « Les usines ne poussent qu'une fois et n'engraissent que ceux qui les possèdent. »

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Aline et Christophe s'en sortent bien.
Juste bien, mais bien. 
Ca pourrait être tellement pire. 

Tous deux sont ouvriers, qualifiés, ils gagnent même un peu plus que le SMIC, il n'y a vraiment pas de quoi se plaindre. Ils ont le même emploi depuis des années et des années. Tout ira bien. Leur aînée, Léa, s'apprête même à passer le bac et à entamer des études supérieures. 

La machine est bien rodée. 
Mais comme toute machine, il ne suffit que d'un grain de sable pour que la belle mécanique huilée s'enraye.
Et aujourd'hui, dans notre société vorace, précipitée et aveugle, lorsqu'une machine s'enraye, elle ne se contente pas de gripper un peu, non. Elle dévale toute la pente. 

Il ne reste plus à Aline et Christophe que leur imagination, pour tenter de déployer un ensemble de caches-misère, de stratégies, de trésors de débrouille, pour masquer une réalité qui finira de toute façon par s'imposer. 
Et c'est terriblement émouvant.

La plume de Patrick Manoukian est directe, juste, actuelle et pertinente. En s'attachant à décrire ce petit destin parmi d'autres, l'histoire somme toute cruellement banale de cette famille de quatre, c'est évidemment une réalité bien plus sournoise qu'il déploie, la vérité cynique et écœurante d'une société en déliquescence. Plus rien n'y fait sens, c'est même ce qu'illustre parfaitement le fameux paradoxe d'Anderson autour duquel tout le roman tourne : un enfant d'ouvrier, même diplômé du supérieur, même après des études plus longues que celles de ses parents, n'a aucune assurance d'accéder à une position sociale plus élevée. 

Le miracle capitaliste est en panne, ne reste plus que la réalité : le licenciement, la dérive sociale, la colère. Et Le Paradoxe d'Anderson est l'expression parfaite de cette colère, sans jamais verser dans le misérabilisme, sans jamais verser dans le pamphlet non plus. C'est justement par cette mesure, ce réalisme, cette justesse de ton que le roman convainc. En s'attachant à rendre justice à cette famille d'une combativité sans nom, l'auteur parvient non seulement à fédérer le lecteur à cette cause particulière, mais à s'interroger sur une réalité sociale bien plus complexe et importante. Evidemment, une telle démarche peut paraître usée ou vue et revue, mais il faut ici saluer l'intelligence avec laquelle Manoukian mène son histoire : si le roman s'ouvre de façon assez classique, avec des scènes de vie "classiques" de la vie ouvrière, il se teinte très vite d'une dimension "farcesque", à la limite de la parabole, avec des scènes que l'on sait volontairement exagérées mais qui viennent souligner de façon plus que saisissante des faits que l'on sait avérés. On ne révèlera rien de l'intrigue ici, mais pour vous allécher, voici en quelques mots ce qui vous attend : cynisme, indignation et désobéissance civile.

On a donc deux romans en un : le roman sensible, poignant, un peu éculé sans doute mais très juste dans son ton, celui du drame familial et du glissement vers la misère sociale, et le roman qui se sait roman, le roman qui crée toute une fable aussi glaçante qu'hilarante. Les deux se mêlent étonnamment bien, et donnent une coloration toute particulière à ce Paradoxe d'Anderson, un texte finalement aussi grotesque que l'injustice sociale qu'il décrit, accessible, bien construit, bien senti, bref, à découvrir sans la moindre hésitation.




vendredi 19 octobre 2018

Dix-Sept ans d'Eric Fottorino - Chronique n°444

Titre : Dix-Sept ans
Auteur : Eric Fottorino
Genre : Contemporain | Fiction autobiographique
Editions : Gallimard (collection Blanche)
Lu en : français
Résumé : Un dimanche de décembre, une femme livre à ses trois fils le secret qui l’étouffe. En révélant une souffrance insoupçonnée, cette mère niée par les siens depuis l’adolescence se révèle dans toute son humanité et son obstination à vivre libre, bien qu’à jamais blessée. 

Une trentaine d’années après Rochelle, Éric Fottorino apporte la pièce manquante de sa quête identitaire. À travers le portrait solaire et douloureux d’une mère inconnue, l’auteur de Korsakov et de L’homme qui m’aimait tout bas donne ici le plus personnel de ses romans.


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Elle avait dix-sept ans.
Elle avait dix-sept ans lorsqu'elle l'a eu lui. 

Et ça fait plus de cinquante ans qu'ils s'évitent et s'ignorent, sans avoir les mots pour comprendre et disséquer leur malaise. Et puis maintenant, à quoi bon, ils ont déjà épuisé la plupart de ce qu'ils avaient à partager - ce qu'ils ont en réalité manqué. 

Et pourtant.
Un jour, elle l'appelle à elle, avec ses frères. Elle parle. Enfin. Il est tard. Trop tard ? 

Elle lui raconte le manque, l'injustice, la blessure. Elle lui raconte un passé dont on a voulu lui faire croire qu'il serait un jour révolu. Elle lui raconte le regret qui ne fait que s'alourdir avec les années. Elle lui raconte qu'elle a cru pouvoir y arriver, vraiment, mais que c'était tout simplement au-dessus de ses forces.

Et lui écoute. 
Lui, c'est notre auteur et narrateur, à la fois personnage qui subit son destin et son histoire familiale sans rien pouvoir y changer, et écrivain qui a le pouvoir de réajuster la réalité au gré de sa plume, de plaquer des émotions sur le visage de sa mère, d'invoquer des souvenirs et autres symboliques, de s'émerveiller de certains hasards. C'est ce double regard, cette double perspective incarnée par une seule et même figure, qui fait la richesse de ce roman absolument splendide à tous égards. 

Splendide par son honnêteté, son aplomb qui parvient à allier pudeur et émotion bouleversante, splendide par sa plume qui sublime l'acte le plus insignifiant, splendide par son sens du récit et de l'immersion qui projette le lecteur tour à tour dans le Sud-Ouest de la France des années 60, puis dans la Nice d'aujourd'hui, en passant par bien des souvenirs d'enfance. Le décor sert la psyché du narrateur, s'adapte à ses états d'âme, et est surtout le prétexte pour livrer des confessions bouleversantes.

C'est enfin, tout bêtement, un roman splendide par ce qu'il raconte. L'acharnement à comprendre. L'envie de réparer. La croyance un peu naïve que si on arrive à poser tous les mots, absolument tous les mots, les mots justes, les mots vrais, sur ce qu'il s'est passé, alors le traumatisme s'atténuera, alors tout sera oublié, tout sera pardonné.

C'est faux, bien sûr. 
Mais c'est beau.

C'est un texte incroyablement bien construit, pensé, réfléchi, à l'impact considérable sur son lecteur. On est chahuté par la multiplicité des douleurs du narrateur : il y a la douleur première, celle du passé tenu secret, il y a la douleur du temps de l'exploration, et il y a la douleur de l'écriture même : comment rendre justice à l'histoire de sa mère, comment se faire justice soi-même par les mots, et face à qui ? Au passé ? Mais que peut le passé pour un écrivain dépossédé de sa vérité ?

Lisez Dix-Sept Ans, lisez cette histoire de cruauté transmise sur deux générations, de confusions, de jeux et d'errements avec la langue, découvrez ces images lumineuses et bouleversantes, ce parcours de mémoire qui résonnera forcément avec vous. Parce que l'on n'a certainement pas chacun vécu cette histoire, mais on a pu en ressentir des aspects, des flashs, des vibrations, qui se retrouvent ici exacerbés et sublimés.
Et wow. C'est incroyable.

samedi 13 octobre 2018

[CINEMA] - Girl de Lukas Dhont


Titre : Girl
Réalisateur : Lukas Dhont
Sorti le : 10 octobre 2018
Distinctions : Caméra d'Or du Festival de Cannes, Prix d'Interprétation de la Semaine de la Critique
Résumé : 
Lara, 15 ans, rêve de devenir danseuse étoile. Avec le soutien de son père, elle se lance à corps perdu dans cette quête d’absolu. Mais ce corps ne se plie pas si facilement à la discipline que lui impose Lara, car celle-ci a été assignée garçon à la naissance.

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Un, deux, trois quatre.

Plus vite, plus haut, plus tendu, resserre, cambre, élève.

Cinq, six, sept huit.

Ce ne sera jamais assez.

Lara a quinze ans, presque seize.
Lara a soif de tout, d’idéal, d’une carrière de danseuse étoile, d’être à la hauteur.
Et elle ne se satisfera d’aucun compromis.

Elle exige toujours plus d’elle, et surtout de son corps. Plus de souplesse, de force, d’endurance. Plus de courbes, plus de seins, plus de féminité.
Plus de discipline.
Lara tend vers tout ce qu’elle a toujours rêvé d’être, une ballerine, l’expression pure et parfaite de la grâce, du contrôle absolu.
Mais tout lui échappe.

Tout lui échappe, et avec elle dégringole la caméra de Lukas Dhont, qui la filme avec une subtilité et un sens du mouvement assez bouleversants. Les jours défilent, charriant avec eux toujours plus de frustration, d’espoirs aussi, mais encore trop souvent déçus, et la caméra virevolte toujours avec les jambes fuselées de l’héroïne. L’image tourbillonne parfois, donne le vertige au public, lui fait ressentir avec une acuité stupéfiante l’étouffement que Lara ressent, prisonnière d’un corps qu’elle voudrait pouvoir métamorphoser, d’un corps limité physiquement, d’un corps qui la trahit un peu plus chaque jour.

  Le réalisateur contemple Lara. Il la sublime, il expose son visage à une lumière travaillée avec soin, qui ne manque jamais d’accrocher le regard du spectateur. Il l’admire et la présente comme ce qu’elle est et ce qu’elle a toujours été, une fille, une femme en devenir, une femme forte, une rêveuse, une acharnée.
 Et le spectateur n’a qu’une envie, celle de prendre l’adolescente tout en angles dans ses bras, de la serrer, de lui chuchoter que tout ira bien, qu’elle est déjà tellement belle, qu’elle n’a pas à s’en faire.

Mais c’est du cinéma, pas vrai. Alors le spectateur se tait, et observe.

Le montage, nerveux, saccadé, rythmé, emporte ses personnages à une cadence implacable. L’image, vive, frappante, le saisit, l’envoûte. La musique jaillit par instants, discrète, comme un écho aux tourments chaotiques de la jeune adolescente.

On a reproché au film, et à juste titre, de ne pas avoir offert le rôle-titre à une jeune fille transgenre, mais il faut reconnaître l’indéniable : à l’écran, l’interprète de Lara est une fille, de bout en bout, et offre une performance à couper le souffle. Le choix d’un garçon était critiquable d’un point de vue de représentation des personnes transgenres, mais artistiquement, il est plus que valide.
En ce qui concerne la représentation elle-même de la transidentité et de la transition de Lara, Dhont ne s'en sort pas trop mal pour quelqu’un qui n’est pas concerné directement par la question, même si cela aurait pu être encore amélioré. On peut ainsi regretter le poids accordé à « l’opération » qui est tout sauf un passage obligé pour les personnes transgenres, mais l’ensemble reste plutôt pudique, et si le film se concentre énormément sur le sujet du corps, c'est à mon sens bien davantage autour de celui de la danseuse que de celui de la jeune fille en transition, même si les deux sont inextricablement liés. Il aurait fallu accorder moins d'importance à certains détails anatomiques, mais l'ensemble reste parlant, et surtout, le film permet à certaines personnes complètement étrangères à la question de la transidentité de s'y ouvrir avec empathie et compassion.

Le film montre une réalité, celle d’une transition douloureuse, avec des désillusions, mais aussi des instants de lumière comme l’acceptation absolue de la fille par son père, le soutien de l’équipe médicale, le sourire de Lara lorsque les gens dans la rue la prennent pour ce qu’elle est. Une fille.

La situation de Lara est certes une souffrance, un décalage, mais elle est tout sauf désespérée. Comme le lui rappelle son père, tout va pour le mieux pour elle. Elle est dans la meilleure école de danse possible, elle suit le traitement dont elle a besoin, elle est soutenue par sa famille. Et oui, c’est dur, elle voudrait tout, tout de suite, mais avant d’être une jeune fille trans, elle est surtout une adolescente.
Une adolescente un peu particulière, mais une adolescente.
Et elle a avant tout besoin d’être douce avec elle-même.

Parce que oui, Girl est une ode à l’empathie, à l’acceptation plus qu’à la tolérance, à l’accomplissement de soi. Et s’il y a bien une leçon que l’on peut retenir de Girl, c’est celle-ci : il n’y a pas de bonne façon de se réaliser.
Il n’y a qu’une multiplicité de parcours, tous aussi beaux et touchants les uns que les autres.

C’est un long-métrage sensible et sensuel, dans lequel on sent que le réalisateur a voulu insuffler l’immense respect et l’admiration sans bornes qu’il éprouve à l’égard de son héroïne.
Un regard de cinéaste rare, complexe, subtil, qui suffit amplement à faire mériter à Girl sa Caméra d’Or.



lundi 8 octobre 2018

Why We Came To The City de Kristopher Jansma - Chronique n°443

Titre : Why We Came To The City
Auteur : Kristopher Jansma
Editions : Penguin Books
Genre : Contemporain
Lu en : anglais
Nombre de pages : 426
Résumé : December, 2008. A heavy snowstorm is blowing through Manhattan and the economy is on the brink of collapse, but none of that matters to a handful of guests at a posh holiday party. Five years after their college graduation, the fiercely devoted friends at the heart of this richly absorbing novel remain as inseparable as ever: editor and social butterfly Sara Sherman, her troubled astronomer boyfriend George Murphy, loudmouth poet Jacob Blaumann, classics major turned investment banker William Cho, and Irene Richmond, an enchanting artist with an inscrutable past.


Amid cheerful revelry and free-flowing champagne, the friends toast themselves and the new year ahead—a year that holds many surprises in store. They must navigate ever-shifting relationships with the city and with one another, determined to push onward in pursuit of their precarious dreams. And when a devastating blow brings their momentum to a halt, the group is forced to reexamine their aspirations and chart new paths through unexpected losses.


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Existe également en français

Titre : New York Odyssée
Editions : Le Livre de Poche 
Résumé : Irene, Jacob, William, George et Sara, inséparables depuis l’université, viennent de s’installer à New York. Ils ont vingt-cinq ans, sillonnent la ville, naviguent entre fêtes et premiers jobs. Mais la maladie d’Irene bouleverse tout et donne une direction nouvelle à leur existence.

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It's always been the four of them.
Or at least, it's been the four of them for many, many years now.
There's the artist, the poet, the scientist and the editor.
There's the dreamy one, the tortured one, the lost one and the driven one. 
There's their shared past, their common present, and their blurry future.

And of course, all around them, within them, there's the city.
The city gives them purpose, the city gives them fuel, the city gives them remorse and dreams. 


The city keeps them alive and drives them crazy.

And so it begins.
The months go by, the college memories fade away, adulthood pushes them into a succession of hopes and fears and pressures. 
And then everything crashes.

This is certainly a book that will deeply move other readers. Although it didn't for me.

It actually started very, very well for me, but from a certain point, I just found I lacked the necessary connection with the characters. I appreciated the author's ideas, his writing, and mostly the way he describes the city, and even the way it gives life to it. As a really passionate Parisian myself, I very often find myself writing about my city and even building entire stories around it, so that kind of personalization deeply spoke to me.

Moreover, the story involves a lot of literature, poetry, and generally speaking celebrate the paper art can play in our lives, mostly in quite a clichéed way, but at times really thoughtfully and creatively. 


However, as I already wrote it, the book doesn't reach its full potential, despite its "climax", which could have been a real turning-point. I didn't connect to the characters, I didn't feel them within me, I didn't resonate as much as I would have wished to with what they went through. Don't get me wrong: Why We Came to the City is a well-crafted, sincere and quite delicate novel, but not a life-altering one. It is above what you may generally find in the "contemporary / getting into adulthood" genre - if there is such a genre -,  but I don't believe it will stick with you, teach you life lessons or make you sob for hours. It might, and that would be great for you, but I cannot guarantee it.

Why We Came To The City was incredibly smooth and easy to read, truly moving at some points, and was definitely willing, but it lacked something to become memorable to me. I will remember the three "transition" passages, full of aphorisms, metaphors and celebration sthat were real poetry to me, and I might even reread The Odyssey thanks to Jacob's devotion to it. 


But I wasn't there with them.
I didn't reach the city. 
That's the only thing I regret about this book.

(Also, did any member of the publishing house actually read the book? If so, how come William ended up in the summary as a "true" member of the group even though he did nothing more than talk to the four others twice during college?)

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Ils ont toujours été là les uns pour les autres.
Ou du moins, depuis des années, depuis qu'ils ont commencé à prendre conscience du temps qui passe pour eux. 
Il y a l'artiste, le poète, le scientifique et la rédactrice.
Il y a la rêveuse, le torturé, l'égaré et la passionnée.
Il y a leur passé commun, leur présent partagé et leur futur incertain.

Et bien sûr, tout autour d'eux, en leur propre sein, il y a la ville.
La ville leur donne du sens, la ville leur donne l'impulsion dont ils ont besoin pour vivre, la ville leur donne des remords et les rêves fous dont ils ont besoin pour s'oublier. 

La ville les maintient en vie et les rend fous. 

Et c'est comme ça que tout commence.
Les mois s'envolent, les souvenirs d'université s'effacent doucement, les obligations de l'âge adulte les poussent dans une série de craintes, de projets et d'espoirs.
Et puis tout s'effondre.

Ca en touchera sûrement beaucoup, ça en bouleversa peut-être même. Mais ce ne sera pas mon cas.

Tout a très bien commencé pourtant : les premiers chapitres sont d'une efficacité fulgurante dans leur exposition, et on n'a d'autre choix que de se laisser emporter par cette fameuse "odyssée des temps modernes", mais vient un cap où l'on attend une certaine émotion, qui n'est malheureusement jamais atteinte. L'intention, les idées, l'écriture de l'auteur sont plus qu'appréciables, mais il nous manque ce lien, cette empathie, cette compréhension profonde avec les personnages qu'il nous présente. Cela n'empêche en rien de savourer les qualités littéraires du livre, et notamment cette attention portée par la ville, "personnage à part entière du roman" même si cette expression est cruellement galvaudée. New York s'impose, évolue, existe en réalité aux côtés des personnages, pour et par eux. Et en tant que Parisienne qui se respecte, ça me parle.

Le roman déploie aussi toute une réflexion à la littérature, la poésie, l'art en général, au rôle de réconfortant, de moteur, de blocage qu'il peut remplir pour chacun selon l'instant de la vie auquel on se place. C'est aussi un peu usé comme perspective, mais c'est fait avec tellement de sincérité qu'on se laisse emporter sans protester, d'autant plus que les trois passages de "transition" qui émaillent le livre - vous verrez de quoi je parle si vous le lisez - sont d'une intensité et d'un pouvoir évocateur remarquables. 

Mais comme je l'ai déjà écrit, le livre rate le coche à un moment donné. On aurait voulu un "climax", un pic d'angoisse, une tension, que quelque chose se brise, se révèle, et il y a certes un événement fort, quelque chose après quoi rien n'est censé être comme avant, mais c'est en réalité le passage qui révèle le problème majeur du livre.
Le lecteur n'est pas là.
Il n'est pas auprès des quatre personnages, il n'est pas dans la ville, il comprend rationnellement ce que traverse le quatuor, il se sent peut-être même plein de compassion, mais il ne ressent pas. Il ne les ressent pas. 
On ne résonne pas avec eux.

Why We Came To The City ou New York Odyssée reste un roman bien ficelé, débordant de bonnes intentions, et qui reste plutôt au-dessus de ce qu'on peut globalement trouver dans le genre "roman d'apprentissage contemporain", mais il manque de ce petit quelque chose qui aurait pu le rendre mémorable. Il a des fulgurances, quelques instants de véritable poésie, des aphorismes qui frappent fort et des passages qui coulent de source, mais j'ai peur de ne pas être en mesure d'emporter ce texte et ces personnages avec moi, sur le long terme, comme j'aurais aimé le faire. 

Je retiendrai la ville, je retiendrai les rêves un peu fous, je retiendrai L'Odyssée qui fait tant vibrer Jacob et je la relirai même peut-être.

Mais je n'étais pas là.
Je n'ai jamais atteint the city
C'est bien là mon regret.

(Au fait, quelqu'un dans l'équipe éditoriale a-t-il lu ce livre ? Si oui, comment se fait-il que toutes les éditions parlent de William dans leur résumé comme d'un membre à part entière de la bande d'amis alors qu'il interagit avec eux littéralement deux fois pendant leurs quatre ans de fac ?)





jeudi 4 octobre 2018

Bilan du mois [Septembre 2018]

Bonjour à tous et toutes !

Septembre a filé comme c'était prévisible, j'ai dû donner de la tête partout, à tort et surtout à travers, mais me voici enfin avec mon bilan curieusement étoffé - je ne vois pas vraiment par quel miracle physique j'ai pu achever 10 romans ce mois-ci. Mais bon. C'est arrivé. Autant s'en réjouir, n'est-ce pas ? 

Le coup de cœur du mois...
Les Années d'Annie Ernaux : j'ai été bouleversée, saisie, transportée, émue, admirative, bref, une très très belle lecture dont je me souviendrai longtemps. Sans doute l'un des plus beaux textes que j'aie pu découvrir cette année, empreint de nostalgie, de réflexions saisissantes, de mélancolie. J'ADORE.

J'ai adoré...
La Vraie Vie d'Adeline Dieudonné : un roman dont on m'avait beaucoup parlé en cette rentrée, et à juste titre ! L'écriture est vive et sensible, l'histoire forte et même retournante, le tout engagé et intense, bref, on adore.
Cœur Battant d'Axl Cendres : j'ai déjà eu l'occasion de chanter les louanges de ce roman, mais je ne le dirai jamais assez : lisez ce livre. C'est l'une des rares représentations profondément réussies de la maladie mentale dans le genre comique.
Double Nationalité de Nina Yargekov : un roman absolument improbable et merveilleux dont les 700 pages m'ont accompagnée toute une semaine, avec délices, amnésie et narratrice tordue et fantasque. Très belle découverte ! 

J'ai beaucoup aimé...
Orphelins 88 de Sarah Cohen-Scali : un roman qui tient ses promesses, largement, même s'il ne se hisse pas tout à fait à la hauteur de son prédécesseur Max dans mon petit coeur traumatisé. Un récit très réfléchi, très documenté, très riche, bref, qui vaut le détour ! 

J'ai bien aimé...
Why we came to the city de Kristopher Jansma - VO : un cas typique d'enthousiasme décroissant. J'étais ravie dans les premiers chapitres, et puis malheureusement, mon ennui n'a fait que grandir alors que les pages se tournaient. Il serait plus juste de parler de lassitude que d'ennui, parce qu'on suit malgré tout avec facilité et même un certain plaisir cette histoire... mais où est la surprise ? Où est l'émotion brute ?
Memoirs of a Woman Doctor de Nawal Al-Saadawi : une lecture très courte, qui n'a rien de similaire à ce que j'avais pu découvrir auparavant, qui consiste en une introspection fragmentaire, très imagée et assez touchante, de la part de la première femme médecin égyptienne.

Je suis... dérangée ?
Je me suis tue de Mathieu Medenaux : c'est en réalité le roman dont on m'a beaucoup dit qu'il était l'inspiration du Malheur du Bas dont je parle ci-dessous - voire le roman que Le Malheur du Bas aurait un peu trop imité selon certains. C'est en effet exactement la même histoire, à tous les points de vue, au point que c'en est assez scandaleux. La différence est que celui-ci est bien mieux écrit, un peu mieux réfléchi, même si certains problèmes demeurent pour moi, c'est en tout cas un roman qui peut à mon avis lancer de réelles réflexions constructives. 

Je suis... indifférente ?
Les Ravagé(e)s de Louise Mey : on m'avait énormément recommandé ce roman, me décrivant les livres de Louise Mey comme les "meilleurs romans policiers" que je puisse trouver. Force est d'admettre qu'il ne m'en reste pas grand-chose deux semaines à peine après l'avoir refermé, et que je risque de ne pas même me souvenir du nom de sa protagoniste d'ici six mois. 

J'ai... détesté ?
Le Malheur du Bas d'Inès Bayard : j'ai déjà longuement disserté sur ce roman. J'ai détesté, je pense même que c'est un texte nocif à certains égards, bref, would not recommend.

Sur ce, je vous souhaite un excellent mois d'octobre !

lundi 1 octobre 2018

Coeur battant d'Axl Cendres - Chronique n°442

Titre : Coeur battant
Autrice : Axl Cendres
Editions : Sarbacane (collection Exprim')
Lu en : français
Genre : YA
Nombre de pages : 220
Résumé : Alex, 17 ans, est un hors-la-vie.

Après avoir essayé d'éteindre son cœur, il se retrouve dans une clinique pour y être "réhabilité à la vie". Il y rencontre Alice, aussi belle que cynique ; Victor, aussi obèse que candide ; la vieille Colette, aussi espiègle qu'élégante ; et Jacopo, aussi riche que grincheux.

A eux cinq, ils décident de s'évader de la clinique, direction le manoir de Jacopo. Le but du voyage ? Se jeter d'une falaise, tous ensemble ! 

Mais la route va leur réserver plusieurs surprises. Assez pour qu'Alex se demande si finalement, la vie n'en vaut pas la douleur...

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Un grand merci aux éditions Sarbacane pour cet envoi !

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Si c'est comme ça qu'on tente de lui redonner envie de vivre, c'est bien mal tenté. 
Axel a dix-sept ans, des pensées morbides qui l'obsèdent au point qu'il ne parvient plus à vivre, et désormais, une tentative de suicide au compteur.
Le voici donc catapulté dans une clinique psychiatrique cabossée, hétéroclite, animée par un personnel souvent de bonne volonté, mais dont toutes les tentatives de le remettre sur ses pieds paraissent foncièrement inutiles à notre héros. 


Autour de lui, que des bras cassés. Alice, dont les pensées alternent entre cynisme absolu et pessimisme railleur, Colette, qui vit dans ses rêves éveillés, Jacopo, dont l'argent n'a clairement jamais fait le bonheur, Victor, qui déborde d'une telle gentillesse qu'on a du mal à comprendre comment tant de tristesse peut avoir la place de se loger dans son cœur. 


Ils s'ennuient.
Ils s'ennuient à en crever. 
C'est ironique.

Mais il se passe parfois cette chose, quand on s'entoure d'êtres humains qu'on comprend un peu mieux que les autres et par qui on se sent plus compris que par les autres. Ca n'a pas de définition précise. C'est entre l'empathie, l'émulation, l'amitié et la folie douce. C'est aléatoire, c'est fragile, mais c'est puissant. 
Il y a un mot pour ça.

La vie.

Et de la vie, il y en a dans ce roman. 


C'est une vision ô combien particulière de la maladie mentale que nous offre Axl Cendres, avec une plongée dans une clinique psychiatrique fictive, volontairement exagérée, voire résolument et absolument hilarante. 
Et ça fait du bien.
Ca fait du bien de décrisper la parole autour de ces sujets redoutés, de lire que non, les personnes atteintes de maladies mentales ne sont pas des monstres ou des fous furieux, que oui, ils sont malades, mais que non, ce ne sont pas des cas désespérés ou des rebuts de la société. 

Parce que comme tout le monde, ils sont capables d'aimer, de rêver, de se souvenir. C'est bien plus difficile pour eux que pour les autres, mais ça fait toujours partie de leurs possibles. Ce n'est pas parce que leur champ des possibles s'est embrouillé qu'il s'est réduit. Ils sont toujours en vie, là, maintenant.
Ça fait du bien de rire du suicide, de rire de la mort, de rire du désespoir et de rire des idées noires. Ça ne veut en aucun sens leur faire perdre de leur poids ou de leur gravité, ou signaler qu'au fond, c'est pas si grave, tout ça c'est juste des caprices de gamins gâtés. 
Non, si ça fait du bien d'en rire, c'est parce qu'on peut aller mieux, on peut guérir, on peut trouver des éclats de beauté un peu partout, on reste humain même dans les heures les plus terribles. Et c'est si rare de lire un message pareil, alors qu'il devrait être d'une évidence totale. 

Alors pour tout cela, merci, Axl Cendres. Merci pour la légèreté. Merci pour la prise au sérieux. Merci pour les deux en même temps, parce que oui, c'est possible et vous nous le montrez avec Alex et les autres. Merci pour la patience, la compréhension, merci pour l'humanité.