La lecture d'un roman jette sur la vie une lumière.
— Louis Aragon

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lundi 25 mai 2020

Station Eleven d'Emily St. John Mandel - Chronique n°516

Titre : Station Eleven
Autrice : Emily St-John Mandel
Genre : Science-fiction
Editions : Knopf
Date de parution : 2014
Lu en : anglais
Nombre de pages : 336
Résumé : One snowy night a famous Hollywood actor slumps over and dies onstage during a production of King Lear. Hours later, the world as we know it begins to dissolve. Moving back and forth in time—from the actor's early days as a film star to fifteen years in the future, when a theater troupe known as the Traveling Symphony roams the wasteland of what remains—this suspenseful, elegiac, spellbinding novel charts the strange twists of fate that connect five people: the actor, the man who tried to save him, the actor's first wife, his oldest friend, and a young actress with the Traveling Symphony, caught in the crosshairs of a dangerous self-proclaimed prophet.

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Existe également en français

Titre : Station Eleven
Traduit par : Gérard de Chergé
Editions : Rivages 
Station eleven | RivagesDate de parution : 2016
Résumé : 
Un soir d’hiver à l’Elgin Theatre de Toronto, le célèbre acteur Arthur Leander s’écroule sur scène, en pleine représentation du Roi Lear. Plus rien ne sera jamais comme avant. Dans un monde où la civilisation s’est effondrée, une troupe itinérante d’acteurs et de musiciens parcourt la région du lac Michigan et tente de préserver l’espoir en jouant du Shakespeare et du
Beethoven. Ceux qui ont connu l’ancien monde l’évoquent avec nostalgie, alors que la nouvelle
génération peine à se le représenter. De l’humanité ne subsistent plus que l’art et le souvenir. Peut-être l’essentiel.

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Eh bien, on peut dire que question lecture, j'ai le sens de l'à-propos.
Je savais que Station Eleven se déroulait dans un contexte post-apocalyptique et parlait de théâtre, mais c'était à peu près tout.
J'ignorais totalement qu'il présentait avec un sens rare du réalisme et du détail les conséquences très concrètes d'une pandémie qui vient à bout de rien de moins que 99% de la population mondiale et mène en l'espace de quelques jours à la destruction de notre civilisation actuelle.
Voilà voilà. Vive les lectures joyeuses. 

On aurait pu croire qu'avec un pareil résumé, le roman s'avèrerait pour le moins lourd, si ce n'est plombant. Et s'il comporte certes une part indéniable (et très justement dosée) de gravité et de douleur, ce n'est pas ce qu'on en retire de plus marquant. Station Eleven, c'est avant tout une histoire de mémoire, de temps, qui s'attarde avec soin et délicatesse sur des portraits de personnages bouleversants et sur les souvenirs qui les hantent, et qui étire cette situation de fin du monde jusqu'à l'extrême, mais sans verser dans le sensationnalisme, et en s'attachant finalement à décrire une apocalypse la plus réaliste, silencieuse et simple possible.

L'autrice orchestre parfaitement la structure du roman, avec une construction temporelle certes tout sauf linéaire mais terriblement maligne : on a en permanence de nouvelles questions, des réponses quand on en a besoin, et juste assez de frustration pour continuer à tourner les pages. On n'obtiendra pas toutes les informations dont on a envie, juste assez pour se projeter encore et toujours, pour aller au-delà de ce que retrace le texte même, pour mettre un peu (beaucoup) de soi dans l'histoire.

Et ça marche.
Mieux, ça fait un drôle d'effet, cette lecture.
C'est la fin du monde, mais ce n'est pas la fin de l'héritage, des ambitions, des passions et des projets. Il n'a jamais été aussi étrange et difficile de rêver, d'oser, de vivre tout court, mais ça reste possible, et on y découvre même une forme de beauté.

Il est en fait très déstabilisant qu'une intrigue aussi sombre puisse aboutir à un résultat aussi fluide, presque apaisant. On navigue entre les époques de façon tout sauf chronologique mais toujours bien pensée, avant, pendant et après le désastre, avec un mélange de curiosité, de mélancolie et d'attendrissement. On se prend d'affection pour tous les personnages sans distinction, on voyage, on regrette, et on referme le roman pris d'une puissante envie de savourer tout ce qu'il nous reste, certes, mais surtout de se détacher de tout ce qui nous pèse, tout ce qui ne compte pas tant que ça et qu'on accepte par habitude plutôt que par préférence. 

La petite prouesse de ce roman réside dans l'ascenseur émotionnel renversant dans lequel il pousse son lecteur. Après un incipit d'une efficacité redoutable, et de premiers chapitres qui créent un malaise profond, au point que la lecture peut même en devenir éprouvant, Emily St. John Mandel crée certes un monde effrayant que l'on ne peut que redouter, mais parvient surtout dans la deuxième partie du livre à instaurer une atmosphère nouvelle, un ensemble de décors qui deviennent petit à petit réconfortants, et pour le lecteur, le sentiment déconcertant de se sentir finalement plutôt bien, en tout cas pas trop mal, dans cet univers dans lequel il n'a pourtant aucune envie de vivre a priori. Station Eleven parle de désastre, bien sûr, de pandémie et de morts et de la fin de nos routines dématérialisées, mais avant tout de communauté, et du qu'on trouve partout même lorsque cela peut paraître aberrant tant on a perdu. Ce n'est pas le paradis, ça reste pénible, évidemment, après tout, c'est la fin du monde, mais ce que raconte l'écrivaine, c'est que même dans ce quotidien désolé et marqué par le deuil, les survivants ont réussi à se recréer des communautés saines et apaisantes, des oeuvres qui les dépassent, des journaux, des musées, des concerts, et que certains d'entre eux, si ce n'est la plupart, n'ont jamais perdu l'habitude de scruter le ciel nocturne à la recherche des traînées lumineuses d'un avion, même quinze ans après.  C'est un espoir doux et tranquille qui se contente d'exister et n'a pas même besoin de trouver de réponse. Et c'est peut-être ça, la résilience. Vivre, et puis c'est tout. Vivre, et puis c'est déjà beaucoup. 

vendredi 15 mai 2020

Introduction au cinéma de la Nouvelle Vague - [Capucinéphile]

Avant tout, pardon.
Je sais.
Capucinéphile, c'est vraiment le pire jeu de mots.
Mais que voulez-vous, quand il faut trouver un nouveau titre de rubrique, on fait comme on peut.

Vous le savez, mon autre grande passion, c'est le cinéma, dans tous ses courants, tendances et genres. J'aime autant les films indépendants américains que les grands classiques, les histoires d'apocalypse que les petites pépites de film fantastique. Voici donc, pour votre plus grand plaisir (en tout cas je l'espère), le premier article d'une petite série de recommandations de films marquants, importants d'un point de vue historique, ou tout simplement passionnants. Aujourd'hui donc, place à la Nouvelle Vague !
Films on the Lake Presents Breathless (À bout de souffle) | French ...
A bout de souffle, Belmondo et Seberg, 1960, fabuleux tous deux
La Nouvelle Vague, en quelques mots

Parmi les mouvements cinématographiques majeurs des dernières décennies, impossible de ne pas citer celui de la Nouvelle Vague. Formidable élan de réinvention du cinéma né à Paris dans les années 50 et surtout 60, porté par des cinéastes comme François Truffaut, Agnès Varda, Jean-Luc Godard, Jacques Demy, Claude Chabrol ou encore Eric Rhomer, Chris Marker ou encore Alain Resnais, le cinéma de la Nouvelle Vague se distingue par sa rupture totale avec les conventions narratives qui régissaient la production de films jusqu'alors. Les personnages sont fuyants, incohérents, leurs monologues intérieurs et leurs motivations plus ou moins accessibles. La réalisation est plus exigeante, extrêmement inventive, avec des ruptures, des coupures déstabilisantes, des transitions surprenantes et un vrai jeu autour de la temporalité. On dit adieu aux structures paralysantes, on embrasse une forme de spontanéité. L'histoire se déroule en plein cœur de la ville, dans les rues, les cafés, portée par des protagonistes jeunes et avides de vivre, qui s'offrent les moyens d'oser quand bien même cela implique de braver les règles. C'est avant tout un cinéma qui se veut (et qui parvient bien souvent à être) audacieux et authentique. Truffaut, Godard, Varda et compagnie sont jeunes, et ils ont hâte de créer sans contraintes.


Alliance Française Toronto - Catherine Deneuve - Les Demoiselles ...
Les Demoiselles de Rochefort, Dorléac et Deneuve, 1967, je meurs d'amour pour elles

Un cinéma du réalisme

On veut des histoires originales, et un vrai effet de réalisme (non pas tellement le réalisme du monde réel, mais celui du cinéma : utiliser le cinéma pour ce qu'il est, avec ses forces et ses limites, ne pas chercher à faire oublier au spectateur qu'il regarde un film, et par là même, arriver encore mieux à le toucher et à le transporter). Plus de tromperies et d'artifices, rien que le cinéma, pour tout ce qu'il est et tout ce qu'il permet d'expérimenter. Tant pis si "ça se voit" que c'est du cinéma, tant pis si ça peut ne pas toujours être clair comme de l'eau de roche ou confortable pour le spectateur. Ce qui compte, c'est que ce soit authentique. Rappelons que les cinéastes de la Nouvelle Vague sont des enfants de la Seconde Guerre mondiale, qui deviennent adultes dans les années 50 et 60, dans un monde traumatisé et pétri de conventions. Eux ont envie de changement. Eux ont envie d'enthousiasme.

Et parce que tout cela est bien abstrait, passons tout de suite à une liste de films sur lesquels se jeter sans la moindre hésitation. Le terme de Nouvelle Vague, ou même l'idée de regarder des films des années 60, peut paraître peu accessible ou même carrément rebutant, mais promis, ces films sont courts, dynamiques, enthousiasmants, et sont loin d'avoir mal vieilli. Dernière bonne nouvelle : à la suite d'un accord récent entre MK2 et Netflix, beaucoup de ces titres sont désormais disponibles sur la plateforme américaine, tandis qu'Amazon Prime a acquis 9 films d'Agnès Varda !

Un dernier point avant d'aborder les recommandations : ces films peuvent faire snob, prétentieux, peuvent paraître intimidants, mais pour n'avoir moi-même jamais vraiment suivi de cours de cinéma ni eu droit à de savantes exégèses ou analyses à leur sujet, je peux vous le promettre : tous sont accessibles (sauf peut-être le Rohmer, mais bon, Rohmer c'est Rohmer), loin d'être ennuyants, et vous feront ressentir tout un tas d'émotions, et ce même si vous n'avez jamais été en contact avec du "vieux" cinéma "d'art et d'essai". 


Janus Films — Jules and Jim
Jules et Jim, Moreau, Werner et Serre, 1962, si ça c'est pas des acteurs vivants et joyeux
La Nouvelle Vague en huit films (sélection hautement subjective et partielle)
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A bout de souffle de Jean-Luc Godard (1960) : Godard reste sans doute le réalisateur le plus emblématique de la Nouvelle Vague, éternel provocateur qui n'a eu de cesse de briser les codes et de se moquer ouvertement des conventions, des récompenses officielles ou de l'aval de la critique. Je suis loin d'apprécier toute sa cinématographie (certains films ont carrément vieilli, d'autres sont juste bien trop pompeux et auto-absorbés), mais une large partie de son oeuvre conserve un véritable intérêt historique et artistique. A bout de souffle est un film assez incontournable : je suis loin de croire au principe de films "qu'il faut avoir vus dans sa vie avant de mourir tout ça tout ça", mais j'estime tout de même que celui-ci permet de comprendre énormément de choses si l'on s'intéresse à l'histoire du cinéma et de la création en général. A bout de souffle était un OVNI à l'époque : jamais on n'avait osé couper des plans comme ça, sans raison, juste pour créer un sentiment de hâte et de précipitation, jamais on n'avait joué ainsi avec les conventions du scénario, jamais on n'avait proposé des personnages aussi insaisissables (voire limite fous en ce qui concerne le personnage de Belmondo). On retient les performances fantastiques de Seberg et Belmondo, la réalisation hachée, ludique, jouissive, l'histoire haletante et l'originalité constamment réaffirmée de ce film tellement particulier qu'il ne se ressemble pas d'une scène à l'autre. A bout de souffle n'est pas parfait non plus, je suis loin de lui vouer un culte (mon culte, je le voue à Agnès Varda et c'est tout), mais force est d'admettre que quand on sort de son visionnage d'A bout de souffle, qu'on ait aimé ou non, on a le sentiment d'avoir touché à quelque chose de rare, bizarre, chaotique, mais clairement fourmillant d'idées et de questions brûlantes.
Vivre Sa Vie (1962) - IMDb
Vivre sa vie de Jean-Luc Godard (1962) : autre Godard favori pour ma part, film nerveux d'une heure vingt, bouleversant. Vivre sa vie suit le parcours de Nana, jeune femme en pleine galère financière qui peine à joindre les deux bouts et se résout petit à petit à en venir à la prostitution. Malgré ce synopsis pour le moins plombant, le film n'a à vrai dire rien de sombre. Il est juste réel, froid peut-être, et encore, c'est un bouillon de vie, d'erreurs, d'élans, d'intuitions, de conversations un peu résignées mais splendides malgré tout sur le sens de la vie, la possibilité de l'amour et l'accomplissement du "soi", quel qu'il soit. Le film se compose de douze scènes nommées tableaux, autant de conversations et de décors aux tonalités radicalement différentes les unes des autres, mais toujours reliées par le fil rouge hypnotique qui donne toute sa beauté au récit : la soif d'indépendance de Nana, son envie d'en découdre, de toujours trouver un moyen de vivre selon sa vérité, et ce même si cela doit la mener à prendre des risques. Tout plutôt que le compromis. Et tant pis pour le confort et la sécurité.
Et au cas où vous ne seriez pas encore convaincus, juste : Anna Karina. C'est un argument à part entière.
Le bonheur (1964) [DVD]: Amazon.co.uk: DVD & Blu-ray
Le Bonheur d'Agnès Varda (1965) : c'est un petit film d'une heure vingt. C'est une jolie histoire bucolique sans conséquences. C'est le portrait idyllique d'un couple bien sous tous rapports.
Enfin, ça, c'est ce que vous croyez lors des premières séquences, lorsque la jolie petite famille présentée par Varda déambule dans les champs en célébrant son bonheur. Après, c'est une autre histoire.
En réalité, Le Bonheur est un film radical, une proposition follement subversive, l'analyse intransigeante des dysfonctionnements d'un couple ravagé par l'orgueil et l'égoïsme du mari. Agnès Varda parvient avec virtuosité (comme toujours) à mêler l'intime au politique pour mettre en évidence à travers cette histoire fictive et particulière les dynamiques bien plus globales qui gouvernent tant de relations, les ressorts de la manipulation, et les conséquences inévitables du mensonge et de l'instrumentalisation. J'ai rarement vu un film aussi sordide et triste, et pourtant (justement !), c'est filmé tout simplement, guillerettement, avec de magnifiques couleurs estivales adoucies par une pellicule au grain palpable, et de sympathiques petites tranches de scènes quotidiennes qui se calent là l'air de rien. Agnès Varda génie. C'est brillant.
Photos et affiches - Cléo de 5 à 7 - EcranLarge.com
Cléo de 5 à 7 d'Agnès Varda (1962) : incroyable film qui suit "en temps réel" une heure et demie dans la vie d'une jeune chanteuse qui doit recevoir dans la journée des résultats d'analyse médicale, persuadée d'être atteinte d'un cancer. En attendant de pouvoir récupérer ses résultats au laboratoire, elle erre dans le Paris qu'elle croyait connaître et maîtriser, une ville qu'elle découvre soudain bien plus cruelle qu'elle ne l'avait cru jusqu'alors, à la rencontre de connaissances dont elle comprend petit à petit qu'e leurs intentions ne sont peut-être pas aussi bienveillantes qu'elle n'aurait pu le soupçonner. Petit à petit, Cléo navigue de déception en révélation, et se surprend non plus à redouter l'annonce du cancer ou non, mais bien ce qui s'ensuivra. Si elle vit, que faire de ce qui l'attend ? Et si elle meurt, que faire de ce qu'elle laisse ? C'est fascinant, bouleversant, porté par une actrice inoubliable, filmé avec encore une fois une immense intelligence par Agnès Varda (qui est l'amour de ma vie, au cas où vous ne l'auriez pas encore compris). Le film est très sombre, bien sûr, mais conserve une part infinie d'espoir et de lumière, et révèle justement combien certains moments de doute et d'ambiguïté peuvent mener aux prises de conscience les plus vitales. Peut-être (sans doute) l'un de mes dix ou vingt films préférés de tous les temps. 
Zoom sur un classique»: Cléo de 5 à 7 d'Agnès Varda | Bible urbaine
Cléo de 5 à 7, Marchand, 1962, quelle grâce

La Peau douce - film 1964 - AlloCiné
La Peau douce de François Truffaut (1964) : l'un de mes deux Truffaut préférés avec La Nuit Américaine (dont je vous parlerai bientôt). La Peau Douce est un film sombre, intimiste, qui n'a l'air de rien sinon d'une chronique "banale" d'une aventure extra-conjugale, mais qui offre en réalité une expérience de cinéma extrêmement ambiguë, extrêmement troublante, extrêmement hypnotique. On y découvre Nicole, jouée par la flamboyante Françoise Dorléac (dont chaque apparition à l'écran m'a toujours bouleversée), de laquelle l'écrivain Pierre Lachenay tombe éperdument amoureux (quand bien même il est marié et a déjà une petite fille). Lachenay s'embarque ainsi dans une série de mensonges, tromperies et combines plus ou moins bien avisées, avec pour objectif d'arriver à vivre cette idylle bancale, et de se composer une double vie dans laquelle il pourra se défaire de l'ennui profond qui lui colle à la peau en dépit du confort de son existence. Le film est profondément vicieux, en ce qu'il s'annonce comme une simple histoire intimiste de mariages malheureux et de liaisons mensongères, mais décrit de façon incisive et implacable l'égoïsme de Lachenay, son aveuglement total, sa capacité à détruire sa vie et celle de tout son entourage pour assouvir son désir, et ce sans même avoir songé aux conséquences de ses actes. On le sent tout de suite : cette histoire ne pourra pas bien se terminer, peu importe ce qu'en disent les très amoureux Nicole et Pierre. Certaines séquences sont absolument inoubliables (notamment la parenthèse rémoise : quelle gêne mes amis, quelle gêne, rien que d'y repenser j'en ai des frissons) tant elles cristallisent un sentiment profond de culpabilité tacite, de maladresse, d'improvisation totale de la part de personnages trop concentrés sur leurs passions pour se rendre compte du mal qu'ils sont en train de se faire. Un film aux faux airs de vaudeville que vous aimerez autant qu'il vous malmènera.
Poster of Jules et Jim directed by François Truffaut, 1962 c ...
Jules et Jim de François Truffaut (1962) : Jules et Jim est un film assez marrant, premièrement à voir (c'est vif, enlevé, avec beaucoup de dialogues et de trouvailles visuelles), et ensuite et surtout, à critiquer. Tout le monde semble réagir de façon intense, quasi épidermique, à cette histoire pourtant assez banale a priori (deux meilleurs amis qui cherchent l'amour, une jeune femme qui débarque, épouse l'un et séduit l'autre, bref, la pagaille). Beaucoup l'adorent (voire le vénèrent), beaucoup le détestent aussi. Chaque camp a ses arguments : les aficionados célèbrent ses acteurs à fleur de peau, ses dialogues ciselés dont beaucoup sont passés à la postérité, la chanson du Tourbillon de la Vie, le poids culturel indéniable que l'oeuvre a pu avoir dans de nombreuses fictions qui l'ont suivie. Les détracteurs déplorent sa narration en voix off envahissante, le côté agaçant du personnage de Jeanne Moreau, le sentiment de faire face à une histoire absurde et trop longue pour ce qu'elle raconte, le côté un peu "vieilli" ou en tout cas théâtral dans la manière dont les acteurs "déclament" leur texte. De mon côté, j'avoue avoir été très touchée justement par la façon avec laquelle le film quitte petit à petit le style "comédie bucolique" pour basculer vers quelque chose de plus sombre, nostalgique, douloureux même, et j'ai été assez marquée par la réalisation de Truffaut que je trouve vraiment intelligente. Il me paraît aussi indéniable que le film a marqué le cinéma français, et permet de comprendre infiniment mieux la façon dont nombre d’œuvres actuelles sont écrites et tournées. Est-ce à dire que je pourrais le regarder en boucle et qu'il fait partie de mes films préférés : non. En revanche, je ne peux que vous pousser à le regarder. Vous ne serez peut-être pas amateurs du côté "instable" du jeu de Jeanne Moreau, mais je vous défie de ne pas être troublés par les regards déchirés des acteurs dans les scènes finales.
The Young Girls of Rochefort' | Calendar | The New York Review of ...
Les Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy (1967) : un film à propos duquel j'aurai du mal à faire preuve de la moindre forme d'objectivité (traduction : un film à propos duquel je suis totalement biaisée), étant donné qu'il faisait partie des quelques films "d'adulte" que je pouvais visionner compulsivement lorsque j'étais petite, et que j'ai pu constater il y a quelques semaines que même sans l'avoir vu pendant près de huit ou neuf ans, je le connaissais encore par coeur. Les Demoiselles de Rochefort est un délice sur absolument tous les plans (là où, en revanche, Les Parapluies de Cherbourg du même réalisateur me laisse complètement de marbre, voire m'ennuie franchement). Qu'il s'agisse de l'alchimie irrésistible entre ses acteurs, de la candeur et du dynamisme de sa bande originale signée Michel Legrand (the one and only), sa photographie à tomber par terre, ses couleurs dans lesquelles on voudrait pouvoir mordre, sa légèreté apparente qui dissimule en réalité un sous-texte très sombre, sa façon désarmante de présenter l'existence de ses personnages comme un enchaînement d'heureux hasards et de coïncidences plus ou moins bénéfiques. Les Demoiselles de Rochefort me fascinent, parce que rarement ai-je été confrontée à un film à la fois aussi grave et désinvolte, parvenant aussi bien à mêler des personnages pour qui tout est déjà écrit et d'autres qui croient résolument au hasard. Je m'arrêterai ici, autrement on est partis pour que j'écrive une thèse sur le film, mais laissez-moi le répéter : regardez Les Demoiselles. Si vous êtes comme moi, vous pleurerez au moins trois fois. Et sinon, vous finirez dans tous les cas avec un immense sourire nostalgique.
My Night at Maud's - Wikipedia
Ma Nuit chez Maud d'Eric Rohmer (1969) : je suis loin d'apprécier l'ensemble de la filmographie de Rohmer (et son rapport vraiment très spécial, voire carrément misogyne aux femmes), mais Ma Nuit chez Maud reste une pépite à laquelle je n'hésite pas à reconnaître tout un cas de qualités. Ca reste du cinéma très particulier : concrètement, ça parle. Beaucoup. Personnellement, j'aime le cinéma bavard, tant que ça ne bavasse pas et que ça reste intelligent, et c'est le cas ici : les conversations entre les personnages restent toujours pertinentes, liées au fond de l'intrigue, chargée de sous-entendus et de symboliques qui se déploient ensuite au fil du récit. François Fabian est renversante, magnétique d'un bout à l'autre du film, Jean-Louis Trintignant parvient à créer avec elle une alchimie plus que convaincante. Le fond du film n'est en réalité pas ce qui en fait l'intérêt ultime (des histoires d'amour, de mariage, d'attentes déçues, certes bien menées mais pas révolutionnaires non plus) : c'est vraiment sa réalisation et sa photographie qui marquent, sublime noir et blanc, maîtrise des décors, direction d'acteurs irréprochable, bref, Ma Nuit chez Maud laisse une impression fantastique d'intimité, d'authenticité, de vulnérabilité. Tous ces personnages se donnent certes des grands airs en citant Pascal et en dissertant sur la nature profonde du capitalisme, mais ni le spectateur ni Rohmer ne s'y trompent. Derrière les mots, aussi beaux soient-ils, se cachent tout un ensemble de peurs et de faiblesses qui confèrent au film toute sa délicatesse. 

Supplément culture G

Si jamais le mouvement vous intéresse, voici trois autres "classiques" de la Nouvelle Vague, qui ne sont pas des films qui me tiennent particulièrement à cœur, mais qui constituent indéniablement un pan incontournable du mouvement, et méritent à ce titre un visionnage.
LE BEAU SERGE (1959) - Film - Cinoche.com
Parmi ces "classiques", on peut citer Le Beau Serge de Claude Chabrol, souvent considéré comme film pionnier de la période (film assez élémentaire dans son jeu ou son histoire, mais qui est tout particulièrement intéressant à découvrir pour l'originalité de sa réalisation, avec un travail très astucieux autour du thème du double).

The 400 Blows - Wikipedia
Je pense aussi aux 400 coups de François Truffaut, premier opus de sa série de films consacrés au personnage d'Antoine Doinel, film que j'estime pour l'influence majeure qu'il a eue sur le cinéma français par la suite, mais dont j'avoue qu'il ne m'a jamais vraiment touchée ni même captivée (oups).
Pierrot le Fou - Wikipedia
J'évoquerai enfin Pierrot le Fou de Godard, film inclassable, complètement *fou* justement (sans blague), qui expérimente à cœur joie avec le médium du cinéma et donne lieu à un récit haut en couleurs, mais qui a malheureusement assez mal vieilli à mon sens.

Sur ce, bon visionnage, et à très vite pour de nouvelles aventures cinématographiques ! 

Et d'ailleurs. J'aime Agnès Varda.

mercredi 13 mai 2020

La Ballade de l'Impossible d'Haruki Murakami - Chronique n°515

Titre : La Ballade de l'Impossible
Auteur : Haruki Murakami
Genre : Contemporain
Date de parution : 1987
Editions : Belfond | 10/18
Lu en : français
Nombre de pages : 448
Résumé : Dans un avion, une chanson ramène Watanabe à ses souvenirs. Son amour de lycée pour Naoko, hantée comme lui par le suicide de leur ami, Kizuki. Puis sa rencontre avec une jeune fille, Midori, qui combat ses démons en affrontant la vie. Hommage aux amours enfuies, le premier roman culte d'Haruki Murakami fait resurgir la violence et la poésie de l'adolescence.

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Il y a des livres qu'on lit exactement, précisément au bon moment, au point que ça en devient presque étrange.
Ça a été le cas pour moi et La Ballade de l'Impossible.
Je ne peux pas dire que je l'ai adoré, que je le recommande à absolument tout le monde autour de moi. Ce roman m'a foudroyée. Il m'a malmenée, aussi. 

C'est un roman d'adolescents déjà presque adultes, ceux qui naviguent entre leur dix-neuvième et leur vingtième anniversaire (c'est-à-dire, exactement moi), déjà assez ancrés dans leurs habitudes universitaires pour ne plus y trouver que du confort et non plus de l'enthousiasme, mais encore complètement démunis face à la grande question de l'avenir, de l'orientation, de la vie mature telle qu'on sait qu'on devra bientôt la porter sur ses épaules.
C'est encore et surtout un roman de douleurs, de deuils, de solitudes, une histoire rythmée par les pertes et la maladie, un récit sans doute volontairement "excessif" dans sa noirceur, qui crée un climat nostalgique d'une intensité comme je n'en avais jamais ressentie auparavant. Je me suis immergée corps et âme dans cet ouvrage sans pouvoir m'en détacher, l'achevant quasi d'une traite, transportée par un récit qui n'a pourtant rien de particulièrement palpitant. Le texte est sombre, profondément mélancolique, bien davantage structuré par ses personnages que par son intrigue. L'histoire pourrait tenir en quelques mots : un adolescent, sa routine à l'université, ses tentatives de créer du lien avec les filles qui le fascinent, son impuissance face à la souffrance de sa meilleure amie dont le petit ami s'est suicidé alors qu'ils étaient ensemble au lycée, son lent processus de résilience et d'ouverture à la vie. Pas joyeux. Inoubliable malgré tout - et peut-être même grâce à ça.

Impossible de décrire l'atmosphère unique qui empreint le roman, si enfantine et insouciante dans les premières pages, puis de moins en moins légère, de plus en plus meurtrie au fur et à mesure que les personnages réalisent l'ampleur des démons qu'ils devront affronter tout au long de leur existence. Murakami est loin de ménager son lecteur ; c'est avant tout un récit de destruction qu'il présente ici. L'écriture en elle-même est toute simple, s'attachant à décrire les rituels du quotidien, la simplicité des conversations, le goût de la nourriture, la tenue et l'expression des personnages. L'auteur rend le quotidien évident tout autant qu'il l'interroge. C'est ce sentiment de confort, de familiarité et de curiosité mêlées, qui déclenche chez le lecteur une réaction particulière aux émotions particulièrement intenses qui traversent les personnages. 

L'immense force du roman demeure la lucidité avec laquelle il décrit ses propres personnages. On connaît tous un Watanabe, quelqu'un d'un peu détaché de tout, très fidèle, gentil au fond, mais malgré tout toujours un peu absent, ou une Naoko, marquée par ses traumatismes au point qu'elle en perd progressivement toute capacité à vivre comme avant, ou encore une Midori, personnalité énigmatique limite manipulatrice, qui affirme au contraire sa flamme et son énergie à travers toutes les provocations et toutes les facéties possibles. Ce sont toutes les facettes de l'adolescence douloureuse, du deuil, des personnalités dysfonctionnelles comme on a pu en croiser au fil de son existence. Et Murakami les décrit à la perfection.

La Ballade de l'Impossible fera partie de ces lectures que je charrierai avec moi bien longtemps après les avoir découvertes, et ce malgré certains points dont je reconnais sans hésitation les avoir trouvés problématiques. Watanabe témoigne d'une vision des femmes pour le moins particulière, presque instrumentalisante, et d'un rapport au couple et à l'intimité loin d'être tout à fait équilibré. Certaines relations paraissent franchement malsaines mais ne sont jamais vraiment analysées comme telles (notamment en ce qui concerne le personnage de Reiko, ou même les tendances contrôlantes de Midori). Je pourrais concevoir que Murakami cherchait justement à déstabiliser et questionner le lecteur à travers ces éléments "problématiques", mais il me manque malgré tout un soupçon de nuance ou d'analyse de sa part pour que je puisse lui faire crédit d'une telle intention. Dans le récit tel que je l'ai perçu, les personnages féminins ont évidemment la part belle pour exprimer leurs émotions et leur vécu, mais ils n'existent finalement qu'à travers le regard du narrateur masculin, et demeurent à chaque instant des objets de désir. Murakami a un don dans sa façon de décrire le monde et ses rituels dans leur inquiétante étrangeté, mais force est pour moi d'admettre que son écriture reste masculine - pas forcément misogyne bien sûr, mais en tout cas, partiale.

Je crois que c'est ça, ce qui me perturbe le plus, en réalité : ce roman aurait dû me perturber, voire me repousser, tant il met le doigt avec acuité et intransigeance sur certains sentiments si profonds que j'ai moi-même du mal à me les formuler. Mais je n'ai d'autre choix que de l'admettre, quand bien même je ne le comprends pas vraiment : La Ballade de l'Impossible m'a fait du bien. Un bien fou. C'est un roman grave qui m'a fait me sentir légère, et dont je ne voulais pas voir venir la fin, quand bien même il ne racontait rien de vraiment joyeux. Et je le relirai, c'est certain. 
Il ne s'agit cela dit clairement pas d'un ouvrage grand public, et s'il a produit sur moi une impression que j'aurais du mal à transcrire par des mots, je conçois aussi complètement que l'on puisse le rejeter. C'est une histoire qu'on pourrait qualifier de simplement glauque, mais en laquelle j'ai justement reconnu un optimisme d'autant plus marquant qu'on ne l'anticipe pas, et qu'il s'impose avec une surprise incroyable dans les toutes dernières pages, et encore plus lorsque l'on relit le premier chapitre après avoir achevé le texte. Une histoire d'apprentissage du bonheur.

jeudi 7 mai 2020

Le Bal Mécanique de Yannick Grannec - Chronique n°514

Titre : Le Bal Mécanique
Autrice : Yannick Grannec
Editions : Anne Carrière/Pocket
Genre : Historique | Contemporain
Lu en : français
Date de parution : 2016
Nombre de pages : 672
Résumé : Un soir de 1929, la prestigieuse école du Bauhaus, à Dessau, a donné un bal costumé. C'était avant que les nazis ne dévorent l'Europe, c'était un temps où l'on pouvait encore croire au progrès, à l'art et au sens de l'Histoire. Pendant ce bal, une jeune femme, Magda, a dansé, bu et aimé. 
Quel rapport avec Josh Schors, animateur à Chicago d'une émission de téléréalité dont le succès tapageur mêle décoration d'intérieur et thérapie familiale ? 
Quel rapport avec son père, Carl, peintre oublié qui finit sa vie à Saint-Paul-de-Vence, hanté par les fantômes de la guerre de Corée et les mensonges d'une enfance déracinée ? 
Quel rapport avec Cornelius Gurlitt, cet homme discret chez qui l'on a découvert, en 2012, la plus grande collection d'art spoliée par le IIIe Reich ?
 Quel rapport avec le marchand d'art Theodor Grenzberg, qui poursuit sa femme, Luise, dans la folle nuit berlinoise ? 
Quel rapport avec Gropius, Klee, Rothko, Marx, Scriabine, l'obsession de la résilience et Ikea ?
Un siècle, une famille, l'art et le temps.

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La plupart du temps, on sait dans quoi on s'embarque en tournant la première page d'un roman. On a cerné le sujet, le genre, et s'il est toujours possible d'être surpris par quelques retournements de l'intrigue, on s'aventure globalement en terrain connu.
Et puis il y a les OVNI littéraires du style du Bal Mécanique, qui a tout l'air d'un roman historique, mais qui relève aussi de la saga familiale ou encore du récit contemporain, le tout sur un ton tour à tour vif et incisif, puis intime et lyrique, ou encore dense et technique. Il en va ainsi tout au long du livre, qui n'en finit pas de proposer toujours plus de changements de décor, de thématiques nouvelles et de soudaines trouvailles romanesques. On pourrait avoir peur que ce cocktail de sujets et d'époques ne soit quelque peu indigeste, mais c'est tout le contraire, et l'autrice parvient étonnamment bien à tirer le meilleur de tous les genres et toutes les tonalités qu'elle invoque, à la croisée de la reconstitution historique, du mélodrame générationnel, du récit à suspense et de la satire sociale.

S'il y a bien une façon d'aborder ce roman, c'est avec curiosité et sans la moindre attente, tant il sait surprendre et captiver son lecteur par des techniques inattendues. Le récit s'ouvre ainsi de nos jours avec le personnage de Josh, producteur d'une émission américaine téléréalité à succès, à mi-chemin entre la thérapie familiale et la redécoration d'intérieur. Une section semble a priori étonnante dans un roman pareil, mais ellefonctionne radicalement bien, avec des scènes brutales, passionnantes, acides, des portraits de personnages brossés au vitriol, et une dissection radicale des thèmes du virtuel, de l'image, mais aussi du couple, de la famille, ou encore de l'ambition. L'autrice a surtout l'intelligence d'adopter un second degré assumé et de caricaturer le tout à l'extrême, plutôt que de se borner à une critique primaire, façon "nos sociétés contemporaines sont enfermées dans les apparences et c'est vraiment pas bien".

Une fois cette introduction pour le moins accrocheuse achevée, on se plonge dans le coeur du roman, avec l'analyse de la famille de Josh et de son arbre généalogique aux branches pour le moins tortueuses, éparpillées entre l'Allemagne et les Etats-Unis. L'ouvrage s'assombrit progressivement, et prend de plus en plus le temps de décortiquer avec subtilité les réactions de ses personnages,au fur et à mesure qu'il remonte le temps. On découvre ainsi les origines d'un clan écartelé entre deux continents, deux origines, deux versions de la vérité, une famille amoureuse d'art et malmenée par la guerre, le mensonge et la dépossession.
Et c'est vraiment réussi.

Tout a pourtant été vu et revu sur le thème de la Seconde Guerre mondiale et des familles qui en pâtissent, mais Yannick Grannec parvient tout à fait à tirer son épingle du jeu en ne se concentrant pas tant sur l'intrigue en elle-même, somme toute assez classique, mais bien sur les dilemmes intérieurs de ses personnages, leurs passions contrariées, leurs quêtes de sens intenses et éblouissantes. On s'enflamme pour eux, on les plaint, on s'agace de certaines de leurs réactions, et on se trouve réellement troublé par une conclusion à la fois déstabilisante et complètement logique au vu du déroulé de l'intrigue. Le Bal Mécanique lance ainsi une drôle de danse assez improbable au premier abord, entre histoire de l'art, histoire tout court et histoire humaine, mais aboutit à un résultat très satisfaisant, un récit intime et politique comme on les aime et comme il est si difficile d'en produire sans basculer dans les clichés ou la caricature. Un roman qui a le bon goût d'être extrêmement fluide et prenant, plutôt bien construit, et surtout, toujours généreux dans son fond comme dans sa forme. A découvrir !

jeudi 30 avril 2020

Bilan du mois [Avril 2020]

Bonjour à tous et toutes !

Bon. Vous vous en doutez, nous vivons une étrange époque, des temps d'incertitude, tout ça tout ça, et fatalement, on est pris dans une espèce de situation ambiguë où l'on a à la fois extrêmement envie de lire, énormément de temps pour le faire, pas du tout l'énergie pour se lancer, et souvent des conditions pas tellement favorables pour s'y consacrer en toute sérénité.
Pour tenter de lire malgré tout, et de profiter des bienfaits inouïs que la lecture procure, entre dépaysement, apaisement, divertissement et enrichissement personnel, un seul et unique conseil, toujours le même : ne pas se forcer. Si on n'arrive à lire "que" des ouvrages dits légers, ainsi soit-il, ça n'a rien de honteux ni de dommage. Si on ne parvient pas à pousser au-delà de dix pages par jour, parfait, si on passe plusieurs jours d'affilée sans se résoudre à ouvrir le moindre bouquin, pas de souci. On fait comme on peut. Et c'est en donnant à l'envie le temps de revenir qu'on finit par la retrouver.

(Admirez cette punchline).

Sur ce, voici donc mon humble bilan du mois d'avril (qu'on se le dise, ce n'était pas le mois le plus approprié pour me lancer dans des essais philosophiques), avec dix romans à vous présenter :

Le coup de cœur du mois...
Sophie's Choice de William Styron : mon gros coup de cœur du mois, si ce n'est de l'année. Un pavé exigeant tant sur sa forme que sur son fond, mais immensément convaincant. Une histoire riche, construite de façon plus qu'intelligente, qui articule avec puissance les thématiques de la Shoah, de la mémoire, de l'amour, de la mort, du traumatisme, pour un récit certes éprouvant mais ô combien marquant.

J'ai adoré...
The Talented Mr Ripley de Patricia Highsmith : le premier tome d'une série de cinq romans tous centrés autour d'un même personnage terriblement manipulateur, qui a la fâcheuse tendance de résoudre ses problèmes par des moyens radicaux, notamment le meurtre des individus qui risqueraient de mettre en péril les situations confortables qu'il parvient à se construire. C'est brillamment construit, c'est pas mal du tout écrit, et surtout, c'est captivant. Et en plus, si ça vous plaît, ça vous permettra de regarder deux films très différents mais tout aussi bien adaptés l'un que l'autre : Plein Soleil de René Clément avec Alain Delon, et The Talented Mr Ripley d'Anthony Minghella avec Matt Damon.
Ripley Under Ground (Ripley, #2) by Patricia Highsmith
Ripley Underground de Patricia Highsmith : deuxième tome dans la continuité du premier, passionnant, contexte complètement différent mais tout aussi bien dépeint, tension palpable, bref, parfaite lecture pour perdre toute notion du temps l'espace de quelques heures.

J'ai beaucoup aimé...

Only Time Will Tell de Jeffrey Archer : qui dit "envie de lire" et "beaucoup de temps à tuer" dit évidemment "saga familiale sur fond historique pas très exploité qui est surtout là pour injecter un peu d'exotisme et de glamour au récit, avec plein de gentils très gentils et de méchants très méchants et surtout des secrets de famille bien croustillants, et si possible un suspense intenable lorsque l'on tourne la dernière page". Ca vous dit ? Alors foncez sur Only Time Will Tell (Seul l'Avenir le dira en VF), c'est parfois simpliste niveau style et personnages bien sûr, mais ça fait parfaitement le travail, et ça reste immensément prenant et plaisant à lire.
L'Amour dans l'Âme de Daphné du Maurier : autre saga familiale très très romanesque et très très dramatique, avec des années qui filent, des amours impossibles et des désirs d'ailleurs à la pelle. J'ai eu un peu peur au départ, malgré mon amour immodéré pour Rebecca de la même autrice, parce que ça faisait quand même très cliché. Cependant, j'ai fini par trouver quelque chose de bien plus nuancé à ce roman, notamment autour du personnage de Joseph. Ledit Joseph est dépeint comme un héros romantique tragique alors qu'il détruit littéralement la vie de toutes les femmes autour de lui, mais je soupçonne très très fortement que l'autrice avait conscience de sa toxicité, et cherchait justement à la mettre encore plus en valeur en faisant mine de la célébrer. De manière générale, il me paraît très intéressant d'étendre cette lecture féministe au roman tout entier, donnant une tonalité soudain bien différente à ce qui pourrait simplement être une histoire de générations successives attachées à la même petite ville de Cornouailles, pour donner un texte ambigu, et même carrément subversif. Ce n'est peut-être que moi, mais cette interprétation me plaît beaucoup.
J'ai cru qu'ils enlevaient toute trace de toi de Yoan Smadja : un roman au style très très travaillé, peut-être même un peu trop, mettant parfois à distance les événements pourtant innommables vécus par les personnages. Ne nous trompons pas : le roman est indéniablement très réussi, et même nécessaire au vu du peu de récits que nous avons sur le génocide tutsi au Rwanda, mais j'ai peiné à m'impliquer véritablement auprès des personnages, et j'étais davantage consciente des effets de style que des émotions qui les traversaient. A découvrir néanmoins, le tout est très bien documenté, et reste évidemment pertinent à plus d'un égard.
10 Minutes 38 Seconds in This Strange World d'Elif Shafak : une lecture étrange, onirique, partagée en deux parties inégalement réussies, l'une (la plus longue) extrêmement touchante, consacrée au parcours intense d'une jeune femme tentant de trouver son indépendance dans une Turquie du XXème siècle oppressante à plus d'un titre, et la deuxième un peu en décalage, presque comique, bancale, et qui est à mon sens tout à fait dissonante avec la belle intensité dramatique de la première partie. Lecture intéressante malgré tout, très riche dans les thématiques qu'elle aborde !

J'ai plutôt aimé...
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Pretty Girls de Karin Slaughter : recommandé par ma fabuleuse amie Julie que j'aime, il est indéniable que ce roman m'a captivée, et m'a fait passer un moment intense de lecture. Sa construction est réussie, sa tension implacable, bref, en tant que thriller, Pretty Girls honore totalement le contrat. Cela dit, j'ai eu parfois un peu de mal avec la surenchère de gore dont l'autrice nous abreuve tout au long du récit, et j'avoue être bien plus friande des histoires plus intimistes et quelque part plus réalistes, là où Pretty Girls a tendance à vraiment grossir le trait dans l'horreur, ce qui le rend clairement prenant, mais peut-être moins impactant qu'il ne l'aurait été en faisant preuve de davantage de subtilité.

(Julie, ne me tape pas. Il était bien, ce roman, juste pas époustouflant.)

J'ai été déçue...

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Splendeurs et Fureurs de Christina Stead : ce roman avait tout pour me plaire, tout : roman écrit au début du XXème siècle par une autrice résolument féministe, le récit regorge de personnages féminins révoltés par leur propre condition et qui n'hésitent pas à le faire savoir dans des tirades enflammées, étonnantes par leur engagement. Mais le tout reste très convenu, très bourgeois, et consiste en réalité surtout en d'énormes pans de digressions peu pertinentes sur des mondanités qui ne nous racontent plus grand-chose en tant que lecteurs du XXIème siècle. Dommage...

Une relecture bienvenue...
The Book of Ivy (The Book of Ivy, #1) by Amy Engel
The Book of Ivy d'Amy Ewing : j'ai l'impression qu'une vie entière s'est écoulée depuis que j'ai lu ce roman pour la première fois (ça va faire quatre ou cinq ans tout de même, et pas des moindres), et l'exercice de relecture était à ce titre très intéressant. Clairement, ce qui m'avait l'air génial à l'époque n'est "plus" qu'une bonne lecture divertissante à mes yeux aujourd'hui, mais si le roman n'est pas le coup de coeur astronomique qu'il avait été pour moi quand j'avais 14 ans, il reste une lecture franchement bien construite et plutôt intelligente, qui arrive à éviter pas mal de clichés du genre (même si honnêtement, la romance, non, je ne peux pas). Et en tout cas, ça m'a fait passer une super après-midi, et ça, c'était déjà inestimable.

Sur ce, prenez bien soin de vous, et passez un beau mois de mai 💗

mercredi 22 avril 2020

Sophie's Choice de William Styron - Chronique n°513

Titre : Sophie's Choice
Auteur : William Styron
Genre : Historique
Editions : Random House
Date de parution : 1979
Lu en : anglais
Nombre de pages : 575
Résumé : Three stories are told: a young Southerner wants to become a writer; a turbulent love-hate affair between a brilliant Jew and a beautiful Polish woman; and of an awful wound in that woman's past--one that impels both Sophie and Nathan toward destruction.

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Existe également en français

Titre : Le Choix de Sophie
Traduit par : Maurice Rambaud
Editions : Folio/Gallimard
Résumé : À Brooklyn, en 1947, Stingo, jeune écrivain venu du Sud, rencontre Sophie, jeune catholique polonaise rescapée des camps de la mort. À la relation de la rencontre du jeune homme avec l'amour, se superposent la narration du martyre de Sophie, l'évocation de l'univers concentrationnaire et de l'holocauste nazi.

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Sophie's Choice, c'est un petit monument de littérature.
J'allais l'adorer. Je le savais. Ma mère m'en avait parlé avec un mélange de gravité et d'admiration, quelques amis m'avaient décrit son adaptation cinématographique comme l'un des meilleurs films qu'ils avaient vus sur la Seconde Guerre mondiale et la Shoah. 
Globalement, ça avait l'air sacrément bien. 
Malgré tout, j'ai tenu à attendre un peu avant d'enfin m'y plonger, parce que je n'étais pas tout à fait sûre d'être prête à faire face à un récit d'une telle envergure.
J'avais raison.
Sophie's Choice, c'est quelque chose. Il faut en avoir conscience.

C'est avant tout un certain repère culturel, ce qu'on pourrait appeler "une valeur sûre". Lauréat du National Book Award l'année de sa sortie - plus ou moins l'équivalent de notre Goncourt -, le livre a donc fait l'objet d'une adaptation avec rien de moins que Meryl Streep en tête d'affiche, et l'expression "un choix de Sophie" est même passée dans le langage courant pour désigner un dilemme particulièrement insoutenable.

Sophie's Choice, c'est aussi et encore plus un roman d'une ambition narrative absolument folle. Rarement m'a-t-il été donné l'occasion de me plonger dans un récit structuré de façon aussi précise, judicieuse, complexe, en un mot admirable. Faire des allers-retours dans l'histoire est une chose, mais parvenir à ce point à entremêler passé et présent dans une narration qui parvient malgré tout à demeurer fluide et cohérente, et sans jamais égarer le lecteur dans de quelconques impasses chronologiques, ça relève de la prouesse. Mieux, le roman s'en trouve considérablement enrichi, alors que le lecteur navigue entre les couches temporelles, mais aussi les couches de vérité, et que chaque retour en arrière ou chaque projection est l'occasion d'inoculer une nouvelle dimension à l'histoire, de révéler un secret de plus, de saisir une nuance supplémentaire chez les personnages. Cette complexité du récit a enfin et surtout un sens, puisqu'elle vient d'une part de l'enthousiasme et de la confusion du narrateur, Stingo, jeune écrivain qui peine à maîtriser ses élans d'inspiration, d'autre part des mensonges et du traumatisme de Sophie, qui hésite à se livrer complètement et alterne entre différentes versions de son histoire selon le degré de confiance qu'elle a envers son interlocuteur, et enfin en raison du contexte même dans lequel se déroule le roman, un New York de 1947 encore mal à l'aise vis-à-vis d'un conflit encore tellement récent.

Vraiment, plus j'y repense, plus je suis impressionnée.

Le récit aborde un ensemble de sujets absolument inouï, à commencer par la Shoah certes, mais aussi la quête de sens de Stingo, jeune ingénu plein d'espoirs et d'encore plus de déconvenues, amoureux transi et très immature d'une Sophie complexe, insaisissable, tellement touchante, agaçante parfois, ou encore les relations complexes qui lient ces deux personnages à un troisième, Nathan, Juif américain en couple plus que tumultueux avec Sophie. S'ajoutent à la description de ces personnages captivants un travail de fond remarquable sur l'histoire du ghetto de Varsovie, de la déportation, de l'antisémitisme des années 30 et 40 dans le monde occidental, mais aussi des considérations bien plus larges sur l'ensemble des conséquences de la guerre sur la société européenne et américaine. C'est toujours passionnant, jamais caricatural, et surtout, ça force le respect. Il s'agit là d'un roman à lire avec attention, à relire surtout, un récit pour lequel il faut prendre son temps et dont on ne peut à mon sens pas saisir toute la complexité dès la première tentative.

Cela dit, et c'est bien là que je trouve Sophie's Choice remarquable, le roman n'a rien d'aride ou de particulièrement cryptique. C'est une histoire qu'on peut comprendre et savourer à tous les degrés, que ce soit pour ses personnages avant tout, pour son fond historique, pour sa construction narrative, pour ses analyses politiques, bref, un ensemble de thématiques et d'histoires jumelles qui s'offrent avec justesse et clarté au lecteur, et que celui-ci peut choisir de plus ou moins explorer en fonction de sa sensibilité personnelle par rapport aux différents sujets abordés. La seule difficulté que le récit pose est sa longueur, mais là encore, rien que de très surmontable si on prend le temps de le savourer chapitre par chapitre, avec sa prose virtuose et sa puissance émotionnelle rare. Un immense coup de coeur !


jeudi 16 avril 2020

The Talented Mr Ripley de Patricia Highsmith - Chronique n°512

Titre : The Talented Mr Ripley
Autrice : Patricia Highsmith
Genre : Roman noir | Thriller
Editions : W. W. Norton Company
Lu en : anglais
Nombre de pages : 320
Résumé : In this first novel, we are introduced to suave, handsome Tom Ripley: a young striver, newly arrived in the heady world of Manhattan in the 1950s. A product of a broken home, branded a "sissy" by his dismissive Aunt Dottie, Ripley becomes enamored of the moneyed world of his new friend, Dickie Greenleaf. This fondness turns obsessive when Ripley is sent to Italy to bring back his libertine pal but grows enraged by Dickie's ambivalent feelings for Marge, a charming American dilettante. 

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Existe également en français

Titre : Monsieur Ripley
Monsieur Ripley, Jean Rosenthal, Patricia Highsmith | Livre de PocheEditions : Le Livre de Poche
Traduit par : Jean Rosenthal
Résumé : Ripley voulait tout, l'argent, le succès, la belle vie. Il était prêt à tuer pour obtenir tout ça…
Second roman de Patricia Highsmith, Monsieur Ripley est l'acte de naissance d'un des plus extraordinaires personnages de roman policier de tous les temps : Tom Ripley, immoraliste aussi séduisant que dangereux, cynique et d'une intelligence hors du commun. Chargé par un richissime Américain de lui ramener son fils parti en Italie, il va bientôt concevoir un projet diabolique : se substituer au fils prodigue, et vivre à sa place une vie dorée…

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Vous connaissez peut-être l'excellent film adapté de ce roman par Anthony Minghella, très originalement intitulé The Talented Mr Ripley/Le Talentueux Mr Ripley, avec un casting ébahissant composé entre autres de Matt Damon, Gwyneth Paltrow, Jude Law et Cate Blantchett. Si ce n'est pas le cas, je vous ordonne d'aller corriger ça, sur le champ.

Bref, toujours est-il que j'aimais ce film. Beaucoup. Alors en cette période de confinement, j'ai décidé de le regarder une fois de plus, parce qu'il faut croire que j'avais besoin de soleil italien (et surtout de stratégies psychopathiques) pour me distraire de la réalité du lockdown. J'avais vaguement capté qu'il s'agissait d'une adaptation d'un roman assez connu, mais je n'avais pas la moindre idée que la saga Ripley, créée par la fantastique Patricia Highsmith, comptait en réalité cinq opus. Cinq. Cinq romans. Cinq romans que je me suis immédiatement juré de dévorer aussi vite que possible. Cinq romans que je suis en désormais en bonne passe d'avoir englouti avant la fin du mois, puisque à l'heure où j'écris ces lignes, j'ai le nez plongé dans le troisième tome - enfin, il y était plongé il y a encore quelques instants -, et mon ressenti n'a fait que se confirmer au fil des pages.

Ces romans.
Sont.
Géniaux.
Encore davantage que ne l'était le film, où Ripley est fatalement un peu édulcoré par un Matt Damon tout souriant et blondinet.
Parce que comprenez-le bien.
Ripley est un grand malade.
Mais le genre de grand malade qui fait un sacré bon héros de roman.

L'objectif de Tom, c'est de réussir dans la vie, avec le moins d'efforts et le plus de bénéfices possibles. Sa méthode : ruser. Déraper. Et réparer les pots cassés par tous les moyens imaginables, y compris et surtout les plus efficaces et les plus désespérés.
Le roman impose son emprise à son lecteur dès les toutes premières pages, alors que Tom dialogue avec le père de Richard "Dickie" Greenleaf, une vague connaissance qu'il arrive à faire passer pour son ami. Le père dudit Dickie est bien embêté : voilà des mois que son fils mène une vie de pur farniente en Italie, et refuse de rentrer aux Etats-Unis retrouver sa richissime famille. Qu'à cela ne tienne : Tom se porte volontaire (trop aimable) pour partir en Italie et tenter lui-même de faire changer d'avis à Dickie - et le pire, c'est que ça marche. Tom s'envole ainsi (tous frais payés) pour le petit village où Dickie vit sa meilleure vie, et se rapproche petit à petit du jeune héritier. Mais bien entendu, ce qui s'annonçait comme une simple visite de courtoisie va vite s'avérer représenter une opportunité en or pour Tom, mettant en marche une terrible mécanique du désir et de l'envie dont nul n'est assuré de ressortir vivant. 

En deux mots, le récit est aussi génial que sadique. C'est parfaitement orchestré, rythmé par des retournements qu'on sent juste assez venir pour les savourer pleinement, tout en conservant la part de surprise nécessaire pour provoquer ce choc qu'on cherche forcément avec ce genre de roman noir. L'autrice parvient à merveille à jouer avec et à déjouer les attentes de son lecteur, tout en brossant de façon progressive et bien réfléchie le portrait de son glaçant personnage principal. Bien loin d'une ennuyeuse caricature de psychopathe, le personnage de Tom, s'il est horrifiant à tous les degrés, est surtout passionnant en ce qu'il reste humain, compréhensible, et même charmant. Tout au long roman, peu importe si on se l'admet ou pas, c'est lui qu'on veut voir triompher, c'est pour lui qu'on tremble, et c'est aux autres qu'on en veut de lui mettre des bâtons dans les roues. Le roman brouille ainsi de façon jouissive le manichéisme souvent propre aux thrillers, et parvient à créer un mélange de jubilation et de malaise plus que marquant. On est captivé, effaré, repoussé tout autant que fasciné : bref, on ne repose pas l'ouvrage, et on en ressort conquis. Fantastique !