La lecture d'un roman jette sur la vie une lumière.
— Louis Aragon

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samedi 14 juillet 2018

Parenthèse - Mes lectures de l'été 2018

Certes. Nous sommes déjà mi-juillet. 
Mais il n'est jamais trop tard pour dresser des listes de livres, alors c'est parti, voici les titres que j'espère que je vais absolument lire d'ici la rentrée ! 

Je vous préviens, c'est éclectique. Mais quand je dis éclectique, c'est éclectique sévère.

Du côté des classiques...



Zola, Nana, Pot-Bouille, Au Bonheur des Dames : parce que j'ai dit que je lirais tous les Rougon-Macquart, et qu'une Capucine n'a qu'une parole. 
Et parce que j'aime Zola. Beaucoup.
Belle du Seigneur d'Albert Cohen : parce que j'ai promis que je le lirais à un adorateur de Cohen qui se reconnaîtra ici, et qu'encore une fois, une Capucine n'a qu'une parole. 
Quatre-vingt-treize de Victor Hugo : parce que j'ai promis que je le lirais en même temps qu'elle à une de mes meilleures amies et... attendez, j'ai comme un sentiment de déjà-vu.
Go Tell It On The Mountain de James Baldwin : parce que je me meurs d'envie de lire cet auteur depuis des mois et qu'il est temps de le faire. 
(Bon, celui-là pour le coup,  je n'ai promis de le lire à personne)

Des contemporains...
Dicker, La Disparition de Stephanie Mailer, parce que j'ai besoin de ma dose estivale de page-turner.
Résultat de recherche d'images pour "stephen king books"
Non, on se calme, je ne vais pas lire tout ça. Juste un. mais je ne sais pas encore lequel.
N'importe quoi de Stephen King, parce que je n'en ai jamais lu une page et que ce n'est pas décemment possible.
The Sparsholt Affair d'Alan Hollingust : je ne saurais pas rationnellement expliquer pourquoi, mais ce roman m'attire de façon magnétique. Est-ce le décor de l'université d'Oxford, une passion insoupçonnée pour l'île de sa Majesté, pour les romans d'apprentissage, aucune idée, toujours est-il que je veux le lire. 

Quelques titres pour faire semblant d'avoir une culture (parce que la rentrée arrive vite mine de rien)
Popper, La Société Ouverte et ses ennemis : parce qu'il faut bien se conformer au cliché de l'étudiante en science politique que je suis et lire des ouvrages de philosophie politique.
Et parce qu'il a une bonne tête, ce Karl.
Foucault, Histoire de la sexualité tome 1, parce que tout ce que j'ai pu lire de-ci de-là de Foucault m'a enthousiasmée, et que la toute récente parution du quatrième tome de cette Histoire me donne le coup de fouet qu'il fallait pour me lancer.

Hm. A la réflexion, ce n'était peut-être pas la métaphore idéale pour parler de cet ouvrage.
De Beauvoir, Le Deuxième Sexe, parce que c'est terrible, je n'en ai lu que des extraits et jamais le texte intégral, et ça pèse sur ma conscience féministe. 

Sur ce, je vous souhaite de façon extrêmement ponctuelle un très bel été, et d'excellentes vacances si vous avez la chance d'en avoir ! 
Et bien évidemment, cela relèverait du miracle si j'arrivais à lire tous les romans de cette liste. Partons donc sur l'idée que je n'en finirai qu'un sur deux. Principe de réalisme.

jeudi 12 juillet 2018

Une Caravane en hiver de Benoît Séverac - Chronique n°424

Titre : Une Caravane en hiver
Auteur : Benoît Séverac
Genre : Contemporain | Jeunesse
Editions : Syros
Lu en : français
Résumé : Arthur est en voiture lorsqu’il assiste à l’agression d’un garçon de son âge, à un feu rouge. Poussé par son instinct, il va à sa rencontre. Ce garçon, c’est Adnan, un réfugié syrien. Il vit dans une caravane au milieu d’un terrain vague avec sa mère, qui lui a appris à garder la tête haute en toute situation. Entre Arthur et Adnan va naître une amitié qui résistera à l’incompréhension des adultes. Une amitié qui poussera les parents d’Arthur à aider, eux aussi, Adnan et sa mère. Une amitié qui va tous les faire basculer dans une aventure digne d’un roman d’espionnage

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Un grand merci aux éditions Syros et en particulier à Véronique pour cet envoi !

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Quelque chose cloche avec Arthur. 
Quelque chose a changé chez lui.
Il n'est plus jamais là, il vole de l'argent à ses parents, ses notes dégringolent. C'est incompréhensible.
Alors ses parents engagent un détective privé pour découvrir ce qu'il trame en dehors du lycée. Ils s'attendent à tout, drogue, armes, mauvaises influences,  n'importe quoi, mais certainement pas aux conclusions que le détective finit par leur livrer. 
Il semblerait qu'Arthur se soit lié d'amitié avec un réfugié syrien, avec qui il passe le plus clair de son temps, et à qui il remet l'argent qu'il dérobe chez lui.
Les parents d'Arthur passent par toutes les couleurs, choc, colère, admiration, reproche, désarmement, mais décident de se confronter à leur fils et à son ami. De comprendre. D'apprendre. De vivre ensemble.

Une Caravane en hiver est un roman simplement écrit et facile d'accès, qui veut sonner juste aux oreilles de lecteurs de tous âges, en décortiquant aussi bien les ressentis des adolescents que ceux de leurs parents. On ne peut que saluer le ton général du texte, qui évite toujours toute forme de manichéisme, de caricature ou même de simple jugement de valeurs. Tout est toujours remis en question, personne n'a constamment raison ou constamment tort, et un certain nombre de problématiques importantes sont débattues intelligemment sans arriver à des conclusions péremptoires. Les personnages s'interrogent ainsi tous ensemble sur la loyauté, le devoir, la responsabilité, le mensonge, de façon ouverte et sincère. Et ça fait du bien. 

Il faut défendre ce petit roman, parce qu'à l'inverse de tous les discours alarmistes et cyniques que l'on entend encore trop souvent, Une Caravane en hiver montre bien que la jeunesse d'aujourd'hui est tout sauf moribonde, et ne manque ni de passion, ni d'altruisme, ni de capacité d'engagement. A mi-chemin entre le roman d'initiation, la fable humaniste et le polar, ce texte brille par sa volonté d'être compréhensible par tous et de faire preuve d'un réalisme à toute épreuve. Qu'il s'agisse du comportement des personnages, de la crédibilité de leurs réactions et de leurs situations, ou même du décor, tout est pris au sérieux, le moindre détail est réfléchi, et si le rendu est parfois un peu explicatif, et que l'on se sent donc quelque peu détaché des personnages, le tout sonne vrai. C'est donc un joli roman jeunesse, rythmé, plutôt sensible, tout à fait recommandable pour de jeunes lecteurs adolescents !

lundi 9 juillet 2018

Les Collisions de Joanne Richoux - Chronique n°423

Titre : Les Collisions
Autrice : Joanne Richoux
Genre : Contemporain
Editions : Sarbacane (collection Exprim')
Lu en : français
Nombre de pages : 288
Résumé Gabriel et Laetitia entrent en Terminale Littéraire.
Lui, il est brumeux et arrogant.

Elle, elle est fière comme pas possible et cleptomane.
Eux, ils s’ennuient royalement,
et ils ont comme une envie de le faire payer à tout le monde…Ça tombe bien : cette année, ils vont étudier Les Liaisons dangereuses.
Forcément, ça va leur donner des idées…

Acoquiner Solal et Ninon, par exemple.
Rendre fou Dorian, l’ex de Laetitia, à l’aide de théories du complot.
Et puis Gabriel, il pourrait tenter de décrocher un rencard avec Mademoiselle Brugnon, la prof d’Arts Plastiques.
Bref : Valmont et Merteuil ont trouvé leurs proies.
Tout est en place. À deux doigts d’exploser.

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Un grand merci aux éditions Sarbacane et en particulier à Lucie pour cet envoi ! 

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Gabriel et Laetitia s'ennuient.
Autour d'eux, personne n'est vraiment digne d'intérêt. Ni les gens du lycée, ni les profs, ni leur famille. 
Encore une année à tuer et la vie commence. 
D'ici juin et le bac, il y a dix mois, solide. 
Mais Gabriel et Laetitia ont de l'imagination à revendre et un sens du romanesque inouï.
Et il se trouve que la deuxième oeuvre au programme de littérature est ce texte retors, jouissif et passionnel, ce roman épistolaire qu'ils connaissent par coeur. 
Choderlos de Laclos.
Les Liaisons Dangereuses.

Et si...
Et si Merteuil et Valmont pouvaient devenir deux adolescents du début du XXIème siècle ? 
Et si les êtres humains étaient aussi aisément manipulables que le livre le suggère ? 
Et si jouer avec les esprits pouvait donner un souffle nouveau à deux existences moribondes et cyniques ? 

Les stratagèmes se précisent, les plans d'attaque s'aiguisent. 
Et les jours défilent. 

Dans le filet de Gabriel et Laetitia s'échouent leurs proies, emportant avec elles le peu de retenue et de pudeur qui retenait encore les pulsions les plus premières des deux comparses. 
Ils n'ont plus de limites. 
Plus d'entraves.
Ils deviendront les dieux de leur propre vie, les auteurs de leur propre histoire. 

Rien ni personne ne pourra les en empêcher. 
Rien ni personne, si ce n'est eux-mêmes. 

Et les jours défilent encore. 

La plume de Joanne Richoux taille dans le vif, avec une précision implacable, étale en place publique le désarroi des cibles de son couple de héros, entraîne de sa poigne ferme le lecteur dans un jeu qui le fascine tout autant qu'il le révulse. La mélodie doucereuse du récit gagne en force au fur et à mesure que la toile machiavélique se tisse et s'étend, que les personnages s'étoffent et s'affirment, et bien sûr, que le nœud tragique se resserre.

Car les personnages de ce genre d'histoires ont beau se croire plus puissants que leur propre destin, arrive toujours le moment où ils commettent leurs premières erreurs. 

Et le lecteur se trouve écartelé par les sentiments contradictoires que lui inspirent les protagonistes.
Fascination, comment pourrait-il en être autrement face à des personnalités aussi magnétiques, aussi perfides, aussi ambitieuses ? 
Dégoût, comment pourrait-il en être autrement face à ce mépris constant des règles et des individus ? 
Passion, pour les mots, les images convoquées par l'autrice, toujours à mi-chemin entre le sublime et le sordide, par cette intrigue à la fois grandiose par son intensité et triviale par son cadre. 
Oui, triviale, parce qu'au fond, avec quoi jouent Laetitia et Gabriel, si ce n'est deux ou trois anonymes dans un lycée méconnu ? 

Et voilà le lecteur attristé, choqué, peiné, effrayé, séduit, tout se combine et s'amplifie, au rythme de la musique que l'autrice distille le long du texte, jusqu'à un final éclatant, retentissant, aux accents traumatiques.

Les Collisions, c'est une invention géniale tout autant qu'un hommage fidèle aux Liaisons dangereuses, un texte qui ne doit rien à personne et n'hésite pas à prendre ses libertés avec son modèle, à l'image de son duo de protagonistes, et pourtant, les fantômes de Merteuil et de Valmont sont là, palpables, et l'hybris de Laetitia et Gabriel fait palpiter les phrases de Richoux au même rythme que celles de Laclos. 


Les Collisions est une histoire d'excès, d'un ennui maladif à une envie dévorante en passant par une passion bouillonnante. L'atmosphère dans laquelle ce livre immerge son lecteur est excessivement écrasante, sa prose excessivement entraînante et ses combines désabusées excessivement tordues. 
C'est aussi une histoire de chocs, ceux des victimes qui se découvrent bernées, ceux des agresseurs pris à  leur propre piège, celui du lecteur qui se découvre par instants complice des deux bourreaux, celui que chaque page fait en se tournant et en précipitant un peu plus ces libertins des temps modernes vers leur propre chute.
C'est enfin une histoire de châtiment - après le crime -, l'histoire de points distribués à la fin du jeu, de conséquences inéluctables. 
Mais ce n'est pas une histoire de morale ou de jugement. De tels concepts ne résistent pas à une fusion aussi intense que celle des Collisions, entre la fiction d'un roman du XVIIIème, d'une histoire qui s'en inspire, et la réalité de ce que font naître les actes et les mots des personnages chez le lecteur. Les Collisions ne désigne pas de "grands méchants", ne donne pas de petites leçons sur la vie, mais laisse au contraire son public se relever haletant de ce à quoi il vient d'assister, se remettre des blessures dont il a été témoin, et découvrir ce que ce texte a fait naître chez lui. 

Horreur, vertige, incrédulité, et surtout, ce vague sentiment d'excitation.
Cette sensation que l'on éprouve lorsque l'on réalise que l'on est vivant.

vendredi 6 juillet 2018

Histoire de la Violence d'Edouard Louis - Chronique n°422

Titre : Histoire de la violence
Auteur : Edouard Louis
Genre : Autobiographie | Contemporain
Editions : Points
Nombre de pages : 220
Lu en : français
Résumé : J’ai rencontré Reda un soir de Noël. Je rentrais chez moi après un repas avec des amis, vers quatre heures du matin. Il m’a abordé dans la rue et j’ai fini par lui proposer de monter dans mon studio. Ensuite, il m’a raconté l’histoire de son enfance et celle de l’arrivée en France de son père, qui avait fui l’Algérie. Nous avons passé le reste de la nuit ensemble, on discutait, on riait. Vers six heures du matin, il a sorti un revolver et il a dit qu’il allait me tuer. Il m’a insulté, étranglé, violé. Le lendemain, les démarches médicales et judiciaires ont commencé.


Plus tard, je me suis confié à ma soeur. Je l’ai entendue raconter à sa manière ces événements.
En revenant sur mon enfance, mais aussi sur la vie de Reda et celle de son père, en réfléchissant à l’émigration, au racisme, à la misère, au désir ou aux effets du traumatisme, je voudrais à mon tour comprendre ce qui s’est passé cette nuit-là. Et par là, esquisser une histoire de la violence.


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Edouard se souvient.
Il se souvient de cette nuit, la nuit du réveillon de Noël, avec ses amis, puis sur la place de la République, où il faisait si froid. Il avait hâte de rentrer. Et puis.
Et puis un inconnu, quelques mots, un regard, un élan inexplicable, une pulsion - pulsion de mort, même, Freud, si tu nous entends -, et voilà Edouard chez lui, à embrasser Reda, qu'il connaît à peine, à l'aimer, à lui donner toute sa confiance, à rire avec lui. 
Et puis.
Et puis la nuit tire à sa fin.
Les réjouissances aussi.
Et alors qu'elle était bien la dernière invitée à être attendue, alors qu'elle était la dernière à avoir sa place dans cette chambre devenue petit cocon, la violence surgit.

Parce que oui, l'oeuvre d'Edouard Louis est obsédée par la violence, et la vie de l'auteur elle-même semble s'articuler avant tout autour des violences qui l'ont pétrie, traversée, changée. 
Et cette violence-là est d'autant plus perturbante qu'elle est inattendue, et surtout absurde, là où on peut, à défaut de maîtriser, comprendre les mécanismes de la violence sociale, de la violence symbolique, de la violence familiale. 

C'est donc un pari ambitieux que fait ici Edouard Louis.
Et pour être parfaitement honnête, ce n'est à mon sens pas tout à fait réussi.


Le style est là, évidemment, poli, riche, évocateur, les phrases acides et bouleversantes aussi, les descriptions crues et cruelles également. Mais il manque l'essentiel, la spontanéité.
Spontanéité n'équivaut pas à vivacité ou rythme, car ils sont là, eux, dans ce texte court et fulgurant où l'action se précipite le long des pages. Mais manque la note vibrante d'émotion, d'authenticité, qui permettrait d'adhérer pleinement à ce récit sur-analysé à l'extrême, où l'auteur disserte sur le moindre événement et en retire des symboliques artificielles. Il est évidemment passionnant de réfléchir a posteriori sur ce que l'on a vécu, mais pas au point de verser dans une rationalisation trop poussées et à trouver des causes et des significations tarabiscotées. 

Certaines scènes brillent justement par leur véracité, leur éclat, notamment dans le cœur du roman, mais la majeure partie du roman demeure étouffée par ce carcan intellectualisant, tuant dans l'oeuf toute tentative d'empathie du lecteur pour le narrateur.
Peut-être était-ce ce que souhaitait Louis, éviter un témoignage classique pour basculer vers quelque chose de beaucoup plus froid, de réfléchi jusqu'à en devenir pratiquement sublime... Mais cela relève alors plus de l'exercice de style, et si c'est le cas, alors il est exécuté de façon bien trop consciente de lui-même pour être convaincant. 


Par ailleurs, la personnalité assez froide et distante d'Edouard Louis prend une part encore plus considérable du récit qu'elle ne le faisait dans Eddy Bellegueule, allant là encore jusqu'à un grossissement de son arrogance, voire de sa condescendance, notamment envers sa sœur qu'il présente comme une illettrée un peu niaise. De la lecture se dégagent deux sortes de malaises : un malaise intéressant à creuser, dû aux situations décrites, à l'atmosphère générale du roman, aux pulsions décrites, mais aussi un malaise dû à l'inconfort que l'on a à partager ces pages avec un narrateur aussi trouble. Lequel est voulu, lesquels sont voulus ? Lesquels sont appréciables ? Ce sera à vous de voir, même si j'avoue que pour ma part, je suis quelque peu passée à côté du roman.

mercredi 4 juillet 2018

Aspirine de Joann Sfar - Chronique n°421

Titre : Aspirine
Auteur et dessinateur : Joann Sfar
Editions : L'Ecole des Loisirs (collection Rue de Sèvres)
Genre : Bande dessinée | Fantastique
Lu en : français
Nombre de pages : 160
Résumé : Aspirine, étudiante en philosophie à la Sorbonne a la rage, elle ne supporte plus de revivre sans cesse les mêmes épisodes de sa vie pourrie. Et ça fait 300 ans que ça dure car Aspirine est vampire, coincée dans son état d’adolescente de 17 ans. Elle partage un appartement avec sa sœur Josacine, heureuse et sublime jeune femme de 23 ans, qui elle au moins, a eu l’avantage de devenir vampire au bon âge. En perpétuelle crise d’adolescence, elle passe ses nerfs sur son prof, sa sœur et tous les relous qui croisent sa route. Assoiffée de sang, elle n’hésite pas à les dévorer (au sens propre) ou les dépecer. C’est même devenu un rituel avec les amants que sa jolie grande sœur collectionne. Malgré tout, elle attise la curiosité d’Ydgor ado attardé, un étudiant de type « no-life » : vaguement gothique, légèrement bigleux et mal peigné… avec comme kiff dans la vie, le fantastique et la légende de Cthulhu… Il rêve de vivre un truc magique, d’un destin exceptionnel et a compris qu’Aspirine est une vampire. Pour acquérir le privilège de pouvoir l’accompagner, il s’engage à garder le secret et à devenir son serviteur… son esclave. Parviendra-t-il à gagner sa confiance, voire son amitié ? Arrivera-t-il à la calmer de ses pulsions mortifères ? Au final, lequel sera le plus enragé des deux ?

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Un grand merci aux éditions de l'Ecole des Loisirs pour cet envoi !

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Aspirine a dix-sept ans.
Mais Aspirine n'a pas dix-sept ans comme toutes les autres personnes âgées de dix-sept ans.
Aspirine a dix-sept ans pour toujours. 

Depuis trois siècles, elle sait qu'elle sera à jamais immortelle, coincée avec des questions existentielles auxquelles elle ne trouvera jamais de réponses. Alors elle s'occupe. En ce moment, elle est inscrite en fac de philo, même si elle n'y apprend pas grand-chose - Sartre, Marx et compagnie, elle les a connus de près, elle. 

Parmi les étudiants, il y en a un, loin d'être séduisant ou même adapté à la vie en société, qui s'intéresse à elle, derrière sa frange et ses lunettes à double foyer. Qu'à cela ne tienne, s'il veut vraiment être témoin de la vie d'une vampire, il deviendra le serviteur d'Aspirine, et la suivra dans ses vagabondages nocturnes, entre triples meurtres, épisodes dépressifs et artefacts ensorcelés...

Aspirine n'en est pas à sa première apparition dans l'oeuvre de Sfar, mais cet ouvrage est tout à fait accessible aux néophytes absolus comme moi. Le tout est extrêmement fluide, et prenant, et on n'a d'autre choix que d'engloutir les quelques 150 planches d'une seule traite, plongé tout entier dans l'atmosphère oppressante et morbide d'un Paris perpétuellement plongé dans l'obscurité.

Le style de Sfar est très particulier, d'une part dans sa narration mais surtout dans son trait. Ses dessins sont diffus, avec une impression d'irrégularité, quelque chose de sauvage, de mouvementé, de troublé. Ce chaos pictural organisé est savamment étudié pour refléter les conflits internes d'Aspirine, ses pics de malheur et d'extase qui se succèdent les uns aux autres, ses péripéties nocturnes. On est vaguement confus, irrésistiblement attiré, un peu perdu face aux bizarreries de la personnalité de la jeune vampire. 
Et c'est ainsi que le charme d'Aspirine opère, avec une efficacité d'autant plus redoutable que l'on se sentait de prime abord complètement étranger à son univers mi-gothique mi-fantastique. On se laisse porter avec elle, au gré de ses dérives sur l'absurdité de l'existence et la médiocrité du genre humain, alors qu'elle dévore des coeurs à tout va et surplombe Paris, littéralement en s'envolant, et plus symboliquement en décortiquant les comportements ridicules des anonymes qu'elle observe. 

Le tout n'est semblable à rien de connu, entre conte de fées déglingué, méditation adolescente et odyssée cynique, truffé de références et de traits d'esprit. Autant prévenir : pas de fil narratif classique, pas de trame à proprement parler : avec Aspirine, ça part dans tous les sens. C'est particulier, mais si vous adhérez, Aspirine vaut le détour !




dimanche 1 juillet 2018

Bilan du mois [Juin 2018]

Bonjour à tous !

Juin a été un mois de stage pour moi, et me voici enfin officiellement en vacances, ce qui signifie encore plus de livres, dans la joie et la bonne humeur et la transpiration. Juin m'a aussi vue - et c'est assez génial d'un point de vue personnel - écrire comme une grande malade et achever un roman, ce qui est, avouons-le, toujours un petit miracle en soi. 

Je compte donc profiter de cet été pour me consacrer plus de temps au blog, notamment pour rédiger des articles plus thématiques comme je les aime, des listes de recommandation d'ouvrages par domaine, genre, contexte, des billets d'humeur... Stay tuned !

En attendant, voici les dix ouvrages que j'ai achevés ce mois-ci :

Le coup de cœur du mois...
Les Collisions de Joanne Richoux : dernière lecture du mois, lecture fulgurante, passionnelle, magnétique, malsaine et exquise... dont je vous reparle au plus vite

J'ai adoré...
Le Gouffre de Rolland Auda : un roman qui ne ressemble à aucun autre, qui se plonge dans un univers aux accents de conte et d'horreur pour une lecture particulièrement intense et déstabilisante...
Vernon Subutex tomes 1, 2 et 3 de Virginie Despentes : la fameuse trilogie de Virginie Despentes, dont je relisais les deux premiers tomes et découvrais le dernier, m'a encore une fois conquise, et peut-être même plus que lors de ma première lecture de cette histoire crue, viscérale, changeante et imprévisible...

J'ai beaucoup aimé...
 
En finir avec Eddy Bellegueule d'Edouard Louis : un roman autobiographique sur l'enfance de l'auteur dans le Nord de la France, dans un milieu ouvrier pauvre. Le texte choquant par bien des aspects, honnête au point de créer le malaise, qui joue talentueusement avec les limites de la décence, pour un récit troublant, polémique et captivant
Aspirine de Joann Sfar : il s'agissait de ma première lecture d'une oeuvre de Joann Sfar, et j'ai été surprise par le grand plaisir que j'ai trouvé à me plonger dans son univers sombre, glauque, mystique, et crépitant de fantastique. Je ne suis pas particulièrement amatrice de son coup de crayon "pur", et pourtant, j'ai été séduite ici, car ces dessins fantomatiques et imprécis ne font que nourrir l'atmosphère oppressante du récit. Très bel ouvrage, même pour des néophytes comme moi !
Les Conquérantes tome 1, Les Chaînes - 1900-1930 : un roman historique au style assez classique mais aux personnages résolument affirmés et résolument attachants, que l'auteur n'hésite pas à malmener et à faire évoluer au fil des années sur lesquelles s'étale son récit. 

J'ai été déçue...
Les Désorientés d'Amin Maalouf : loin de moi l'idée de discréditer le propos ou l'histoire en elle-même qu'offre l'auteur avec ce roman : on retrouve le thème du déracinement, de la loyauté, de la fidélité au pays, du regret, et le tout est plutôt bien traité - et encore, rien de nouveau sous le soleil. 
Mon vrai problème se trouve d'une part dans le style, résolument plat, descriptif, explicatif, jusqu'à en devenir morne et incolore, et dans les personnages très vite réduits à des types et surtout immobiles. On les laisse là où on les a trouvés à la première page, et pour un récit sur l'identité, c'est assez dommage.
Histoire de la violence d'Edouard Louis : là où le côté très analytique du premier roman de Louis m'a beaucoup plu, j'ai été cette fois agacée par la réflexion assez artificielle qu'a l'auteur vis-à-vis du traumatisme qu'il raconte dans ce livre. L'auteur va sur-analyser la moindre réaction, trouver des symboliques extrêmement sophistiquées qui n'ont pas forcément leur place ou des interprétations incongrues, avec en plus un soupçon de condescendance qui passait décidément mieux dans Eddy Bellegueule, bref, un roman résolument saisissant et qui a ses heures de gloire - notamment dans son cœur - mais pas une réussite globale à mes yeux. 

mardi 26 juin 2018

Vernon Subutex de Virginie Despentes - Chronique n°421

Titre : Vernon Subutex
Autrice : Virginie Despentes
Genre : Contemporain
Editions : Grasset | Le Livre de Poche
Lu en : français
Nombre de pages : 422
Résumé : 
QUI EST VERNON SUBUTEX ?
Une légende urbaine.
Un ange déchu.
Un disparu qui ne cesse de ressurgir.
Le détenteur d’un secret.
Le dernier témoin d’un monde disparu.
L’ultime visage de notre comédie inhumaine.

Notre fantôme à tous.


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Vernon Subutex a de la gueule. Vernon Subutex, ce sont des gueules, celles des différents personnages qui surgissent d'un chapitre à l'autre pour pousser très à propos leurs coups de gueule, leurs émois, leur rage, leur colère noire. Ce sont des portraits crus, certes, mais surtout troubles, qu'on ne peut ni tout à fait détester, ni tout à fait apprécier. Despentes nous pousse vers un malaise constant, avec d'une part un rejet, un sentiment d'étrangeté, et d'autr part une vraie compassion, voire une approbation involontaire du discours des personnages. Parce que Vernon Subutex, ce sont avant tout ces voix qui résonnent avec une justesse, une oralité et une vérité folles, des voix geignardes, gémissantes, survoltées, ennuyées, des voix qui parviennent à venir à bout de l'artificialité qu'est la narration d'un roman.

Vernon Subutex, c'est du cynisme. On en a déjà énormément parlé, on en a fait des gorges chaudes, mais oui, Despentes, c'est ça, cette plume qui choque et qui est ravie de le faire, ces thèmes volontairement crispants, ces prises de position extrêmes, cette intransigeance envers le genre humain. Cette noirceur poussée à ses limites pourrait devenir gratuite et intenable, mais elle repose toujours sur la vérité, celle des personnages, celle d'une société, et on ne peut que se heurter avec toujours plus d'hébétement aux constats glaçants du roman.

Vernon Subutex, c'est la réalité, ou plutôt des réalités. Celle du père de famille qui dépend de sa femme et dérive dans sa rancune, celle d'une ancienne hardeuse qui cherche à exister autrement mais ne regrette rien, celle d'une célibataire endurcie qui déprime dans son appartement en cherchant un sens aux années qu'elle vient de perdre, celle d'un trader désabusé, d'un ancien disquaire à la rue, d'une beauté vieillissante qui n'oserait jamais avouer qu'elle s'ennuie à en crever, celle d'un très riche, celle d'une très pauvre, celle de tous ces gens qui ont arrêté depuis des années d'avoir des raisons de se lever le matin.

Vernon Subutex, c'est de la cruauté. La cruauté de personnages qui semblent tous profondément malheureux, profondément englués dans des échecs qui ne sont  pas sans rappeler certaines situations que le lecteur peut vivre ou dont il peut être témoin. La cruauté d'une plume qui veut aller chercher ledit lecteur dans ses regrets, ses rancoeurs, ses colères, la cruauté d'un monde qui va mal et que personne n'a le pouvoir de changer, la cruauté d'une histoire qui n'a pas plus de sens que les autres mais dans laquelle tant de lecteurs ont trouvé refuge.

Vernon Subutex, c'est une expérience. L'expérience de surtout ne pas vouloir se reconnaître dans un texte, mais de finir par s'avouer vaincu, et admettre qu'évidemment, Vernon résonne avec chacun d'entre nous, que bien sûr, ses dégoûts sont les nôtres, au fond, que sa vie n'a pas plus de sens que la nôtre. L'expérience d'une lecture qui prend aux tripes, soulève le coeur et le réconforte aussi, parce que Vernon, c'est peut-être aussi une façon de se dire qu'on n'est pas tout seul.

vendredi 22 juin 2018

En finir avec Eddy Bellegueule d'Edouard Louis - Chronique n°420

Titre : En finir avec Eddy Bellegueule
Auteur : Edouard Louis
Genre : Autobiographie | Contemporain
Editions : Points
Lu en : français
Nombre de pages : 208
Résumé : "Je suis parti en courant, tout à coup. Juste le temps d'entendre ma mère dire Qu'est-ce qui fait le débile là? Je ne voulais pas rester à leur côté, je refusais de partager ce moment avec eux. J'étais déjà loin, je n'appartenais plus à leur monde désormais, la lettre le disait. Je suis allé dans les champs et j'ai marché une bonne partie de la nuit, la fraîcheur du Nord, les chemins de terre, l'odeur de colza, très forte à ce moment de l'année. Toute la nuit fut consacrée à l'élaboration de ma nouvelle vie loin d'ici". En vérité, l'insurrection contre mes parents, contre la pauvreté, contre ma classe sociale, son racisme, sa violence, ses habitudes, n'a été que seconde. Car avant de m'insurger contre le monde de mon enfance, c'est le monde de mon enfance qui s'est insurgé contre moi. Très vite j'ai été pour ma famille et les autres une source de honte, et même de dégoût. Je n'ai pas eu d'autre choix que de prendre la fuite. Ce livre est une tentative pour comprendre.

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"De mon enfance je n'ai aucun souvenir heureux."

Le ton est donné. 

L'autofiction me fascine, cette histoire vraie qui ne l'est pas quand ça l'arrange, ce récit en première personne qui se rêve extérieur, ce jeu constant avec la crédulité et le doute du lecteur, cette façon inédite et assez cathartique de parler le soi sans le faire tout à fait. 

Et Edouard Louis excelle à cet exercice. 


Le roman se veut marquant, choquant et même repoussant. L'auteur force le trait, se jette à corps perdu dans la provocation, l'absence de concession, le détail qui tue et l'image qui hante. Peu lui importe la pudeur, le voici qui décrit avec un ton extrêmement cru la violence sociale subie par le milieu ouvrier dont il est originaire, la violence qui lui a été infligée par ses proches ou ses camarades, la violence qu'il retourne aujourd'hui à ses oppresseurs par les mots qu'il écrit. C'est un roman aussi autobiographique que sociale, qui révolte, insupporte, tout en maintenant toujours éveillée cette petite flamme de curiosité malsaine du lecteur qui se demande pourquoi diable il continue à découvrir toutes ces horreurs, si ce n'est par pur voyeurisme. 

Edouard Louis joue sciemment avec la culpabilité et la gêne de son public qu'il devine étranger au milieu qu'il décrit. Les lecteurs d'En finir avec Eddy Bellegueule cherchent avant tout à se distancier des personnages du livre, mais l'auteur n'a de cesse de les confronter l'un à l'autre. 

Car c'est bien une dissection méthodique de la violence que Louis propose, de la violence symbolique de Bourdieu à la violence des caïds de la cour de récré, en passant par celle de sa propre plume sur ses lecteurs préservés. C'est poussé jusqu'au bout, ce qui pourrait peut-être constituer  mon principal reproche : à trop chercher la provocation, l'auteur s'égare peut-être un peu dans la gratuité, le spectaculaire, voire l'outrancier.

Mais c'est sans doute ce que recherche Edouard Louis, l'absence de concession envers qui que ce soit, son milieu, ceux qui l'ont élevé, et encore moins ceux qui le lisent. En finir avec Eddy Bellegueule se vit comme une expérience-limite, entre rejet et empathie, émotion et déni, qui mérite clairement les débats qu'il a suscités - même si bon sang, je n'aurais pas aimé être à la place de la famille Bellegueule lorsqu'elle a reçu ce coup de poing littéraire.