La lecture d'un roman jette sur la vie une lumière.
— Louis Aragon

-

Dernières chroniques...

Dernières chroniques...

concours gabri-le idaho ce-que-le-jour-doit-la-nuit la-proie my-absolute-darling les-dames

mardi 19 mars 2019

Les Heures Solaires de Caroline Caugant - Chronique n°463

Titre : Les Heures Solaires
Autrice : Caroline Caugant
Genre : Contemporain
Editions : Stock (collection Arpège)
Lu en : français
Nombre de pages : 288
Résumé : 
Alors qu’elle prépare sa prochaine exposition, Billie, artiste trentenaire, parisienne, apprend la mort brutale de Louise. Sa mère, dont elle s’est tenue éloignée si longtemps, s’est mystérieusement noyée.


Pour Billie, l’heure est venue de retourner à V., le village de son enfance.

Elle retrouve intacts l’arrière-pays méditerranéen, les collines asséchées qu’elle arpentait gamine, la rivière galopante aux échos enchanteurs et féroces, et surtout le souvenir obsédant de celle qu’elle a laissée derrière elle : Lila, l’amie éternelle, la soeur de coeur — la grande absente.

-------------------------------------------------------------------

C'est une histoire de tentative d'oubli et de déni de réalité. 
Billie s'est construit une vie loin de la maison où elle a grandi, loin de ses souvenirs d'enfance. En engloutissant les kilomètres, elle a espéré faire de même avec son passé, mais comme bien souvent, sa tentative de nouveau départ s'est soldée par une accalmie qui n'était que temporaire. 

La voici, désormais, face au décès de sa mère, alors que celle-ci vivait depuis trois ans en maison de retraite. Le fait que cette mère de toute façon insaisissable soit décédée n'est pas tant ce qui ébranle Billie que les circonstances inexplicables de la disparition : c'est en effet en se noyant que la vieille femme a trouvé sa perte. 
Avec l'annonce de cette mort troublante, Billie se heurte à toutes les questions qu'elle n'a pas eu la force ou le courage de résoudre, dans une confusion chronologique assumée, et une certaine dose de culpabilité. Petit à petit, avec l'aide des lieux envoûtants de son enfance, elle laisse les réminiscences venir à elle, et se plonge dans un passé qu'elle a trop longtemps rejeté. 

Bon.
Voilà pour le résumé.
Pour ce qui est de mon ressenti, voici mon constat principal.

C'est un roman assez frustrant. 
Pas mauvais, loin de là, mais frustrant.

Je l'ai refermé séduite, mais les jours passant, j'y reviens avec un peu plus de circonspection.

On en attend beaucoup, par ce résumé intrigant, cette plume qui se veut pleine d'images marquantes, ce ton sombre et puissant, mais force est d'admettre que deux semaines après l'avoir refermé, il n'en reste pas grand-chose. Le tout est trop long et le trait trop forcé, comme s'il fallait absolument faire à tout prix dans une intensité absolue, comme s'il n'y avait que la noirceur la plus totale pour imprimer une émotion mémorable sur le lecteur. 

Plus problématique encore, certaines relations paraissent difficilement palpables pour le lecteur, comme celle entre Billie et Paul, ou la prévisibilité de l'histoire. Avec une telle montée en crescendo tout au long du roman, on s'attend à un final retournant, inédit, et si le dénouement est plutôt bien amené et laisse une douce note finale, on ne peut pas non plus dire qu'il offre une conclusion d'une folle originalité. L'autrice a voulu raconter une histoire d'absolus, mais n'arrive finalement qu'à un récit inégal selon les passages, tantôt très juste, avec une plume douce et lumineuse, tantôt dissonant, surtout dans certaines envolées lyriques où le style d'écriture se fait presque caricatural.

Loin de moi la volonté de nier que le livre se lit bien, avec fluidité et intérêt lors des passages les plus réussis - notamment le deuxième tiers, bien mieux rythmé que le reste. Les Heures Solaires fait passer un moment de lecture plutôt agréable, tout en poésie et en images évocatrices, mais on n'a finalement droit qu'à une histoire de secret de famille bien maîtrisée dans l'absolu, mais bien trop classique pour qui commence à connaître les ficelles du registre. A vous de voir donc, pour cette lecture qui n'a rien de déplaisant et offre des passages tout à fait touchants, mais qui souffre d'un certain manque d'équilibre, d'un dénouement qui risque de vous laisser sur votre faim et de personnages furieusement insondables - ce qui peut avoir son charme, mais s'avère souvent agaçant. 

Les Heures Solaires est donc un ouvrage onirique, nébuleux, que l'on lit avec facilité et curiosité, mais qui peine à toucher véritablement. Il recèle un certain potentiel,  notamment avec son travail soigné des atmosphères et des décors - l'effet procuré par la maison de famille de Billie peut être qualifié de hantant -  mais reste encore un peu prévisible pour être qualifié de marquant. 

vendredi 8 mars 2019

Le Mur Invisible de Marlen Haushofer - Chronique n°462

Titre : Le Mur Invisible
Autrice : Marlen Haushofer
Genre : Fantastique
Editions : Actes Sud (collection Babel)
Lu en : français
Résumé : Voici le roman le plus célèbre et le plus émouvant de Marlen Haushofer, journal de bord d'une femme ordinaire, confrontée à une expérience - limite. Après une catastrophe planétaire, l'héroïne se retrouve seule dans un chalet en pleine forêt autrichienne, séparée du reste du monde par un mur invisible au-delà duquel toute vie semble s'être pétrifiée durant la nuit. Tel un moderne Robinson, elle organise sa survie en compagnie de quelques animaux familiers, prend en main son destin dans un combat quotidien contre la forêt, les intempéries et la maladie. Et ce qui aurait pu être un simple exercice de style sur un thème à la mode prend dès lors la dimension d'une aventure bouleversante où le labeur, la solitude et la peur constituent les conditions de l'expérience humaine.

--------------------------------------

Certains romans se découvrent par hasard, par instinct, par obligation.
Pour d'autres, cela se fait de façon enthousiasmante, imprévue, voire exaltante.
Ce fut le cas pour moi avec Le Mur Invisible, un roman allemand dont le simple titre n'avait pas même effleuré mes délicates oreilles avant que je ne le découvre sur un post Instagram, vanté par la dessinatrice Diglee. Ma curiosité, relativement titillée, s'est très rapidement téléportée à un niveau stratosphérique lorsque j'ai petit à petit constaté le petit emballement qui s'est petit à petit développé autour de ce livre en apparence assez anodin. 


C'est bien simple : des centaines de lecteurs et lectrices se sont arraché le roman l'espace de quelques semaines, dans les librairies qui se retrouvaient en rupture de stock, sur Amazon où il caracolait en tête des ventes, et même en bibliothèque. L'éditeur a lancé une réimpression, et c'est ainsi que j'ai moi aussi fini par faire partie du groupe assez considérable d'individus ayant cédé aux sirènes mystérieuses de cette troublante histoire dont j'ignorais en réalité globalement tout. 

Alors, me demanderez-vous, ça parle de quoi, ton bouquin ? 

Le Mur Invisible nous propulse aux côtés d'une femme autour de la quarantaine, mère de grands enfants qui l'ont un peu délaissée, et qui fait le constat amer qu'elle a subi sa vie plutôt que de la mener. 
Elle rend un jour visite à un couple d'amis, dans leur chalet un peu perdu dans la forêt. Lesdits amis sortent un soir pour rejoindre le village non loin de leur résidence, laissant notre narratrice seule pour quelques heures. Problème : lorsque cette dernière se réveille le lendemain matin, aucun signe du couple. Elle s'aventure alors à l'extérieur, pour se heurter - littéralement - à un mur invisible (role credits). Petit à petit, bien qu'il lui manque les réponses profondes, elle comprend l'essentiel : quelque chose d'irréversible et de dramatique s'est produit dehors, dans ce monde qui restera désormais pour elle un ailleurs. Les silhouettes qu'elle reconnaît en marchant le long du mur restent inertes, le mur demeure inébranlable : elle n'a d'autre choix que de survivre seule, de trouver un moyen de subsister sans l'assistance de qui que ce soit. 

L'angoisse, a priori. 
Et pourtant. 

Notre héroïne anonyme va en effet se révéler dans cette vie pourtant ô combien imprévue et éprouvante, sans compagnie humaine, dans des conditions plus que rudimentaires, et surtout sans aucune assurance d'être un jour secourue ou même de ne pas être l'ultime être humain sur Terre. Avec une réaction aussi immédiate que méthodique, elle apprend à connaître son environnement, dresse des listes de sources potentielles de nourriture, fait l'inventaire de ses ressources et outils, et se met au travail d'arrache-pied. Au fur et à mesure que les jours défilent et que l'évidence de sa solitude se confirme, elle s'endurcit, approfondit son expertise, et s'entoure même et surtout de compagnons aussi inattendus qu'attachants, à savoir quelques animaux qui sont demeurés de son côté du mur. Elle devient en quelque sorte comme maîtresse et possesseuse de la nature, emplie d'un immense pouvoir, et dans le même temps parcourue de faiblesses qui ne l'en rendent que plus impressionnante. 

Le roman saisit et bouleverse par la détermination de sa narratrice, d'autant plus touchante qu'elle n'est évidemment ni constante ni infaillible. Les instants de doute existent, évidemment, et l'intrigue en elle-même se déroule sur une tension assez implacable de laquelle le lecteur éprouve d'infinies difficultés à se détacher, mais en dépit de cela et peut-être grâce à cela, Le Mur Invisible parvient à se hisser à des sommets de sensibilité et d'intensité. Le livre défile en un kaléidoscope d'émotions qui se contredisent et se complètent en même temps - sérénité, satisfaction, confiance, mais aussi inquiétude, désespoir, isolement -, et témoigne d'une lucidité assez hallucinante de l'autrice par rapport au regard qu'elle pose sur son personnage. Cette femme est crédible, d'un bout à l'autre, en proie à toutes les insécurités légitimes et appropriées à une telle situation de détresse, mais surtout d'une inflexible résolution, d'une inventivité hors-normes et d'une volonté d'acier. 

Le Mur Invisible n'est pas un traité d'agriculture ou une longue déblatération sur les dangers de l'arme nucléaire, c'est avant tout une parabole, un quasi conte de fées doublé d'un manifeste philosophique, en quelque sorte l'épilogue de Candide de Voltaire poussé à son extrême limite. On y voit en effet une affirmation inoubliable d'un personnage féminin brut, authentique, résolu et débordant de ressources, qui réinvente à sa façon la figure de l'ermite, et trouve les moyens de s'épanouir quand tout semblait la pousser à se morfondre et à lâcher prise. On se pose évidemment la question de savoir pourquoi elle s'acharne, pourquoi elle continue de s'efforcer à survivre quand elle sait pertinemment que toutes ses ressources ne sont pas éternelles et que viendra un jour où elle devra se résoudre à baisser les bras. Pourquoi continuer à vivre quand on a perdu l'espoir de retrouver la moindre compagnie humaine un jour, pourquoi continuer à se lever tous les matins lorsque chaque jour est la copie exacte de la veille ? 

C'est là la magie du Mur Invisible : sa logique assez indicible, sa simplicité toute poétique, sa croyance réaffirmée en une vie simple, pure, qui se savoure dans la moindre de ses beautés, qui ne cherche d'autre objectif que d'apporter de l'affection et un soin constant aux individus autour de soi, en l'occurrence les animaux de l'héroïne - qui sont au passage des personnages épouvantablement et merveilleusement attachants. La discipline de la narratrice paraît finalement tout aussi sensée que toute autre façon de mener sa vie, admirable même, assez robinsonesque et dépouillée. C'est une vie pour la vie, pour la beauté de se sentir grandir et de conquérir de petites victoires de tous les instants face aux aléas de son environnement, une vie de responsabilités déchirantes et de moments de grâce. 

Le Mur Invisible s'offre donc comme une véritable expérience, forte et violente, douce et réconfortante. Le récit se déroule dans une routine curieusement magnétique dont on ne parvient pas à se détacher, et établit en quelques pages à peine une figure romanesque splendide dont les atermoiements sont autant de raisons de la soutenir.  C'est une lecture marquante, hypnotique, angoissante et éprouvante, un texte qui interroge et émeut, un récit aux accents d'éternité qui ne manquera pas de vous saisir comme il l'a fait pour moi. Foncez !

-----------------------------------------------------


Rendons enfin à César ce qui est à César, voici le fameux post Instagram qui est à l'origine de cette splendide découverte (et je ne saurais d'ailleurs trop vous enjoindre à suivre la fantastique Diglee et ses régulières recommandations littéraires !).




J’ai dû attendre un jour avant de faire ma chronique de ce livre, tellement il m’a secouée. Je vous l’ai déjà dit en Story, mais pour celleux qui l’ont loupée,voilà ce qui s’est passé. Au cours d’une balade à la Fnac je suis tombée sur ce roman dont je ne savais rien: la couverture m’a attirée (et le fait que ce soit une autrice) et j’ai lu une page au hasard. Les larmes me sont montées immédiatement. J’ai rapidement parcouru le dos, mais je savais déjà qu’en rentrant, j’allais le lire. Résultat: quatre jours de lecture avide. Ce livre est une fine réflexion sur l’humain, sur la guerre, sur la nature, sur la solitude, sur le silence, sur les animaux... et il est si dur à décrire! Le pitch: une femme part en vacances à la forêt chez des amis. Mais un matin, un mur invisible s’est érigé dans la forêt, et tout ce qui est de l’autre côté du mur semble mort. Elle se retrouve donc seule, sans savoir ce qui s’est passé, accompagnée d’un chien qui n’est pas le sien. Commence la survie... et la liberté, aussi. • C’est indescriptible parce que le ton oscille entre tension, angoisse, et plénitude, douceur, sérénité. J’avais envie de franchir le papier et d’être avec elle dans cette clairière. Je ne pensais QU’À ÇA, nuit et jour. Le texte date de 1963 et porte les stigmates d’une époque qui craint l’arme nucléaire. La peur d’une arme nouvelle, qui détruirait le monde, palpite en filigrane. La menace plane, qui ternit la douceur d’une vie au rythme des saisons et de la lumière. • Bref: c’est une sorte de mélange entre « La Route » de Mc Carthy et « Walden, la vie dans les bois »de Thoreau... mais écrit par une femme. Et ça ajoute à la puissance du récit parce qu’en plus, ça brise les codes du genre. Pas d’homme protecteur ou de femmes faire valoir. La figure de l’ermite est revisitée. • Je sais déjà que jamais, jamais je n’oublierai cette lecture. Elle m’a meurtrie, elle m’a nourrie, elle m’a marquée au fer. Impossible d’enchaîner tout de suite, je suis encore trop remuée. . Bon sang, lisez ce livre! (Il y a aussi eu un film Allemand qui paraît-il, vaut le détour!) . . #digleelectures2019 #lemurinvisible #digleelectures
Une publication partagée par diglee_glittering_bitch (@diglee_glittering_bitch) le

mardi 5 mars 2019

Bilan du mois [Février 2019]

Bonjour à tous !


Février était synonyme de retour en cours, de frénésie de devoirs accumulés, de merveilleuses séances de lecture sous un soleil complètement absurde pour un pseudo-hiver, et comme toujours, de craquages en bonne et due forme en librairie. J'essaye toujours de varier au maximum les registres, genres, tons, nationalités des auteurs.autrices, bref, de cultiver un certain éclectisme, et je crois être assez satisfaite de ce que j'ai pu découvrir en février. Voici donc le bilan de mes huit lectures du mois !


Le coup de cœur du mois... (sérieusement ce livre est une bombe)
Le Mur Invisible de Marlen Haushofer : un livre dont je vous reparlerai très bientôt, que j'ai découvert dans des circonstances tout à fait particulières - comme la plupart de celles et ceux qui l'ont lu récemment -, et qui m'a littéralement transportée. Transportée, je vous dis. Une histoire fabuleuse, entre le conte de fées et le récit post-apocalyptique, le tout construit sur une solide base féministe. On adore.
Je commence d'ailleurs à me dire que je développe un sérieux tropisme pour les romans centrés autour d'un ou deux personnages féminins, isolés dans une forêt, dans des conditions extrêmement critiques (entre celui-ci, Dans la Forêt et My Absolute Darling, ça commence à faire beaucoup). C'est... original. 

J'ai adoré...
L’Énigme du Retour de Dany Laferrière : une écriture douloureuse, sensible, pleine de synesthésie et de considérations nostalgiques. C'était suave, poétique, déchirant, désabusé, c'était un très très beau moment de littérature. 
Sur les Chemins Noirs de Sylvain Tesson : les récits des voyages du fameux Sylvain Tesson s'avèrent toujours plus éclectiques, saisissants, étourdissants et passionnants. Ici, l'aventurier misanthrope parcourt les chemins les plus désertiques et, il faut se l'avouer, les plus paumés du pays, dans une sorte de quête de rédemption à la suite d'une chute qui l'a lourdement blessé. C'est encore une fois délicieusement gronchon et fabuleusement émerveillé, bref, je suis fan. 

J'ai beaucoup aimé...
Tout ce dont on rêvait de François Roux : une lecture entamée de façon tout à fait imprévue - c'est bien la meilleure façon d'entamer une lecture -, par une simple intuition qu'elle me plairait. De fait, elle m'a plu, avec son écriture qui m'a emportée dès la première page, son récit très "drame français" mais bien plus juste que la plupart des contenus que j'ai pu lire ou regarder dans des thématiques similaires, des personnages assez poignants auxquels je me suis surprise à repenser des jours après avoir achevé le roman. Très réussi ! 
Gabriële d'Anne et Claire Perest : une fabuleuse biographie, à la fois fouillée sur le plan historique, et évidemment particulièrement touchante puisque les autrices sont les arrières-petites-filles de la femme dont elles décrivent le destin. On savoure le parcours d'une héroïne hors-normes et injustement méconnue, dont les passions, les amitiés et les dérives illustrent toute une époque de création artistique inédite. Surréalisme, féminisme, art : un cocktail assez idéal en somme. 
Résultat de recherche d'images pour "les revenants poche"
Les Revenants de David Thomson : une lecture que j'avais envie d'effectuer depuis longtemps déjà, et que j'ai eu à faire dans le cadre de mes cours : comme qui dirait, j'ai fait d'une pierre deux coups (#ExpressionDeMamie). Comme je l'espérais, il s'agissait d'un essai journalistique captivant car particulièrement travaillé, avec une approche qui m'a paru très juste et pertinente sur un sujet éminemment sensible : le retour des djihadistes islamistes en France après un séjour plus ou moins long et violent en Syrie. L'auteur revient sur de nombreux fondamentaux de l'histoire de l'Etat Islamique avec beaucoup de pédagogie, et formule une analyse très intéressante sur un phénomène plus que complexe - je peux vous poster mon devoir si ça vous intéresse, mais bon, à mon avis, on s'en tiendra là. 

J'ai bien aimé...

Les Heures Solaires de Caroline Caugant : un roman assez nébuleux, insaisissable, qui laisse longtemps son lecteur dans le doute et l'interrogation face aux situations douloureuses qu'il découvre. Une histoire de deuil anesthésié, un peu façon Meursault dans L'Etranger, qui dissimule en réalité des blessures bien plus profondes et douloureuses, le tout porté par une plume un peu déséquilibrée mais souvent parcourue d'images lumineuses. Un roman qui recèle un certain potentiel, mais reste encore un peu prévisible pour marquer les mémoires. 

Je suis mitigée...
Deux Sœurs de David Foenkinos : comme je l'ai déjà décrit dans ma chronique dédiée, le dernier roman de David Foenkinos se lit toujours avec ce même plaisir propre à toute son oeuvre, et offre la même vivacité, le même plaisir apparent d'inventer une histoire de toutes pièces. L'auteur se perd cependant peut-être un peu dans une espèce de caricature du thriller psychologique, dont on ne sait pas vraiment s'il s'agit ou non d'une parodie volontaire. Le tout est donc tout à fait prenant, mais pas vraiment mémorable.

Sur ce, je vous souhaite un formidablissime mois de mars, avec je l'espère pour vous si vous en avez l'occasion, un petit crochet par le Salon du Livre de Paris !

vendredi 1 mars 2019

Deux Sœurs de David Foenkinos - Chronique n°461

Titre : Deux Soeurs
Auteur : David Foenkinos
Genre : Contemporain
Editions : Gallimard (collection Blanche)
Lu en : français
Nombre de pages : 178
Résumé : Du jour au lendemain, Étienne décide de quitter Mathilde, et l’univers de la jeune femme s’effondre. Comment ne pas sombrer devant ce vide aussi soudain qu’inacceptable ? Quel avenir composer avec le fantôme d’un amour disparu ? Dévastée, Mathilde est recueillie par sa sœur Agathe dans le petit appartement qu’elle occupe avec son mari Frédéric et leur fille Lili. De nouveaux liens se tissent progressivement au sein de ce huis clos familial, où chacun peine de plus en plus à trouver un équilibre. Il suffira d’un rien pour que tout bascule… 

--------------------------------------------------------------------

J'aime David Foenkinos. De tout mon coeur. Extrêmement non-objectivement. 

Cet amour a commencé avec - et est en grande partie dû à - Charlotte, qui m'a saisie et bouleversée il y a déjà plus de quatre ans de cela - gloups, le temps file -, et s'est poursuivi avec le temps, les mots, les interviews, et même une rencontre assez fantastique en chair et en os, l'année dernière.

Et voici venu le dernier paru de l'écrivain, Deux Sœurs, un titre volontairement simple et intrigant, un regard insondable de la part du reflet de la jeune femme sur le bandeau, et cette magistrale couverture de la collection Blanche à laquelle je voue toujours une fascination irrationnelle (non, je ne me refais pas).
Ca commence bien.

Deux Sœurs, c'est l'histoire de Mathilde, une Parisienne bien sous tous rapports, prof de français passionnée par son métier, fiancée à Etienne, avec qui elle file le parfait amour depuis plus de cinq ans. Projets de mariages, rapports humains riches avec ses élèves, vie tranquille et paisible. Circulez, y a rien à voir.

Tout ça, ça ne nous intéresse pas, nous autres lecteurs de romans. Nous, ce qu'on veut, c'est du conflit.
Et le conflit survient.

Le conflit s'appelle Iris, il revient tout juste d'une expatriation de cinq ans en Australie, et surtout, il a vécu une histoire d'amour aussi passionnelle qu'inoubliable avec Etienne avant que celui-ci ne rencontre Mathilde.
Iris est de retour. Iris s'impose. Etienne n'a jamais pu oublier Iris. 
Alors ce qui devait arriver arriva. 
Etienne s'en va.
Et Mathilde demeure, seule avec les lambeaux de la vie qu'elle avait cru pouvoir construire pour son couple.

Une rupture, ça chamboule. Bien sûr. 
Mais parfois, ça chamboule vraiment beaucoup.
Comme c'est le cas pour Mathilde.

En l'espace de quelques heures, ce n'est pas uniquement une relation qu'elle perd, c'est un équilibre, un projet d'avenir - voire un plan sur la comète -, un regard qu'elle posait sur elle-même, une compagnie, une vibration qui lui assurait que quoi qu'il arrive, elle serait et demeurerait aimée. 
Désormais, elle n'a plus rien, si ce n'est la solitude d'un appartement qu'elle va de toute façon devoir quitter, le vide des soirées à combler seule, et le désœuvrement d'une existence qu'elle n'est plus capable de porter de ses seuls bras. 

Il lui reste un pilier, une source de réconfort qui s'offre à elle, quand bien même elle l'a un peu négligée avec les années. Agathe, sa grande sœur, qui vit avec son mari et sa toute petite fille Lili dans un petit appartement, et qui lui offre le gîte et le couvert, le temps qu'elle reprenne pied. Mathilde s'installe, évidemment qu'elle s'installe, elle n'a de toute façon plus le choix, et puis après tout, la famille, c'est la famille.
Petit à petit, des routines s'instaurent, des dynamiques de pouvoir aussi. Mathilde se fait à un nouvel ordre des choses, et se forge une place dans la vie de famille de sa sœur, entre tante bienveillante, baby-sitter de secours, et squatteuse un peu amorphe. Un équilibre qui ne saurait s'éterniser...

On connaissait David Foenkinos dans des registres intimistes, délicats, poétiques, élégiaques et ironiques, on l'a même vu explorer l'enquête avec Le Mystère Henri Pick, et on le découvre désormais verser dans un ton bien plus sombre et glaçant que ce qu'il révèle habituellement. C'est un renouvellement audacieux, surprenant, et surtout tout à fait réussi.

L'écrivain prend un plaisir non dissimulé à brosser les traits de ses personnages, mettant ainsi en place les éléments déclencheurs d'une histoire dont on sait qu'elle se muera tôt ou tard en tragédie, avant de donner un grand coup dans la machine dramatique pour la laisser ébranler la mécanique des rouages du destin. 
(Avouez ça rend bien comme image)

On tourne les pages avec fébrilité et impatience d'en découdre, d'autant plus que le récit est fractionné en de très courts chapitres, ce qui pousse à l'extrême le vice bien connu du "encore un chapitre, encore un de plus, juste un...", et résultera pour vous en un engloutissement vorace du roman, d'une traite, comme cela a été le cas pour votre humble servante. La plume de Foenkinos est comme toujours vive, joueuse, fluide, et on se laisse très vite prendre au jeu des portraits, des descriptions, des situations dont on devine très bien comment elles vont dégénérer. 

Le résultat s'avère quelque peu confus à démêler : il est indéniable que l'on suit le récit avec un plaisir non dissimulé, et que chaque page tournée ne fait qu'accroître le désir du lecteur de parvenir au dénouement de cette sacrée histoire. Cependant, à trop vouloir tirer la corde du roman noir, du tragique, des sentiments sombres, tortueux et inavouables, force est d'avouer que Foenkinos verse parfois du côté du caricatural. Sans rien dévoiler de l'intrigue, disons simplement que certains points de bascule s'opèrent bien brutalement, certains comportements s'apparentent quelque peu à des facilités dans la mesure où ils paraissent tout de même très surprenants de la part de personnages dont la personnalité ne laissait pas transparaître quoi que ce soit de relié à de tels actes. Le roman est en réalité bien court pour un récit d'une telle intensité et d'une telle violence, et sa progression peut paraître à plus d'un titre accidentée.

Deux options s'offrent alors au lecteur, l'une aussi légitime que l'autre : regretter ce manque de subtilité et cette volonté presque grossière de pousser le récit vers les confins du supportable en termes d'horreur et de tension relationnelle, ou choisir d'y voir une parodie volontaire, une sorte d'exercice de la part de l'écrivain en somme, qui s'amuserait à s'emparer d'un genre bien connu, le thriller psychologique intimiste, pour le manipuler à son gré et en faire un texte qui pourrait presque en devenir drôle tant il exploite à fond le registre, jusqu'à en trouver les limites. En l'absence du principal concerné, je m'abstiendrai de tout jugement définitif, et ne peux donc conclure qu'en réaffirmant le plaisir de lecture qu'a malgré tout été Deux Sœurs, quand bien même on peut s'accorder à trouver le fond du récit un peu inconsistant, et s'interroger sur ce qui subsiste de cette histoire de déceptions jalouses et de remords acides une fois le point final posé. 

mercredi 20 février 2019

Concours pour le Paradis de Clélia Renucci - Chronique n°460

Titre : Concours pour le Paradis
Autrice : Clélia Renucci
Genre : Historique
Editions : Albin Michel
Lu en : français
Résumé : Dans le décor spectaculaire de la Venise renaissante, l'immense toile du Paradis devient un personnage vivant, opposant le génie de Véronèse, du Tintoret et des plus grands maîtres de la ville. Entre rivalités artistiques, trahisons familiales, déchirements politiques, Clélia Renucci fait revivre dans ce premier roman le prodige de la création, ses vertiges et ses drames.

-------------------------------------------------------------

On est au seizième siècle, et on est à Venise.
Voilà une excellente façon de commencer un roman. 

Mieux que ça : on est au seizième siècle, toujours à Venise, au coeur du Palais des Doges, qui se remet tout juste d'un terrible incendie, et cherche désormais le génie qui aura le privilège d'imaginer le chef-d'oeuvre pictural qui remplacera son Paradis perdu.

Véronèse, le Tintoret, leurs fils, leurs proches, leurs apprentis, d'autres concurrents encore, le clergé, le Doge, autant d'individualités plus ou moins connues, dont, pour ma part, je ne connaissais que le nom auréolé d'une certaine gloire, mais pas le destin précis. Il s'agit alors de résister à la tentation de se ruer sur la première page Wikipédia venue, pour savourer le suspense subtil que l'autrice parvient à tisser. Qui triomphera ? Qui verra son nom inscrit dans les annales de l'histoire ? Qui passera à la postérité ? Et à quel prix ? 

C'est une histoire merveilleusement dépaysante, qui parvient à catapulter son lecteur dans un monde onirique, cruel et furieusement inspirant, où la créativité est élevée au rang de valeur reine, et où les personnages se disputent le titre d'être le plus talentueux de toute la cité. Cette émulation d'une incroyable intensité porte tout le texte à un rythme endiablé et fascinant, alors que les années défilent, que les rivalités se teintent d'aigreur et que les uns subtilisent les idées des autres. 

C'est aussi un récit qui rassure, aux accents familiers, parce qu'on a en tête les reflets de ces peintures, les échos d'anciens cours d'histoire et autres documentaires, des souvenirs ou des projets de voyage, peut-être. Ce que Clélia Renucci parvient à accomplir avec ce récit historique a priori bien éloigné de notre réalité, c'est titiller notre imaginaire collectif, notre fibre contemplative, notre enthousiasme enfantin pour la compétition et notre folie des grandeurs. On se prend à soutenir un peintre, puis un autre, à interrompre sa lecture pour aller se perdre sur Google Images en se pâmant d'admiration face aux oeuvres de tel ou tel artiste, puis à se replonger dans le texte pour en savourer les riches descriptions et les sous-intrigues attachantes. 

On déambule, on découvre les multiples personnages de ce feuilleton dont l'amplitude couvre plus de douze ans, on les voit vieillir, s'accrocher, renoncer, se déchirer, on les comprend, un peu, alors qu'ils n'ont parfois pas plus d'une dizaine de pages pour s'épanouir. Concours pour le Paradis est en réalité une invitation plus qu'une encyclopédie, une main tendue de la part de l'autrice pour pousser ses lecteurs à se renseigner, à découvrir, à s'évader. C'est romancé, évidemment, et les rivalités que l'on se plaît à suivre sont largement extrapolées, mais ça fonctionne d'un bout à l'autre. C'est une belle chronique, un mélange réussi d'histoire de l'art, de considérations techniques et d'atermoiements romanesques, bref, un véritable plaisir de lecture à s'offrir pour illuminer ses soirées de lecture des couleurs éclatantes de la Renaissance vénitienne. Foncez ! 

dimanche 17 février 2019

Gabriële d'Anne et Claire Berest - Chronique n°459

Titre : Gabriële
Autrices : Anne et Claire Berest
Genre : Biographie
Editions : Le Livre de Poche
Nombre de pages : 480
Lu en : français
Résumé : Septembre 1908. Gabriële Buffet, une jeune femme de vingt-sept ans, indépendante, musicienne, féministe avant l'heure, rencontre Francis Picabia, un peintre à succès et à la réputation sulfureuse. Il avait besoin d'un renouveau dans son œuvre, elle est prête à briser les carcans : insuffler, faire réfléchir, théoriser. Elle devient « la femme au cerveau érotique » qui met tous les hommes à genoux, dont Marcel Duchamp et Guillaume Apollinaire. Entre Paris, New York, Berlin, Zurich, Barcelone, Étival et Saint-Tropez, Gabriële guide les précurseurs de l'art abstrait, des futuristes, des Dada, toujours à la pointe des avancées artistiques.

--------------------------------------------------------------

Il est de ces histoires merveilleuses dont l'on n'entend jamais parler, par une injustice historique, un biais inexplicable, un bug technique de la logique de l'Univers.

Celle de Gabriële Buffet en fait partie. 

Enfin, en faisait partie, puisque grâce à deux de ses arrière-petites-filles, sa vie est désormais retracée, inscrite entre les quelques 480 pages d'un roman dense, passionné, prenant. 
Désormais, Gabriële appartient à l'histoire, elle aussi.

Gabriële, c'est cette femme dont l'orthographe du nom - qu'elle s'est choisi elle-même - peut laisser perplexe, qui a surtout décidé de ne jamais se laisser imposer quoi que ce soit dans sa vie, et de toujours se laisser la possibilité de choisir, de bifurquer, de tout renverser, de repartir de zéro. 
Elle naît au crépuscule du XIXème siècle, se destine à une carrière de grande compositrice à une époque où la plupart des écoles de musique sont obstinément fermées aux femmes, voyage, se refuse à se marier, jusqu'au jour où elle rencontre le peintre Francis Picabia, coqueluche des salons de peinture, jeune millionnaire en puissance, pasionaria insolente et géniale. Gabriële le sait, très vite : sa vie, elle la passera aux côtés de Francis, pour le meilleur et pour le pire, dans la popularité, la solitude, dans les périodes de vache maigre comme dans celles où la critique se pâmera d'admiration pour le talent du peintre. 

Elle a déjà fait son choix. 
Alors elle l'épouse, elle s'installe avec lui, elle le conseille, elle le porte, et bientôt, elle se fond avec lui dans une bande d'amis un peu fous et surtout formidables, dont les noms résonnent pour nous comme des légendes : Marcel Duchamp, Guillaume Apollinaire, André Breton, Marie Laurencin, Luis Bunuel, Jean Cocteau ou encore Pablo Picasso.  
(Ne sont-ils pas adorables)
C'est ambitieux, comme idée, ce roman qu'est Gabriële. C'est en fait, pour ses deux autrices, s'attaquer au destin d'une femme irrécupérablement insaisissable, mais aussi à celui de leur propre arrière-grand-mère - qu'elles n'ont jamais connue au demeurant -, en cumulant les casquettes de biographes, de romancières, de descendantes, d'inconnues, de familières. 
C'est ambitieux, ça aurait pu être périlleux, mais c'est diablement convaincant.

La réussite du roman tient à plusieurs qualités, mais notamment celle-ci : sa passion. On sent derrière ces quelques centaines de pages des mois et des mois de recherches fouillées et appliquées, et plus largement un véritable souci de rendre justice à cette figure hors-normes en point d'en paraître fictive. Les autrices peignent l'époque à grands coups de descriptions fouillées et de portraits attendris, imaginent, connectent, avouent leur ignorance, expliquent, s'extasient. Et le lecteur, forcément, suit.


L'enjeu était aussi et surtout de laisser transparaître toutes les contradictions de Gabriële sans que cela ne fasse d'elle un personnage agaçant ou peu crédible. Mais au contraire, ici, plus la jeune femme hésite et rétropédale, plus on s'attache à elle, plus on se plonge dans ses dilemmes propres à son époque et à son engagement artistique. Bien sûr qu'une femme comme elle veut se dévouer corps et âme à l'art - mais cela laisse-t-il une place pour son grand amour, Picabia ? Bien sûr qu'elle n'aspire qu'à l'indépendance, mais n'a-t-elle pas aussi ce besoin inavoué de soutien, voire de protection ? Bien sûr, on le voit, on le sent, elle aime profondément et foncièrement ses amis, son entourage, mais on perçoit aussi sa soif de solitude, de paix, autant de désirs inconciliables qui se bousculent et se déchaînent le long d'un récit captivant. Comment faire, alors ? 

Comment vivre lorsque l'on est Gabriële Buffet et que l'on ne saura jamais se satisfaire de ce que le monde a à offrir, avec ses guerres, ses blocages et ses imperfections ?

C'est un roman brodé d'énergie furieuse et créatrice, celle de Picabia, et d'exigence mature et passionnée, celle de Gabriële, parcouru de piques d'érudition qui ne se teintent jamais de prétention, purement romanesque mais tout aussi riche d'un documentaire, une tragédie aux accents comiques, une biographie qui s'accommode très bien de ses zones d'ombres. Gabriële se lit vite et fort, entraîne son lecteur dans un halo d'extase artistique, de frénésie intellectuelle, d'émerveillement contemplatif, non sans quelques échos nostalgiques. Plus qu'un bel hommage, c'est un texte qui peut devenir une petite expérience si on choisit de l'accompagner de la musique de Debussy, des toiles de Duchamp, Picabia et Picasso, de l'architecture diabolique de New York, des photos de famille disséminées entre les pages. C'est une plongée dans la bande d'amis la plus fascinante et tumultueuse qui soit, les surréalistes, une odyssée artistique un peu chaotique, un destin enfin, celui d'une femme dont on ne savait rien et que l'on voudrait comprendre - un peu -, bref, une lecture douce-amère, qui ouvre tout un tas de portes mais accepte aussi de devoir en laisser certaines closes. 

samedi 9 février 2019

Bilan du mois [Janvier 2019]

Bonjour à tous ! 
Le mois de janvier a filé, emportant avec lui le doux souvenir des vacances, mais riche en découvertes et en escapades littéraires. Pour ce qui est de ma petite personne : j'ai repris mes études en deuxième année avec un nouveau semestre pour le moins chargé mais tout à fait intéressant, et j'ai eu la délicieuse joie d'apprendre que je partirai l'an prochain en échange universitaire à l'université McGill à Montréal, ce qui m'a plongé dans un océan de soulagement et de bonheur. Ca va être purement formidable, même si mon organisme va probablement être involontairement cryogénisé par le froid ambiant. 
Sur ces notes réjouies, plongeons-nous donc sans plus attendre dans le bilan des douze ouvrages qui ont fait mon mois de janvier !


Le coup de cœur du mois...
Image associée
La Part de l'Autre d'Eric-Emmanuel Schmitt : bon, ce n'est en réalité pas un véritable coup de coeur dans le sens où il s'agissait d'une relecture que j'avais déjà immensément adorée il y a un peu plus de deux ans, mais je n'allais pas me priver de vous en reparler pour autant. LISEZ. CE. LIVRE.
Voilà.

(Pour ceux qui n'en auraient jamais entendu parler : c'est formidable, c'est brillant. Il s'agit d'une biographie fictive qui met en parallèle deux versions de l'existence d'Adolf Hitler : l'une plausible historiquement, qui retrace les événements de sa vie en s'autorisant des plongées dans le romanesque, et l'autre complètement fictive, qui repose sur une hypothèse de départ : "et si Hitler avait été pris à l'Académie des Beaux-Arts de Vienne" ? C'est sublime, c'est fascinant, que dire ? Ah oui. LISEZ. CE. LIVRE.)

J'ai adoré...
La Honte et L'Événement d'Annie Ernaux : est-il encore besoin de le préciser, j'adore, j'adore Annie Ernaux. Le but de ma vie est désormais de liquider toute sa bibliographie. Voilà. Merci.
(Je signale au passage un petit coup au cœur tout particulier pour L'Événement, dont l'émotion glaciale et la beauté sobre m'ont bouleversée)
Concours pour le Paradis de Clélia Renucci : un roman qui me faisait de l’œil depuis sa sortie en septembre, et qui a su largement tenir ses promesses. A coups de descriptions flamboyantes, de rivalités à vif qui s'étalent sur plus d'une dizaine d'années, de tirades passionnées sur l'amour de l'art et sur ce qu'est la beauté, et enfin dans le décor de la Venise du XVIème siècle, le récit parvient à dépayser, transporter, émouvoir, le tout en moins de 300 pages. 

J'ai beaucoup aimé...
Indiana de George Sand : un roman que j'ai arbitrairement choisi de lire en raison de son titre et de l'aura de son autrice, dont je n'avais jusqu'alors rien lu, à mon grand désespoir. C'est désormais chose faite, et je suis plus que satisfaite de cette lecture pleine d'émois et de passions contrariées, dont le narrateur ironique a su me ravir à plusieurs reprises par ses remarques cyniques, et dont la plume m'a impressionnée par sa maturité, étant donné qu'il s'agit d'un premier roman.
La Proie de Philippe Arnaud : un roman saisissant, qui a su me prendre par surprise alors que j'en attendais tout à fait autre chose, et dont je ne saurais trop recommander la lecture glaçante et déstabilisante...
Résultat de recherche d'images pour "le conflit la femme et la mère"
Le Conflit, la Femme et la Mère d'Elisabeth Badinter : un essai tout à fait intéressant à plus d'un égard, qui interroge les exigences non seulement excessives mais qui plus est contradictoires que l'on impose aux jeunes femmes et aux jeunes mères, mais aussi l'évolution même de l'idéal que l'on se fait de la mère au cours des siècles. 

J'ai bien aimé...
Three Dark Crowns et One Dark Throne de Kendare Blake : une relecture pour le premier tome, une découverte pour le deuxième, parce qu'il n'y a parfois rien de tel pour affronter la bise hivernale que de se (re)plonger dans une saga de fantasy aux exploits épiques et aux dilemmes cornéliens. La suite est à la hauteur du premier tome, haute en couleurs et en retournements de situation, et m'a fait passer un moment de lecture hautement divertissant, au fort potentiel d'évasion.
Les Immortelles de Prague de Sophie Pons : l'un de ces romans que j'ai trouvés complètement par hasard dans une librairie d'occasion, et qui m'a offert une lecture pleine de mystères, d'intrigues entremêlées les unes aux autres, de complots et autres révélations, bref, une découverte plus qu'appréciable ! 

Je reste mitigée...
Bad Feminist de Roxane Gay : je suis la première navrée d'avoir à l'écrire, mais on m'a probablement survendu cet ouvrage. J'en ai entendu parler comme d'un futur texte fondateur, mais le résultat, très fragmentaire, manque à mon avis de cohérence et même de pouvoir "innovateur". C'est, en réalité, une collection de pensées plus ou moins pertinentes quoique souvent touchantes de la part d'une personnalité tout à fait intéressante et dont la voix compte, mais qui n'a pas grand chose de l'essai féministe révolutionnaire que j'avais (sans doute à tort) espéré.
Idaho d'Emily Ruskovich : c'était ambitieux, peut-être un peu trop, prise de tête, carrément trop, perché, brumeux, dérangeant, bien écrit cela dit, mais sans doute pas fait pour moi.

Sur ce, je vous souhaite un excellent mois de février !

dimanche 3 février 2019

Idaho d'Emily Ruskovich - Chronique n°458

Titre : Idaho
Autrice : Emily Ruskovich
Genre : Contemporain
Editions : Random House Trade
Nombre de pages : 336
Lu en : anglais
Résumé : One hot August day, a family drives to a mountain clearing to collect birch wood. Jenny, the mother, is in charge of lopping any small limbs off the logs with a hatchet. Wade, the father, does the stacking. The two daughters, June and May, aged nine and six, drink lemonade, swat away horseflies, bicker, and sing snatches of songs as they while away the time.

But then something unimaginably shocking happens, an act so extreme it will scatter the family in every different direction.

In a story told from multiple perspectives and in razor-sharp prose, we gradually learn more about this act, and the way its violence, love and memory reverberate through the life of every character in Idaho.
 


---------------------------------------------------------

Existe également en français

Titre : Idaho
Résultat de recherche d'images pour "idaho gallmeister"Editions : Gallmeister
Résumé : Idaho, 1995. Par une chaude journée d’août, une famille se rend dans une clairière de montagne pour ramasser du bois. Tandis que Wade, le père, se charge d’empiler les bûches, Jenny, la mère, élague les branches qui dépassent. Leurs deux filles, June et May, âgées de neuf et six ans, se chamaillent et chantonnent pour passer le temps. C’est alors que se produit un drame inimaginable, qui détruit la famille à tout jamais. Neuf années plus tard, Wade a refait sa vie avec Ann au milieu des paysages sauvages et âpres de l’Idaho. Mais alors que la mémoire de son mari s’estompe, Ann devient obsédée par le passé de Wade. Déterminée à comprendre cette famille qu’elle n’a jamais connue, elle s’efforce de reconstituer ce qui est arrivé à la première épouse de Wade et à leurs filles.

---------------------------------------------------------

Hm. 
Je suis comme qui dirait perplexe. 

D'habitude, lorsque je termine un roman, c'est assez évident. 
Je suis enthousiaste, ou je ne le suis pas. 

Ici, je n'ai toujours pas décidé.
Tentons de trancher ensemble. 

Idaho m'a principalement attirée pour de très mauvaises raisons qui s'avèrent cela dit souvent payantes : 
1) sa couverture (je sais, je suis une âme vile et superficielle)
2) le fait qu'il ait été publié en France aux éditions Gallmeister aka les meilleures éditions de la Création (en gros)
3) le fait que le résumé du roman soit si sibyllin et prise de tête mystérieux, et que je sois encore plus embrouillée après l'avoir lu qu'avant
4) le fait que ça avait l'air de se passer dans la nature et que j'ai une obsession un intérêt pour les romans qui se passent dans une quelconque forme de nature
5) environ six journaux aux titres très impressionnants me promettaient sur la couverture que c'était "splendidly written" et "fascinating", et je suis un pigeon

Comme vous le constatez, rien que des motifs très raisonnables.
Bref, toujours est-il que j'ai lu ce livre. 
Et quel livre. 

On peut résumer Idaho comme une succession de questions de plus en plus sombres et de plus en plus torturantes auxquelles l'on trouvera de moins en moins de réponses satisfaisantes. 

Voilà le programme. 

Le résumé peut en effet laisser croire à une sorte de thriller psychologique, ou du moins à une enquête, à une lente progression de mystère jusqu'à des éléments de résolution.
De la psychologie, ça oui, il y en a. Du thriller, pratiquement pas.
C'est avant tout ce que l'on appellera une exploration, de personnages, d'un environnement, d'évolutions internes. On suit les dédales infiniment tortueux de ces personnages plus qu'instables, on les appréhende au fil des époques sur plusieurs décennies, on se laisse aller à des hypothèses de plus en plus dérangeantes, le tout porté par un récit de moins en moins prévisible et équilibré. 


S'il est bien une qualité que l'on doit reconnaître à Idaho, c'est son audace. L'autrice choisit de ne jamais se reposer sur ses acquis, de ne jamais se laisser aller au final que l'on attend. Alors que l'on s'attend dès les premières pages à faire connaissance avec Wade, Jenny et leurs deux filles, on découvre en réalité la situation de Wade des années après le drame évoqué dans le résumé, et on ne finit par évoquer le coeur de l'intrigue que des dizaines de pages plus tard. Le roman saute constamment entre les époques, des années 70 à 2025, et s'il est bien une règle que vous devez retenir, c'est celle-ci : l'autrice saura toujours, toujours vous frustrer et créer un sentiment d'attente chez vous. Qu'il s'agisse d'un obscur personnage secondaire, d'un symbole dont l'on sent qu'il a une importance mais que l'on serait bien incapable de comprendre, d'une allusion cryptée ou encore d'un retour en arrière sans aucun contexte, Idaho est juché d'embûches et autres obstacles à la compréhension, ce qui peut créer chez son lecteur une double réaction. D'une part, un sentiment de curiosité, d'intérêt piqué au vif, mais d'autre part, une éventuelle lassitude qui peut finir par surgir et par gâcher quelque peu le plaisir de lecture. 

Le roman est certes intéressant et osé à plus d'un titre, mais laisse malgré tout un sentiment d'insatisfaction face à tant de réponses fragmentaires. On a l'impression d'avoir contemplé l'autrice jeter en l'air des dizaines d'idées pertinentes pour n'en rattraper qu'une ou deux. Votre appréciation personnelle dépendra donc de votre capacité à accepter une histoire inachevée, frustrante, à l'instar finalement de la terrible torture dans laquelle se trouvent plongés ses personnages après un drame qui n'en finit pas de se nimber de mystère. 

C'est donc un roman dense, qui nécessite une attention constante et une capacité à se laisser perturber, voire malmener, par une narration cruelle et violente. L'écriture en elle-même est exigeante, imprévisible, tantôt plongée dans la psyché d'un personnage, tantôt soigneuse et descriptive, tantôt chaotique et capricieuse. Idaho est indéniablement un texte très écrit, très construit, mais son résultat final pourra ne pas être du goût de tous. On en retiendra ses symboliques d'une force dévastatrice, ses dilemmes déchirants, sa violence croissante et ses questionnements torturés... pour le meilleur comme pour le pire.