La lecture d'un roman jette sur la vie une lumière.
— Louis Aragon

-

Dernières chroniques...

Dernières chroniques...

honorer-la-fureur-1 dans-les-angles-morts-1 mrs-hemingway-1 the-poppy-1 cogito-1 le-gang-1 les-grandes-familles-1 la-serpe-1

dimanche 14 juillet 2019

Honorer la Fureur de Rodolphe Barry - Chronique n°476

Titre : Honorer la Fureur
Auteur : Rodolphe Barry
Editions : Finitude
Genre : Historique 
Lu en : français
Date de parution : 2019
Nombre de pages : 288
Rés
umé : J
ames se sent à l’étroit dans son petit bureau new-yorkais du Chrysler Building, à l’étroit dans son métier de journaliste comme dans sa vie. Il travaille pour Fortune, le magazine le plus libéral du pays. Tout ce qu’il hait. Alors quand son rédacteur en chef l’envoie dans son Sud natal pour une enquête sur la vie des métayers en Alabama, James se sent revivre. D’autant qu’on lui adjoint pour ce voyage un jeune photographe inconnu avec lequel il s’entend d’emblée. 

Le reportage devient un brûlot, un plaidoyer, un cri rageur face à la pauvreté des fermiers dans ces sinistres années trente. Puis un livre signé James Agee et Walker Evans, Louons maintenant les grands hommes.

Le nom de James Agee se met à circuler chez les écrivains, les journalistes, tous les intellectuels. On parle d’un type fascinant, insupportable, brillant, révolté, alcoolique. Il travaille à un scénario pour John Huston, devient l’ami de Chaplin, et on dit même que pour son premier film en tant que réalisateur, l’illustre Charles Laughton lui a confié l’adaptation de La Nuit du chasseur.

-----------------------------------------------------------------

J'avais un très, très bon pressentiment à propos de ce roman. L'ambition trahie par le résumé, le dynamisme des lettres jaune canari et des gratte-ciel sur la couverture, la renommée discrète mais croissante que l'ouvrage se constituait petit à petit chez les critiques. 


Ledit pressentiment s'est avéré fondé. Et vous m'en voyez ravie.

C'est un roman à la fois éminemment américain et profondément français : américain par l'ampleur des enjeux qu'il traite, par le côté reluisant de la success-story qu'il retrace, par l'étendue de sa chronologie, de ses personnages, le gigantisme de ses décors ; français par la vivacité, la profondeur, la richesse de sa plume, l'intensité des thématiques de la solitude, de l'échec, de l'ambition, la subtilité de la plongée psychologique qu'il opère chez son protagoniste. 

C'est un roman à la fois éminemment littéraire et cinématographique : littéraire par l'exigence de sa prose, la cohérence de son ton, la fluidité de son récit, l'originalité de son imagerie ; cinématographique par la forte présence de l'environnement, le soin porté aux dialogues, le dynamisme de l'intrigue, l'enchaînement particulier des scènes qui deviennent autant de séquences d'un biopic entraînant.

C'est un roman à la fois éminemment intime et politique : intime par l'introspection unique de James, continuellement décrite tout au long de l'ouvrage ; politique par la force de ses combats, de ses engagements, de ses désillusions aussi (et surtout), l'énormité des injustices auxquelles il est confronté, la fatalité face à laquelle ses projets fous viennent souvent (toujours) se fracasser. 
C'est enfin et surtout une histoire furieusement réjouissante, révoltante, qui joue jusqu'au bout avec les nerfs du lecteur et pousse ce dernier à simultanément adorer et rejeter James, la figure centrale du récit. L'écrivain, journaliste, militant, révolté, cumule les étiquettes avec toujours plus de fureur - role credits - et de conviction, dans un cycle qui n'a rien de rébarbatif et tout d'enthousiasmant.

On navigue avec plaisir et passion dans cet itinéraire d'un enfant du siècle qui se lit comme un roman d'apprentissage et se médite comme un plaidoyer politique ; on savoure la richesse de ce que l'on sait être la biographie d'un homme réel, tout en se gargarisant de ses aspects furieusement romanesques. On s'évade, et ce faisant, on ne s'en projette que mieux dans sa propre époque, dont les défis résonnent plus que jamais avec ceux autour desquels James a construit sa vie.

On aime. On adore. On fonce.

samedi 13 juillet 2019

Bilan du mois - [Juin 2019]

Bonjour à tous !

Juin a été un mois excessivement satisfaisant sur tous les plans pour mon humble personne : tout un tas de projets personnels, professionnels et même littéraires ont pu aboutir, et je vis une période certes hautement fatigante mais avant tout fantastiquement stimulante. Pour couronner ce bilan fort positif, voici la liste des 10 romans qui ont séjourné entre mes mains ces dernières semaines, avec du très très bon, du très bon, et du moins bon : 

Le coup de cœur du mois...
Honorer la fureur de Rudolphe Barry : l'un de ces romans dont l'on sait qu'on l'adorera avant même de se l'être procuré, l'un de ces romans que l'on trépigne d'impatience d'enfin découvrir, l'un de ces romans qui créent une unanimité si totale qu'elle en paraît irréelle. Et ça n'a pas raté. C'était formidable.

J'ai adoré...
Cogito de Victor Dixen : Victor Dixen, comme c'est étonnant, revient en force avec ce fabuleux nouveau roman de science-fiction à la créativité toujours aussi époustouflante et à l'histoire fourmillant d'idées nouvelles et ambitieuses. On adore, c'est tout.
Le Club des Incorrigibles Optimistes de Jean-Michel Guenassia : un sacré pavé que je voulais lire depuis des années déjà, et dont je me dis finalement que j'ai bien fait d'attendre un peu pour le découvrir. Il s'agit en effet d'un roman-somme, riche, lourd parfois même, aux multiples personnages, tonalités, sous-intrigues, dont la plume ne cesse d'aller et venir dans différentes directions. Étourdissant, réjouissant, marquant, joyeusement bordélique. Une très jolie lecture.
Dans les angles morts d'Elizabeth Brundage : un roman obscur, oppressant, assez génial dans la façon dont il est construit, avec un travail majeur sur le rôle de l'environnement, du décor, du lieu - ce que j'apprécie de plus en plus. Une histoire dont l'intérêt ne réside pas tant dans sa résolution que dans son cheminement, des personnages tortueux, une autrice qui joue parfois avec les limites du malaise chez le lecteur : tout ce que j'aime.
Mrs Hemingway de Naomi Wood : un roman touchant, articulé en quatre parties, chacune dévouée à l'une des quatre épouses du fameux Ernest Hemingway. Une lecture à laquelle j'ai pris un sincère plaisir, assez travaillée sur le plan psychologique, et à la plume fluide et envoûtante.
Edmonde de Dominique de Saint-Pern : le récit de la jeunesse d'une femme de lettres, assez classique dans sa construction et son déroulement, mais assez captivant et touchant à plus d'un titre. On se plonge dans l'atmosphère d'un milieu à part, clos, déconnecté de tout, dans un contexte historique chaotique. Très réussi.
Antonia de Gabriella Zalapi : un roman particulièrement bref - à peine une centaine de pages -, et pourtant (à moins que ce ne soit grâce à ça ?) particulièrement intense. A travers une année du journal intime de sa protagoniste, l'autrice parvient à établir le portrait d'une femme en souffrance, délaissée par son mari, qui tente petit à petit de se reconstruire en reliant les points de son histoire et de celle de sa famille. Assez indescriptible, un peu déchirant, très perturbant.

Mouais...
Résultat de recherche d'images pour "tu t'appelais maria schneider"
Tu t'appelais Maria Schneider de Vanessa Schneider : un roman qui se lit d'une traite, dont j'avoue que je suis cela dit restée curieusement déconnectée. Peut-être du fait de la profession de Vanessa Schneider, j'ai davantage reçu ce texte comme une enquête journalistique que comme quelque chose de romanesque - ce qui n'a rien de mal en soi bien entendu, le tout est en soi très solide, cohérent, fort. On découvre une carrière, certes, mais pas vraiment Maria Schneider, la personne en elle-même, à côté de laquelle on a finalement le sentiment d'être passé.
The Poppy War de R. F. Kuang : plus j'y repense, et moins je suis convaincue. Une première moitié vraiment entraînante, dans une sorte de pensionnat militaire version fantasy, mais une seconde moitié assez catastrophique à mon sens, brouillonne, inutilement violente, trop ambitieuse, incohérente. Bref, pas vraiment une réussite.

J'ai abandonné...
Lutetia de Pierre Assouline : je ne sais pas ce qu'il se passe entre ce roman et moi. J'ai essayé, plusieurs fois même, certains pourraient aller jusqu'à dire que je me suis acharnée. Mais je n'ai jamais réussi à l'achever complètement. Alors, vu qu'il ne me restait que 100 pages cette fois-ci, j'annonce officiellement : Lutetia et moi, c'est fini. C'est trop lourd, alambiqué, abstrait, détaché, bref, je décroche. 

Sur ce, je vous souhaite (un peu tard) un excellent mois de juillet !

dimanche 30 juin 2019

Dans les angles morts d'Elizabeth Brundage - Chronique n°475

Titre : Dans les angles morts
Autrice : Elizabeth Brundage
Editions : Le Livre de Poche
Lu en : français
Date de parution : 2017
Genre : Fin février 1979, Chosen, petite ville étriquée et appauvrie, en passe d’être repeuplée par de riches New-Yorkais. George Clare rentre chez lui et trouve sa femme assassinée. Leur fille de trois ans, seule dans sa chambre, est saine et sauve. Pour le shérif Travis Lawton, George est le premier suspect. Huit mois plus tôt, le couple avait acheté la ferme des Hale pour une bouchée de pain, George omettant de dire à sa femme que les anciens propriétaires, acculés par les dettes, s’y étaient suicidés, laissant trois orphelins, Eddy, Wade et Cole.

-----------------------------------------------------------

Chosen est un endroit glauque à souhait, coupé de tout, petit à petit transformé par l'arrivée au comptes-gouttes de jeunes familles new-yorkaises. Il l'était déjà depuis le suicide sordide du couple Hale, criblé de dettes, qui avait laissé derrière lui trois enfants et une maison désormais respectivement orphelins et invendable. Il le devient encore plus à la fin du mois de février 1979, lorsque Catherine Clare, qui venait d'emménager avec son mari dans ladite maison, est retrouvée morte, criblée de coups de hache. 

Ambiance.

Les soupçons se portent immédiatement sur son mari, George, qui a découvert le corps et ne parvient à fournir aucun alibi valable. Mais l'histoire de ce roman est indéniablement plus complexe que cela, et ne s'arrête pas au cliché du whodunit (un roman policier dont l'intérêt majeur est de déterminer who's done it, qui a commis le crime au coeur de l'intrigue). Ici, ce qui compte, ce qui va marquer le récit et permettre au lecteur de comprendre ce qui se joue vraiment, ce sont les personnages et leurs névroses en sous-texte, mais aussi leur environnement, leur passif, leurs frustrations en contradiction.

Ce n'est pas un roman à suspense, dont les pages se tournent dans un suspense artificiel et dont le dénouement s'abat dans un immense fracas. Ce n'est pas un roman qui joue faussement avec les nerfs de ses lecteurs, qui leur agite une hypothèse trop vraisemblable pour être juste avant de la démentir dans un formidable deus ex machina.

Non, ici, l'essentiel n'est pas dans les faits, les choses, les matérialités. On connaît tout ça, pertinemment, dès le départ, ou du moins on le perçoit. Ce qui compte, c'est le comment, le pourquoi. Comment, pourquoi en arrive-t-on à ça ? Comment l'horreur peut-elle s'inviter ainsi dans un cadre de vie apparemment aussi paisible ? Pourquoi en venir là, pourquoi ne pas avoir réagi plus tôt ?

C'est enfin avant tout une histoire d'angles, de points de vue, de biais cognitifs. L'autrice nous pousse délibérément du côté des personnages qui ont intérêt à ce que l'on ne perçoive pas tout, que l'on se concentre démesurément sur des aspects du récit qui en occultent d'autres, pour que l'on se laisse abuser par les mêmes éléments que ceux qui font commettre de terribles erreurs aux autres personnages. Cela pousse Elizabeth Brundage à prendre son temps pour poser les jalons de son intrigue, à procéder à des retours en arrière sur une période de vingt ans, au point que l'on peut même se demander en début de roman ce à quoi elle veut en venir. Mais c'est justement grâce à ce travail de contextualisation et de suggestion que le livre se révèle si fort, voire si dévastateur dans ses dernières pages, lorsque tout s'agence d'un coup et que l'ampleur de ce qui couvait depuis les premiers chapitres est enfin exposée.

Ce n'est pas spectaculaire, ce n'est pas outrancier. C'est un peu cliché, bien sûr, le thriller psychologique au rythme lent et calculé et à l'atmosphère intimiste, mais lorsque c'est aussi bien fait qu'ici, cela donne lieu à un récit indéniablement prenant et convaincant. Dans les angles morts veut raconter plus qu'un meurtre : c'est une histoire de confiance qu'on accorde passivement tout en sachant qu'il vaudrait mieux s'en abstenir, parce qu'on est fatigué et qu'on n'a plus la force de se rendre justice à soi-même, c'est aussi une histoire de deuils mal digérés, d'ambitions avortées, de petites vengeances méditées. C'est un plaisir coupable, celui du lecteur voyeur et des frissons fictifs, ça ressemble à un concentré de stéréotypes mais ça n'en a que le côté addictif sans les aspects éculés, bref, que dire, foncez.

dimanche 23 juin 2019

Mrs Hemingway de Naomi Wood - Chronique n°474

Titre : Mrs Hemingway
Autrice : Naomi Wood

Genre : Contemporain
Editions : La table ronde (collection Quai Voltaire)
Lu en : français
Traduit par : Karine Degliame-O'Keeffe
Date de parution : 2017
Nombre de pages : 288
Résumé : Un clou chasse l'autre, dit le proverbe. Ainsi la généreuse et maternelle Hadley Richardson a-t-elle été remplacée par la très mondaine Pauline Pfeiffer ; ainsi l'intrépide et célèbre Martha Gellhorn a-t-elle été éloignée par la dévouée Mary Welsh. C'est un fait : Hemingway était un homme à femmes. Mais l'auteur de Paris est une fête ne se contentait pas d'enchaîner les histoires d'amour. Ces maîtresses-là, il les a épousées. Au fil d'un scénario ne variant que de quelques lignes, il en a fait des Mrs Hemingway : la passion initiale, les fêtes, l'orgueil de hisser son couple sur le devant d'une scène – la Côte d'Azur, le Paris bohème, la Floride assoiffée, Cuba, l'Espagne bombardée ... – puis les démons, les noires pensées dont chacune de ses femmes espérait le sauver.

----------------------------------------------------------------

Si les écrivains se livrent certes dans leurs romans, ils se racontent tout autant si ce n'est plus à travers leurs proches et les relations qu'ils nouent avec eux. C'est à partir de cette idée que Naomi Wood a construit son récit, articulé autour des quatre femmes d'Ernest Hemingway, figure iconique de la littérature américaine du XXème siècle qu'il en est une, et assurément un grand coureur de jupons et briseur de cœurs. Dans chacune des quatre parties - une par épouse -, l'autrice s'attache à décrire la fin du mariage, le délitement, les regrets ou au contraire la résignation, l'après, les souvenirs, la nostalgie, la colère froide, le ressentiment. Se crée très vite une sorte de refrain, de rengaine, de "je te l'avais bien dit", une sorte de tragédie en somme, où le lecteur regarde avec une certaine pitié la "nouvelle femme" croire au rêve que vend perpétuellement Ernest, celui d'un amour fou et sans partage, d'une vie d'aventures, d'une magie quotidienne. Le refrain est bien sûr cruel, on sait parfaitement que la conquête finira par se muer en objet aux yeux de l'écrivain, qui lui-même passera immanquablement à autre chose, mais on s'attache tout de même sans y prendre garde à ces figures féminines marquantes, plus ou moins ancrées dans la durée, plus ou moins sereines face à leur sort.

Mais ce n'est évidemment pas tant le roman de ces femmes-là, quand bien même c'est leur voix intérieure qui guide le récit, sinon celui d'Hemingway lui-même, figure irascible, capricieuse, insaisissable. Au fil des décennies (et des épouses), le lecteur voit Ernest s'enfoncer toujours plus profondément dans ses propres travers, jusqu'à devenir une caricature de lui-même, dévoré par des défauts déjà en germe dès les toutes premières années de son mariage avec sa première femme, Hadley. On entretient un rapport passionné à la figure de l'écrivain, sans doute influencé par ce que l'on connaît déjà de lui avant d'entamer le roman. Je n'en ai personnellement jamais été une grande amatrice (navrée, Ernest) et force est d'admettre que mon aversion à son encontre n'a fait que croître - même si j'ai aimé explorer sa vie une fois de plus, à travers le prisme de la fiction, dans une reconstitution soignée d'une époque que j'aime infiniment. En plus de cela, Naomi Wood dégage certaines hypothèses assez pertinentes quant au pourquoi du comment Hemingway se conduit comme il le fait avec ses femmes, et parvient à construire un personnage imaginaire dont on peut se plaire à croire qu'il caresse d'assez près son avatar réel.

Le roman, aussi documenté soit-il quant à la vie des quatre héroïnes, reste une oeuvre de fiction, ce que l'autrice assume en donnant libre court à son imagination et à un certain romanesque, notamment à travers les monologues intérieurs des quatre épouses. Le tout se fait avec une certaine fluidité et cohérence, sans que l'on n'ait l'impression que l'autrice cherche absolument à coller à la vérité vraie et unique : elle cherche simplement une harmonie, et elle la trouve. Chaque partie a sa vibration propre : la douceur de Hadley, la flamme et l'entêtement de Fife, l'indépendance totale de Martha (et son refus de demander pardon à qui que ce soit pour ça), et enfin la sérénité de Mary, la dernière épouse, celle qui reste par fidélité, résignation, attachement, avec un homme qui n'a plus grand-chose d'un soleil et presque tout d'une épave.

Le tout se lit avec un arrière-goût doux-amer, renforcé par la plume de Wood, assez talentueuse en ce qui concerne les sentiments pas forcément toujours très légers de ses héroïnes. Rien de maussade ou de déprimant cela dit : le roman veille à maintenir un certain stoïcisme face aux événements, à pointer ce qu'Hemingway et ses femmes ont pu s'apporter mutuellement, à montrer que si les histoires d'amour finissent mal en général, elles laissent toujours des avancées dans leur sillage, des leçons, des évolutions. Ce n'est pas tellement Hemingway qui apprend - lui, j'ai envie de dire, c'est un peu une cause perdue -, mais bien ses femmes, qui font chacune à leur façon le deuil d'une relation pour laquelle elles avaient tout espéré, et qui les a bien souvent déçues au-delà de l'imaginable. Elles grandissent, se remettent (plus ou moins), poursuivent leur vie indépendamment de l'homme qui a voulu leur faire croire qu'il allait être tout pour elles.

C'est ce que j'ai envie de retenir de ce roman, cette idée d'un couple comme un partenariat, bref ou indéfini, d'un homme flamboyant et talentueux qui a pu être capable de montrer à ses femmes ce qu'elles-mêmes avaient de flamboyant et talentueux, et qui doit désormais s'effacer de leur vie pour les laisser être ce qu'elles ont toujours dû être. C'est ça, Mrs Hemingway, à mon sens. Le couple est une aventure de laquelle il ne faut rien attendre et tout savourer, et qui, quand il cesse d'être, vous laisse ses apprentissages, et l'espoir d'en créer un nouveau, plus doux, plus fort, plus juste encore.


dimanche 16 juin 2019

The Poppy War de R. F. Kuang - Chronique n°473

Titre : The Poppy War
Autrice : R. F. Kuang
Genre : Fantasy
Editions : Harper Voyager
Nombre de pages : 544
Lu en : anglais
Date de parution : 2018
Résumé : When Rin aced the Keju, the Empire-wide test to find the most talented youth to learn at the Academies, it was a shock to everyone: to the test officials, who couldn’t believe a war orphan from Rooster Province could pass without cheating; to Rin’s guardians, who believed they’d finally be able to marry her off and further their criminal enterprise; and to Rin herself, who realized she was finally free of the servitude and despair that had made up her daily existence. That she got into Sinegard, the most elite military school in Nikan, was even more surprising.

But surprises aren’t always good.

Because being a dark-skinned peasant girl from the south is not an easy thing at Sinegard. Targeted from the outset by rival classmates for her color, poverty, and gender, Rin discovers she possesses a lethal, unearthly power—an aptitude for the nearly-mythical art of shamanism. Exploring the depths of her gift with the help of a seemingly insane teacher and psychoactive substances, Rin learns that gods long thought dead are very much alive—and that mastering control over those powers could mean more than just surviving school.

For while the Nikara Empire is at peace, the Federation of Mugen still lurks across a narrow sea. The militarily advanced Federation occupied Nikan for decades after the First Poppy War, and only barely lost the continent in the Second. And while most of the people are complacent to go about their lives, a few are aware that a Third Poppy War is just a spark away . . .


----------------------------------------------------------------------

C'est un roman inclassable. Vendu comme un roman destiné à un jeune public, loué par des lecteurs de tous âges, histoire dense, longue, aux multiples changements de tons, The Poppy War n'a clairement pas vocation à rentrer dans une case. 

On suit ainsi la jeune Rin, orpheline adoptée par une famille modeste d'une région rurale et isolée. Pour échapper au mariage arrangé, Rin n'a qu'une option : être admise dans la plus prestigieuse académie militaire de l'Empire, en réussissant un concours d'une exigence rare. C'est le début d'un long récit initiatique, qui retrace l'adolescence et le début de l'âge adulte de la jeune femme, au fur et à mesure qu'elle s'endurcit et réalise l'ampleur de son potentiel, dans un contexte politique de plus en plus crispé. The Poppy War démarre tout doucement, avec un rythme assez habituel en réalité, rythmé par des étapes "classiques" et propres à la plupart des romans de fantasy YA... mais dérive très vite vers quelque chose de plus sombre, de bien plus imprévisible, de bien plus violent, plongeant le lecteur dans une certaine confusion, qui, si elle peut parfois le déstabiliser, a quelque chose d'indéniablement prenant.

Comme c'est souvent le cas avec les premiers romans, R. F. Kuang a voulu tout mettre dans son livre, pour le meilleur comme pour le pire. Le meilleur, c'est cette incroyable richesse de l'intrigue, avec une évolution ambitieuse de personnages qui passent du stade de l'adolescence innocente à celui du statut de soldat loyal, sanguinaire et déterminé. Le roman propose toute une mythologie propre, un ensemble de décor variés, au moins une dizaine de personnages principaux, des scènes de combat à couper le souffle, bref, un récit captivant et intense, dans lequel il vaut mieux pouvoir s'immerger de façon intense et continue. Le pire, c'est cette ambition justement, qui mène parfois l'ouvrage vers une certaine dissonance, un certain déséquilibre entre, d'un côté, des descriptions particulièrement exigeantes et des atmosphères sombres tirées au cordeau, et de l'autre, des dialogues étonnamment lourds et explicatifs, ou encore des ellipses plus maladroites qu'autre chose qui font passer des mois/toute une thématique d'un coup quand on vient de s'attarder quarante pages sur une seule journée/un seul sujet. Le roman peine à trouver son ton, avec ses premières dizaines de page à la limite du stéréotype du "gentil" livre YA, et la violence presque dérangeante de son dernier acte, avec des descriptions allant parfois jusqu'à l'insoutenable. Sans rentrer dans les détails (l'autrice fait elle-même toute une liste de trigger warnings sur son site), ce n'est plus d'une dichotomie que l'on parle, mais d'une quasi bipolarité, même si certains tropes YA (l'héroïne particulièrement douée seule contre tous, moquée par ses camarades, confrontée à un mentor qui la malmène pour la pousser jusqu'à ses limites, puis un certain côté Suicide Squad dans la dernière partie, bref, on n'en manque pas) perdurent tout au long du roman et créent une sorte de fil rouge.

Le roman développe ainsi non pas une évolution, non pas un écart, mais un gouffre entre ses deux parties principales. La première, si elle reste tout à fait entraînante, semble parfois presque naïve dans le traitement qu'elle fait de la formation de Rin à l'Académie, tandis que la seconde atteint des sommets de violence. Rien de mal à cela en soit, tant que la transition est assurée de façon progressive et cohérente, ce qui pèche quelque peu ici : le tout reste bien entendu fluide et surtout saisissant, mais force est d'admettre que certains passages semblent nager entre deux eaux.

Par ailleurs, l'univers même de The Poppy War repose fortement sur différents événements de l'histoire moderne de la Chine, avec en premier lieu les guerres sino-japonaises. C'est là un aspect intéressant du roman, qui peut pousser à se documenter sur des événements bien réels comme le massacre de Nankin, mais là encore, l'autrice donne parfois le sentiment de manquer de nuance, et fait du camp ennemi une espèce de horde de démons assoiffés de sang - pourquoi pas dans un récit fictif, bien sûr, même si c'est un peu manichéen, mais sachant que toute la démarche de l'autrice était de partir d'un contexte historique solide, c'est aller un peu vite en affaires à mon humble avis.

Rin, enfin, pour le dire de façon euphémique, était un sacré personnage. Pour faire simple : elle adopte très vite un comportement relevant davantage du robot que de l'être humain. Son sens du calcul, sa détermination froide, sa soif de pouvoir et ses loyautés aveugles sont autant d'aspects qui peuvent en faire une figure intéressante, mais qui m'ont de façon personnelle empêchée de tisser un véritable lien avec elle, surtout dans cette fameuse deuxième partie où elle vire à mon sens à la quasi-caricature, tant dans sa puissance exponentielle que dans sa façon d'appréhender le monde.

The Poppy War, quand bien même j'admets sans difficulté avoir bien apprécié sa première moitié, laisse un arrière-goût amer en bouche. Si on ne peut lui nier une véritable ambition romanesque, un sens de l'épique tout à fait convaincant, et une imagerie frappante, force est d'admettre que le ton manque cruellement de recul et de distance, et qu'on a finalement davantage le sentiment d'avoir lu un pot-pourri d'à peu près tous les tropes de fantasy (du YA au grimdark - un genre dystopique de fantasy - en passant par l'heroic fantasy) qu'une oeuvre solide et cohérente. Malgré cela, force est d'admettre que le roman a rencontré un succès assez considérable chez nos amis anglophones, et à mon avis, nous n'avons pas fini d'entendre parler de cette histoire. A vous de voir donc !

samedi 8 juin 2019

Cogito de Victor Dixen - Chronique n°472

Titre : Cogito
Auteur : Victor Dixen
Genre : Science-fiction
Date de parution : 2019
Lu en : français
Editions : Robert Laffont (Collection R)
Nombre de pages : 544
Résumé : UN DON DU CIEL…


Roxane, dix-huit ans, a plongé dans la délinquance quand ses parents ont perdu leur emploi, remplacés par des robots.

Sa dernière chance de décrocher le Brevet d’Accès aux Corporations : un stage de programmation neuronale, une nouvelle technologie promettant de transformer n’importe qui en génie.

…OU UN PACTE AVEC LE DIABLE ?

Pour les vacances de printemps, Roxane s’envole pour les îles Fortunées, un archipel tropical futuriste entièrement dédié au cyber-bachotage.

Mais cette méthode expérimentale qui utilise l’intelligence artificielle pour « améliorer » la substance même de l’esprit humain est-elle vraiment sûre ?

En offrant son cerveau à la science, Roxane a-t-elle vendu son âme au diable ?

DEMAIN, L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE ENVAHIRA TOUTES LES STRATES DE LA SOCIÉTÉ.
L’ULTIME FRONTIÈRE SERA NOTRE CERVEAU.


------------------------------------------------------------------------------------------

L'imagination a le pouvoir de produire un certain nombre d'émotions chez un lecteur. De l'excitation. De la désorientation. De l'émerveillement. De l'envie, de la peur, du soupçon. Une soif d'ailleurs. 

Et dans certains cas, pour les histoires les plus ambitieuses et les univers les plus complexes, l'imagination parvient à déclencher ce sentiment que les anglophones désignent par un mot assez intraduisible : le wonder
Le wonder, c'est cette inquiétude curieuse et cette curiosité inquiète, cette fascination qui ne nie pas son côté un peu excessif, cette rêverie béate d'enfant qui n'a pas tout à fait mis de côté tous ses fantasmes, ce calcul de probabilités entaché d'affects, cette lente et merveilleuse odyssée dans le monde des possibles, quels qu'ils soient.

Rares sont les livres qui savent éveiller cela.
Ceux de Victor Dixen en font partie.

Après la merveilleuse saga Phobos, l'écrivain revient avec un nouveau roman, Cogito, dont on comprend grâce à quelques petits clins d'oeil qu'il se déroule quelques décennies après l'époque de la fameuse opération Cupido - mais cette histoire-ci peut bien évidemment se lire indépendamment du reste de l'oeuvre de Dixen. 
Depuis les aventures de Léonor et du reste de l'équipage martien, le monde a bien évolué, et pas forcément dans une direction rassurante. L'intelligence artificielle a connu un essor renversant, et est désormais à même d'être programmée pour accomplir des tâches telles que le pilotage, la comptabilité, ou encore la rédaction d'ego-séries et romans spécialement conçus pour s'adapter aux goûts de chaque spectateur et lecteur.

Et forcément, recourir à un automate ou à un programme informatique, ça coûte moins cher que de se coltiner un être humain de chair et de sang, avec son salaire, ses congés payés et ses arrêts maladie. Le déploiement de l'IA ne s'est donc pas fait sans conséquences pour les travailleurs du monde entier, dont une part croissante a progressivement dégringolé le long de la pyramide social au fur et à mesure que des machines les remplaçaient à leur poste. C'est ce qu'il est arrivé aux parents de Roxane, comptables de profession, éjectés par une IA et relégués au rang d'auxiliaires de service, en charge du nettoyage dans des conditions lamentables. Pire que tout, la mère de Roxane a été victime d'un accident de voiture, renversée par l'un des rares humains qui conduisent encore leur propre véhicule. Roxane n'attend désormais plus rien de la vie. Blasée, amère, pleine de ressentiment, elle défie l'autorité et se moque bien des conséquences. A quoi bon, de toute façon ? L'unique échappatoire serait d'obtenir le plus en plus inaccessible diplôme du BAC dans l'espoir d'obtenir un emploi, mais elle est loin d'avoir les notes requises. 

Une solution inespérée pourrait cependant se présenter à elle, avec la possibilité de participer à un programme inédit de programmation neuronale, qui lui permettrait de décupler ses facultés intellectuelles via l'injection de neurobots. Franchement, qui refuserait une opportunité pareille ? Pas elle, en tout cas. 

Pour le meilleur et pour le pire.

Le roman, comme c'est toujours le cas avec Victor Dixen, impressionne par son caractère addictif et la qualité de l'immersion qu'il crée chez son lecteur. Avec d'un côté un sens recherché de la description, un travail poussé sur l'atmosphère et la mise en place de l'univers de Roxane, et enfin une conscience constante des enjeux du récit et de leur gravité, il est impossible de ne pas se projeter dans ce monde futuriste, de s'y croire même, de le redouter. L'auteur met un point d'honneur à projeter une vision globale de ce que serait un monde colonisé par l'IA, dans ses moindres aspects, et ces détails sont autant de preuves de la qualité de la réflexion autour du roman. Dans la diversité des métiers évoqués, des situations facilitées, des conséquences invoquées, Cogito convainc. Evidemment, par sa nature de livre, il n'offre qu'un contenu limité, mais il parvient à déclencher chez son lecteur une réflexion vertigineuse sur tout ce qu'impliquerait une incursion de l'IA à plus ou moins long terme dans son existence.

C'est le fameux wonder.

Dans le cas de Roxane, le wonder tourne évidemment vite au cauchemar, et sans trop en dévoiler, le récit parvient parfaitement à doser ses coups de théâtre, son rythme, ses tonalités. On alterne entre des passages descriptifs, d'autres exaltés, d'autres émotifs, d'autres enfin bien plus chargés en action, le tout à un rythme extrêmement fluide et entraînant, avec quelque chose de cinématographique dans la façon dont le récit se déroule. Le roman invoque une infinité d'images toujours convaincantes, que ce soit à propos de décor ou de façon plus métaphorique. En un mot : on y croit, on s'y croit. Et à partir de là, on ne peut qu'être embarqué.

Cogito développe peut-être une mythologie qui m'a personnellement un peu moins fait rêver que celle de Phobos, mais c'est sans aucun doute propre à mon atavisme personnel pour tout ce qui touche à l'espace. On peut aussi lui reprocher un côté assez prévisible dans ses révélations - qui ne se doute pas de la tournure que va prendre l'aventure de Roxane ? -, mais on peut arguer avec raison que l'intérêt du livre ne repose pas tant sur l'intrigue en elle-même que sur les problématiques que cette dernière soulève. Le personnage de Roxane est enfin celui qui manque peut-être le plus de la profondeur et de la nuance propres aux autres protagonistes, dont les secrets, turpitudes et autres compulsions révèlent toujours de nouvelles surprises... mais encore une fois, rien de très dérangeant : Roxane est une héroïne que l'on se plaît à suivre dès la première page, et ce même si son côté "rebelle blasée" peut parfois paraître un peu convenu dans la première moitié du livre. 

Le roman s'affirme donc comme une excellente découverte que je ne saurais trop recommander à qui voudrait s'aventurer dans un univers palpitant, effarant, renversant. Cogito est une incursion au goût de danger dans un monde aux enjeux si pertinents et cruels qu'il est souvent difficile de simplement tenter de se le représenter, une provocation vers l'avenir, mélange d'avertissement et d'ébahissement, et dans le même temps un récit cohérent et efficace, porté par des personnages vifs et touchants, chacun un peu cabossé à sa façon, chacun avec sa personnalité à la fois attachante et contestable. Cogito est enfin un roman conscient de son interaction avec son lecteur, et il s'amuse à le questionner, le titiller dans ses contradictions, s'emparer de ses rêves les plus intimes et enfantins pour les appliquer au premier degré et en faire émerger les paradoxes. C'est prenant, intelligent, fouillé, équilibré, bref, une nouvelle réussite de Victor Dixen. Un coup de coeur, une merveilleuse aventure, qui révèle une fois encore le talent immense de son auteur. Foncez.

dimanche 2 juin 2019

Bilan du mois [Mai 2019]

Bonjour à tous ! 

Je ne change pas beaucoup de registre, me direz-vous, et à raison, mais Mai a encore une fois été un mois surchargé d'obligations diverses et variées, à commencer par mes partiels et autres dissertations de fin de semestre (youpi). La femme libre que j'étais après ces corvées a pu passer quelques jours au Festival de Cannes par la suite (youpi) (pour de vrai cette fois), une semaine mémorable marquée par de merveilleuses découvertes cinématographiques (comme la Palme d'Or de cette année que je ne saurais trop vous recommander - foncez, ça sort mercredi, ça s'appelle Parasite, et c'est du génie -, ou encore le dernier film de Nicolas Bedos, La Belle Epoque, qui a volé mon cœur et que je ferai tout pour revoir à sa sortie en Novembre). Après quelques jours de vacances, me voici donc fin prête pour un début d'été marqué par un formidable stage, un temps radieux et des perspectives littéraires et personnelles tout à fait réjouissantes.
En un mot : la vie est belle.

Elle l'est d'autant plus que j'ai neuf découvertes à partager avec vous ce mois-ci, ce que je vais m'empresser de faire sans plus tarder : 


Le coup de cœur du mois...
Ces Rêves qu'on piétine de Sébastien Spitzer : c'était. Si. Bien.
L'une de mes plus belles découvertes depuis longtemps.
Je reviendrai très vite sur ce roman dans une chronique, mais d'ici là, si vous ne deviez retenir qu'une seule chose de ce bilan, retenez ceci : il faut lire Ces Rêves qu'on piétine. C'est riche, poignant, poétique, tragique, maîtrisé, prodigieux. J'adore.


Close second...
Les Amnésiques de Géraldine Schwarz : un ouvrage captivant, à mi-chemin entre l'essai historique et un récit plus autobiographique, dont l'autrice met à profit sa double nationalité franco-allemande et l'itinéraire des deux branches de sa famille au cours de la Seconde Guerre mondiale pour décortiquer une réalité plus large, celle des Mitlaüfer, ou "suiveurs", à savoir tous les citoyens allemands qui n'ont jamais pris les armes pour soutenir Hitler, mais sont malgré tout allés dans son sens, par passivité, par adhésion au parti ou encore par dénonciations. C'est fouillé, riche, exhaustif et assez marquant dans la justesse du ton, terriblement instructif, bref, d'utilité publique. Foncez.
Les Grandes Familles de Maurice Druon : on connaît surtout Druon pour les Rois Maudits, sa saga historique qui fait partie des inspirations directes de George R. R. Martin pour un petit cycle de fantasy très confidentiel intitulé A Song of Ice and Fire, mais l'écrivain français a aussi sévi avec Les Grandes Familles, une captivante plongée dans les destins fracassants et fracassés de deux clans surpuissants de la bourgeoisie d'après-guerre en France. Encore une fois, je me répète, mais foncez.

J'ai adoré... 
 Pot-Bouille et Au Bonheur des Dames d'Emile Zola : après quelques mois d'interruption, j'ai repris ma lecture de la saga des Rougon-Macquart, avec ce mois-ci une découverte (Pot-Bouille et sa fabuleuse et mordante dissection des moeurs de la petite-bourgeoisie du Second Empire, tout en faux-semblants et en hypocrisie), et une relecture (Au Bonheur des Dames, dont je ne vous apprendrai pas qu'il est l'un des ouvrages les plus connus de Zola, et ce pour d'excellentes raisons). C'est toujours le même plaisir, toujours la même boulimie descriptive, toujours le même foisonnement d'images et de détails pittoresques. Que voulez-vous, je suis fan.
In the Distance de Hernan Diaz - VO : un roman assez ovniesque, vers lequel j'ai été attirée sans trop savoir pourquoi, et dont je ressors tout à fait séduite. In the Distance ne ressemble à rien de ce que j'ai pu lire auparavant : à mi-chemin entre le roman d'apprentissage, le western et le conte philosophique, il offre un récit aussi déstabilisant que saisissant, dont la lecture permet une formidable évasion autant qu'elle exige un fort investissement.

J'ai beaucoup aimé...
L'Affaire Arnolfini de Jean-Philippe Postel : ce "roman d'investigation" vaut le détour ne serait-ce que pour son approche : analyser, décortiquer, comprendre un tableau mythique sur lequel à peu près tout et surtout n'importe quoi a été dit. L'auteur délivre un travail de recherche assez impressionnant, abordant chapitre par chapitre chaque élément du tableau, énonçant toutes les clés de lecture possibles, pour enfin proposer différentes hypothèses en les étayant d'arguments philosophiques, historiques, artistiques, théologiques ou encore politiques. Le tout est dense mais demeure tout à fait fluide, et représente une lecture extrêmement satisfaisante intellectuellement, en ce qu'elle donne le sentiment de lire et surtout de comprendre une véritable démarche de chercheur, tout en se piquant d'une curiosité sincère pour un tableau en apparence si anodin, mais infiniment plus complexe que le simple portrait de deux jeunes époux.

J'ai bien aimé...
Fourrure d'Adélaïde de Clermont-Tonnerre : il me fallait une immersion, un long roman s'étalant sur des décennies et des décennies de retournements de situation et autres péripéties, il me fallait une plume fluide, des personnages saisissants, bref, du drama, et j'ai trouvé ce que je cherchais avec Fourrure. L'autrice y raconte le destin d'une femme tout au long de la seconde moitié du XXème siècle, alors que celle-ci construit petit à petit ce qui deviendra sa propre légende d'écrivaine. L'intrigue est souvent si romanesque qu'elle en perd en crédibilité, mais que voulez-vous, j'ai été emportée.

J'ai été déçue...
Le Gang des Rêves de Luca Di Fulvio : j'en parle plus longuement dans ma chronique, mais en quelques mots, j'ai le sentiment d'être complètement passée à côté du Gand des Rêves, qui fait pourtant l'unanimité un peu partout. L'histoire simpliste, le style incolore, les péripéties improbables et l'absence totale d'enjeux m'ont laissée de marbre, et force est d'admettre que ce récit ne me laissera pas un souvenir impérissable.

Sur ce, je vous souhaite un excellent mois de juin !

lundi 27 mai 2019

Le Gang des Rêves de Luca Di Fulvio - Chronique n°471

Titre : Le Gang des Rêves
Auteur : Luca Di Fulvio
Genre : Historique
Editions : Pocket
Lu en : français
Date de parution : 2016
Résumé : 
New York ! En ces tumultueuses années 1920, pour des milliers d’Européens, la ville est synonyme de « rêve américain ». C’est le cas pour Cetta Luminata, une Italienne qui, du haut de son jeune âge, compte bien se tailler une place au soleil avec Christmas, son fils. 
Dans une cité en plein essor où la radio débute à peine et le cinéma se met à parler, Christmas grandit entre gangs adverses, violence et pauvreté, avec ses rêves et sa gouaille comme planche de salut. L’espoir d’une nouvelle existence s’esquisse lorsqu’il rencontre la belle et riche Ruth. Et si, à ses côtés, Christmas trouvait la liberté, et dans ses bras, l’amour ?

---------------------------------------------------------

Certains romans se lisent par plaisir, d'autres par curiosité, d'autres par obligation.
Et puis, il y a les autres. Ceux que l'on entame avec une sincérité totale et que l'on voudrait tant aimer, mais auxquels on finit par se heurter dans une désarmante incompréhension, ceux que l'on se force à achever sans trop savoir pourquoi, ceux dont l'on tourne la dernière page avec un sentiment de bonne conscience professionnelle, mais aussi un certain relent de lassitude.

(Vous le sentez, mon ton dramatique ?)

Le Gang des Rêves est un roman dont je n'avais entendu que du bien, au point même que je me demandais bien s'il existait quelques voix discordantes. Après plusieurs mois à le voir immuablement trôner au centre des étalages de ma librairie, je me suis enfin résolue à mettre la main dessus.
Et...
Je n'aurais peut-être pas dû.

Chaque roman a un public, c'est ainsi, et même si l'on arrive souvent avec les années à déterminer avec de plus en plus d'acuité si l'on fait partie de celui qu'un certain ouvrage vise, il arrive que l'on se trompe. Ce fut mon cas avec Le Gang des Rêves. Je suis tout simplement passée à côté, j'ai enchaîné les pages sans plus y croire dès le tiers ou la moitié du roman, je suis demeurée hermétique aux personnages, perplexe face à leurs émotions, de marbre face à leurs joies et détresses.

L'histoire en elle-même démarre fort avec une première trentaine ou quarantaine de pages prometteuse, mais très vite, elle se perd en péripéties de plus en plus improbables, le long d'un récit curieusement partagé entre des horreurs indescriptibles et de grandes professions de bons sentiments un peu caricaturaux. Le roman divertit, certes, mais ses retournements paraissent de moins en moins probables, de même que ses multiples coïncidences et autres recoupements. 

Les personnages en eux-mêmes sont des types dont l'introspection demeure limitée à ce que la narration à la troisième personne formule explicitement. Leurs personnalités n'apparaissent presque que comme des listes à tirets (- belle - pauvre - méritante - aime son fils pour Cetta par exemple), leur sort laisse finalement assez indifférent, tant ils semblent enchaîner les catastrophes et les épreuves avec une résistance hors-normes. Le problème du récit est qu'il n'offre que des idéaux abstraits (la résilience, l'amour plus fort que tout, le rêve), et, il faut le dire, un peu creux, face à des épreuves irréalistes face auxquelles n'importe quel individu lambda aurait vite fait de céder. Tout roman n'a certes pas forcément but à être réaliste, mais dans la mesure où l'auteur tient ici à implanter son histoire dans un contexte historique très précis, et à donner audit contexte force crédibilité et détails, le tout paraît curieusement déséquilibré. On a l'impression de faire face à un New York des années 1920 de pacotille, remastérisé à la sauce drame romanesque, et qui ne conserve en réalité que peu d'intérêt dans la mesure où aucun enjeu n'est solide, aucune difficulté ne pose de réel problème, aucun obstacle ne rechigne à s'effondrer. C'est du divertissement, bien sûr, pas un essai historique, mais on pourrait à mon sens attendre plus de la part d'un roman qui se veut d'une telle ambition.

La plume de l'auteur en elle-même, assez impersonnelle, ne facilite rien, si ce n'est la lecture qui se déroule de façon automatique. Quelques jours après avoir refermé l'ouvrage, certains prénoms m'échappent déjà, et les subtilités de l'intrigue auront sans doute vite fait de s'évanouir de mon esprit. Loin de moi la volonté de dénigrer cette lecture, qui offrira sans doute divertissement et évasion à d'autres que moi, mais force est d'admettre qu'en mon cas précis, j'ai été loin d'y trouver mon compte.