La lecture d'un roman jette sur la vie une lumière.
— Louis Aragon

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samedi 9 février 2019

Bilan du mois [Janvier 2019]

Bonjour à tous ! 
Le mois de janvier a filé, emportant avec lui le doux souvenir des vacances, mais riche en découvertes et en escapades littéraires. Pour ce qui est de ma petite personne : j'ai repris mes études en deuxième année avec un nouveau semestre pour le moins chargé mais tout à fait intéressant, et j'ai eu la délicieuse joie d'apprendre que je partirai l'an prochain en échange universitaire à l'université McGill à Montréal, ce qui m'a plongé dans un océan de soulagement et de bonheur. Ca va être purement formidable, même si mon organisme va probablement être involontairement cryogénisé par le froid ambiant. 
Sur ces notes réjouies, plongeons-nous donc sans plus attendre dans le bilan des douze ouvrages qui ont fait mon mois de janvier !


Le coup de cœur du mois...
Image associée
La Part de l'Autre d'Eric-Emmanuel Schmitt : bon, ce n'est en réalité pas un véritable coup de coeur dans le sens où il s'agissait d'une relecture que j'avais déjà immensément adorée il y a un peu plus de deux ans, mais je n'allais pas me priver de vous en reparler pour autant. LISEZ. CE. LIVRE.
Voilà.

(Pour ceux qui n'en auraient jamais entendu parler : c'est formidable, c'est brillant. Il s'agit d'une biographie fictive qui met en parallèle deux versions de l'existence d'Adolf Hitler : l'une plausible historiquement, qui retrace les événements de sa vie en s'autorisant des plongées dans le romanesque, et l'autre complètement fictive, qui repose sur une hypothèse de départ : "et si Hitler avait été pris à l'Académie des Beaux-Arts de Vienne" ? C'est sublime, c'est fascinant, que dire ? Ah oui. LISEZ. CE. LIVRE.)

J'ai adoré...
La Honte et L'Événement d'Annie Ernaux : est-il encore besoin de le préciser, j'adore, j'adore Annie Ernaux. Le but de ma vie est désormais de liquider toute sa bibliographie. Voilà. Merci.
(Je signale au passage un petit coup au cœur tout particulier pour L'Événement, dont l'émotion glaciale et la beauté sobre m'ont bouleversée)
Concours pour le Paradis de Clélia Renucci : un roman qui me faisait de l’œil depuis sa sortie en septembre, et qui a su largement tenir ses promesses. A coups de descriptions flamboyantes, de rivalités à vif qui s'étalent sur plus d'une dizaine d'années, de tirades passionnées sur l'amour de l'art et sur ce qu'est la beauté, et enfin dans le décor de la Venise du XVIème siècle, le récit parvient à dépayser, transporter, émouvoir, le tout en moins de 300 pages. 

J'ai beaucoup aimé...
Indiana de George Sand : un roman que j'ai arbitrairement choisi de lire en raison de son titre et de l'aura de son autrice, dont je n'avais jusqu'alors rien lu, à mon grand désespoir. C'est désormais chose faite, et je suis plus que satisfaite de cette lecture pleine d'émois et de passions contrariées, dont le narrateur ironique a su me ravir à plusieurs reprises par ses remarques cyniques, et dont la plume m'a impressionnée par sa maturité, étant donné qu'il s'agit d'un premier roman.
La Proie de Philippe Arnaud : un roman saisissant, qui a su me prendre par surprise alors que j'en attendais tout à fait autre chose, et dont je ne saurais trop recommander la lecture glaçante et déstabilisante...
Résultat de recherche d'images pour "le conflit la femme et la mère"
Le Conflit, la Femme et la Mère d'Elisabeth Badinter : un essai tout à fait intéressant à plus d'un égard, qui interroge les exigences non seulement excessives mais qui plus est contradictoires que l'on impose aux jeunes femmes et aux jeunes mères, mais aussi l'évolution même de l'idéal que l'on se fait de la mère au cours des siècles. 

J'ai bien aimé...
Three Dark Crowns et One Dark Throne de Kendare Blake : une relecture pour le premier tome, une découverte pour le deuxième, parce qu'il n'y a parfois rien de tel pour affronter la bise hivernale que de se (re)plonger dans une saga de fantasy aux exploits épiques et aux dilemmes cornéliens. La suite est à la hauteur du premier tome, haute en couleurs et en retournements de situation, et m'a fait passer un moment de lecture hautement divertissant, au fort potentiel d'évasion.
Les Immortelles de Prague de Sophie Pons : l'un de ces romans que j'ai trouvés complètement par hasard dans une librairie d'occasion, et qui m'a offert une lecture pleine de mystères, d'intrigues entremêlées les unes aux autres, de complots et autres révélations, bref, une découverte plus qu'appréciable ! 

Je reste mitigée...
Bad Feminist de Roxane Gay : je suis la première navrée d'avoir à l'écrire, mais on m'a probablement survendu cet ouvrage. J'en ai entendu parler comme d'un futur texte fondateur, mais le résultat, très fragmentaire, manque à mon avis de cohérence et même de pouvoir "innovateur". C'est, en réalité, une collection de pensées plus ou moins pertinentes quoique souvent touchantes de la part d'une personnalité tout à fait intéressante et dont la voix compte, mais qui n'a pas grand chose de l'essai féministe révolutionnaire que j'avais (sans doute à tort) espéré.
Idaho d'Emily Ruskovich : c'était ambitieux, peut-être un peu trop, prise de tête, carrément trop, perché, brumeux, dérangeant, bien écrit cela dit, mais sans doute pas fait pour moi.

Sur ce, je vous souhaite un excellent mois de février !

dimanche 3 février 2019

Idaho d'Emily Ruskovich - Chronique n°458

Titre : Idaho
Autrice : Emily Ruskovich
Genre : Contemporain
Editions : Random House Trade
Nombre de pages : 336
Lu en : anglais
Résumé : One hot August day, a family drives to a mountain clearing to collect birch wood. Jenny, the mother, is in charge of lopping any small limbs off the logs with a hatchet. Wade, the father, does the stacking. The two daughters, June and May, aged nine and six, drink lemonade, swat away horseflies, bicker, and sing snatches of songs as they while away the time.

But then something unimaginably shocking happens, an act so extreme it will scatter the family in every different direction.

In a story told from multiple perspectives and in razor-sharp prose, we gradually learn more about this act, and the way its violence, love and memory reverberate through the life of every character in Idaho.
 


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Existe également en français

Titre : Idaho
Résultat de recherche d'images pour "idaho gallmeister"Editions : Gallmeister
Résumé : Idaho, 1995. Par une chaude journée d’août, une famille se rend dans une clairière de montagne pour ramasser du bois. Tandis que Wade, le père, se charge d’empiler les bûches, Jenny, la mère, élague les branches qui dépassent. Leurs deux filles, June et May, âgées de neuf et six ans, se chamaillent et chantonnent pour passer le temps. C’est alors que se produit un drame inimaginable, qui détruit la famille à tout jamais. Neuf années plus tard, Wade a refait sa vie avec Ann au milieu des paysages sauvages et âpres de l’Idaho. Mais alors que la mémoire de son mari s’estompe, Ann devient obsédée par le passé de Wade. Déterminée à comprendre cette famille qu’elle n’a jamais connue, elle s’efforce de reconstituer ce qui est arrivé à la première épouse de Wade et à leurs filles.

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Hm. 
Je suis comme qui dirait perplexe. 

D'habitude, lorsque je termine un roman, c'est assez évident. 
Je suis enthousiaste, ou je ne le suis pas. 

Ici, je n'ai toujours pas décidé.
Tentons de trancher ensemble. 

Idaho m'a principalement attirée pour de très mauvaises raisons qui s'avèrent cela dit souvent payantes : 
1) sa couverture (je sais, je suis une âme vile et superficielle)
2) le fait qu'il ait été publié en France aux éditions Gallmeister aka les meilleures éditions de la Création (en gros)
3) le fait que le résumé du roman soit si sibyllin et prise de tête mystérieux, et que je sois encore plus embrouillée après l'avoir lu qu'avant
4) le fait que ça avait l'air de se passer dans la nature et que j'ai une obsession un intérêt pour les romans qui se passent dans une quelconque forme de nature
5) environ six journaux aux titres très impressionnants me promettaient sur la couverture que c'était "splendidly written" et "fascinating", et je suis un pigeon

Comme vous le constatez, rien que des motifs très raisonnables.
Bref, toujours est-il que j'ai lu ce livre. 
Et quel livre. 

On peut résumer Idaho comme une succession de questions de plus en plus sombres et de plus en plus torturantes auxquelles l'on trouvera de moins en moins de réponses satisfaisantes. 

Voilà le programme. 

Le résumé peut en effet laisser croire à une sorte de thriller psychologique, ou du moins à une enquête, à une lente progression de mystère jusqu'à des éléments de résolution.
De la psychologie, ça oui, il y en a. Du thriller, pratiquement pas.
C'est avant tout ce que l'on appellera une exploration, de personnages, d'un environnement, d'évolutions internes. On suit les dédales infiniment tortueux de ces personnages plus qu'instables, on les appréhende au fil des époques sur plusieurs décennies, on se laisse aller à des hypothèses de plus en plus dérangeantes, le tout porté par un récit de moins en moins prévisible et équilibré. 


S'il est bien une qualité que l'on doit reconnaître à Idaho, c'est son audace. L'autrice choisit de ne jamais se reposer sur ses acquis, de ne jamais se laisser aller au final que l'on attend. Alors que l'on s'attend dès les premières pages à faire connaissance avec Wade, Jenny et leurs deux filles, on découvre en réalité la situation de Wade des années après le drame évoqué dans le résumé, et on ne finit par évoquer le coeur de l'intrigue que des dizaines de pages plus tard. Le roman saute constamment entre les époques, des années 70 à 2025, et s'il est bien une règle que vous devez retenir, c'est celle-ci : l'autrice saura toujours, toujours vous frustrer et créer un sentiment d'attente chez vous. Qu'il s'agisse d'un obscur personnage secondaire, d'un symbole dont l'on sent qu'il a une importance mais que l'on serait bien incapable de comprendre, d'une allusion cryptée ou encore d'un retour en arrière sans aucun contexte, Idaho est juché d'embûches et autres obstacles à la compréhension, ce qui peut créer chez son lecteur une double réaction. D'une part, un sentiment de curiosité, d'intérêt piqué au vif, mais d'autre part, une éventuelle lassitude qui peut finir par surgir et par gâcher quelque peu le plaisir de lecture. 

Le roman est certes intéressant et osé à plus d'un titre, mais laisse malgré tout un sentiment d'insatisfaction face à tant de réponses fragmentaires. On a l'impression d'avoir contemplé l'autrice jeter en l'air des dizaines d'idées pertinentes pour n'en rattraper qu'une ou deux. Votre appréciation personnelle dépendra donc de votre capacité à accepter une histoire inachevée, frustrante, à l'instar finalement de la terrible torture dans laquelle se trouvent plongés ses personnages après un drame qui n'en finit pas de se nimber de mystère. 

C'est donc un roman dense, qui nécessite une attention constante et une capacité à se laisser perturber, voire malmener, par une narration cruelle et violente. L'écriture en elle-même est exigeante, imprévisible, tantôt plongée dans la psyché d'un personnage, tantôt soigneuse et descriptive, tantôt chaotique et capricieuse. Idaho est indéniablement un texte très écrit, très construit, mais son résultat final pourra ne pas être du goût de tous. On en retiendra ses symboliques d'une force dévastatrice, ses dilemmes déchirants, sa violence croissante et ses questionnements torturés... pour le meilleur comme pour le pire. 

dimanche 27 janvier 2019

Ce que le jour doit à la nuit de Yasmina Khadra - Chronique n°457

Titre : Ce que le jour doit à la nuit
Auteur : Yasmina Khadra
Genre : Historique
Editions : Pocket
Lu en : français
Nombre de pages : 430
Résumé : Mon oncle me disait : "Si une femme t'aimait, et si tu avais la présence d'esprit de mesurer l'étendue de ce privilège, aucune divinité ne t'arriverait à la cheville."

Oran retenait son souffle en ce printemps 1962. La guerre engageait ses dernières folies. Je cherchais Emilie. J'avais peur pour elle. J'avais besoin d'elle. Je l'aimais et je revenais le lui prouver. Je me sentais en mesure de braver les ouragans, les tonnerres, l'ensemble des anathèmes et les misères du monde entier.

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Lorsque l'on donne un titre aussi absolument parfait que celui-ci à un roman, les attentes du lecteur ne peuvent être qu'astronomiques.
Les miennes l'étaient.
Elles ont été satisfaites. 


L'histoire de Ce que le jour doit à la nuit vous est peut-être parvenue aux oreilles si vous avez eu l'heurt de tomber sur sa tout à fait sympathique adaptation cinématographique, réalisée par Alexandre Arcady - qui est cela dit beaucoup plus portée sur l'aspect purement sentimental de l'histoire que sur son contexte politique, et peut parfois verser vers un registre un peu tire-larmes. 

Mais nous ne sommes pas ici pour parler cinéma, pas cette fois. 
Nous parlerons aujourd'hui de Younis, d'Emilie, de l'Algérie française, de la guerre qui éclate, des séparations inévitables qui s'ensuivent. 

Le roman déploie depuis les premières pages une ambition affirmée et surtout réalisée : faire le récit d'une existence dans sa quasi-intégralité, celle de Younis, que l'on découvre alors qu'il est encore enfant, au sein d'une famille rurale de l'Algérie des années 30. Alors que l'on découvre à peine celui qui deviendra le héros de l'histoire, les parents de ce dernier se retrouvent plongés dans la ruine, et bientôt contraints de confier leur fils à son oncle plus aisé, dans l'espoir qu'il parvienne à s'arracher à la misère. Younes, déraciné des siens, plongé dans un milieu qui n'a rien à voir avec celui dont il est issu, est même débaptisé pour se voir renommé Jonas. Le jeune garçon bientôt jeune homme se retrouve ainsi à naviguer dans une Algérie de plus en plus en proie à la violence et aux tensions, incapable de mener ses choix à bien, qu'ils soient personnels ou identitaires. 
On se plonge ainsi dans une chronologie dense et riche, d'autant plus accroché à l'histoire que Yasmina Khadra a cette faculté merveilleuse de parvenir à retranscrire de façon extrêmement fluide et saisissante le passage du temps. Les années défilent, suffisamment vite pour que l'on ne ressente aucune lassitude, et avec suffisamment d'approfondissement pour se sentir pleinement immergé dans le récit. 

On est tout de suite frappé par la sensibilité à fleur de peau de l'écrivain, et par extension de son narrateur, par l'écriture tout en images poétiques et en délicatesse, sans non plus chercher à forcer le trait. Younes s'enfonce dans des hésitations paralysantes, qu'elles soient politiques ou romantiques, et on ne peut s'empêcher de se sentir très vite impliqué dans son impossibilité à s'emparer de sa propre identité et d'assumer ses engagements jusqu'au bout. Le roman parvient superbement bien à faire entrevoir la complexité des différentes loyautés auxquelles peut être enchaîné un seul être humain, les troubles qui peuvent naître des chocs entre ses facettes passées et présentes, ou tout simplement les défaillances et les lâchetés propres à tout un chacun tout autant que ses inspirations illuminées. Cela n'a rien d'un manuel d'histoire, le contexte de la guerre en reste à ce rôle de contexte, et l'accent se porte véritablement sur l'histoire de Younes, alors autant vous prévenir : ça va parler sentiments. 

C'est une histoire frustrante à plus d'un titre, un flux vertigineux d'erreurs, de quiproquos et de liens qui se distendent sans raisons apparentes, sans jamais pour autant devenir binaire ou exclusivement déprimante. Ce que le jour doit à la nuit est un récit assez indescriptible, doux-amer jusqu'au bout des ongles - ou des pages -, ancré dans des questionnements qui font tout autant sens aujourd'hui qu'il y a quelques décennies. On y apprend le sacrifice, les choses qui sont condamnées à disparaître et celles qui restent, les déchirures de l'oubli, le poids des regrets. On y apprend enfin, et surtout, que s'il reste bien une certitude aux êtres troublés, c'est que même la pire des nuits laisse toujours place à un jour nouveau. 

(Oui, ceci était niais.
Mais ceci était absolument lyrique. 

J'assume.)

samedi 19 janvier 2019

La Proie de Philippe Arnaud - Chronique n°456

Titre : La Proie
Auteur : Philippe Arnaud
Genre : Contemporain
Editions : Sarbacane (collection Exprim')
Lu en : français
Nombre de pages : 292
Résumé : Une héroïne flamboyante : Anthéa, happée dans l’enfer de l’esclavage domestique et déterminée à reconquérir sa dignité…

Anthéa sent si souvent qu’il faudrait fuir. Fuir les manoeuvres des garçons que sa beauté fascine. Fuir les humiliations de l’école, la violence des adultes. Et ce couple de Blancs qui veut l’emmener avec elle en France, si loin du Cameroun… sont-ils vraiment la chance qu’imaginent ses parents ? En vérité, Anthéa ne demandait rien d’autre que vivre chez elle, dans son pays. Travailler la terre, conter aux enfants les histoires de son village, rire avec Diane du monde des adultes.
Quand l’étau se resserre, il ne lui reste plus pour l’aider à survivre – et à se battre – qu’une ombre familière dans ses rêves. Et le souvenir de ceux qui l'aimaient...

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Un grand merci aux éditions Sarbacane pour cet envoi !

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Je ne m'attendais pas à ça. 

Pas du tout, du tout à ça. 
Et le moins que l'on puisse dire, c'est que c'était pas mal du tout.
Voire très bien.


Allez savoir pourquoi, on se met parfois de drôles d'idées en tête avant d'ouvrir un livre. 
Pour ma part, j'étais persuadée que La Proie allait se révéler être un roman fantastique, ou au moins un récit avec une part de merveilleux ou d'imaginaire. 
Quelle ne fut donc pas ma surprise lorsque j'ai découvert un récit contemporain glaçant de tension, de dangers qui taisent leur nom et d'étouffantes relations de domination. 

La Proie est un récit au long cours, de longue haleine, qui s'appréhende petit à petit et évolue au fil des pages. Il démarre doucement, dans un décor dépaysant, avec une histoire qui n'a pas l'air pressée de s'emballer et des personnages pour la plupart encore tout à fait innocents, à savoir les enfants d'un petit village du Cameroun, où Anthéa et ses amis grandissent petit à petit au fil des saisons, des histoires transmises de génération à génération, et des promesses d'un avenir qui s'annonce aussi paisible que prévisible. 

Mais l'innocence ne dure qu'un temps. 
Pour Anthéa, l'heure est déjà venue de grandir, de partir, et de suivre un couple de Français qui la prend sous son aile pour qu'elle vienne suivre sa scolarité en France, près de Paris. C'est une chance inouïe, l'occasion pour elle d'avoir accès à une meilleure éducation, des opportunités multiples, et une vie à mille lieux de celle qu'elle a toujours connue. 

C'est une chance, oui. 
Anthéa s'accroche à cette phrase qu'on lui a tant répétée avant son départ. 
Même lorsque la réalité qu'elle doit bientôt affronter n'a plus rien d'une chance.

Et ainsi, sans que l'on ne s'en rende compte dans un premier temps, le récit bifurque vers un chemin sordide et sinueux qui constitue très vite une véritable descente aux enfers - qui, comme toute bonne descente aux enfers digne de ce nom, ne devient frappante et évidente qu'une fois qu'il est déjà trop tard. 
Petit à petit, alors que les chapitres défilent et que l'implacable vérité devient indéniable, le lecteur, effaré et pétri d'angoisses, devient la proie - roll credits - d'une seule et même question, de plus en plus pressante. 
"Ca ne peut pas être ça... si ?"

Et si, bien sûr que si, c'est ça, c'est le mal qui déploie lentement ses chaînes, c'est une tension qui ne cesse de s'épaissir et de s'alourdir, c'est un récit assez virtuose dans sa façon de nourrir l'attente et l'horreur, notamment grâce à son point de vue interne, qui ne permet de suivre que ce que perçoit Anthéa, et laisse donc le lecteur plongé dans le doute jusqu'au bout. 

L'écriture même du roman évolue, volontairement très simple pour maintenir la narration à la hauteur de la toute jeune Anthéa, mais de plus en plus évocatrice et glaçante au fur et à mesure que la jeune fille gagne bien malgré elle en résistance et en maturité. La Proie a l'intelligence de disséquer la peur tout aussi bien que la honte, la violence tout autant que la rédemption, avec une subtilité assez hallucinante dans la mesure où elle sera aussi frappante pour de jeunes lecteurs que pour un public plus mature. La Proie est un livre qui retourne et chamboule, une véritable expérience de déni et d'angoisse où l'on en vient à questionner ses instincts les plus primaires, où l'empathie se mêle au rejet, et où l'on découvre, le souffle court et le regard abasourdi, que l'écrivain saura décidément toujours surpasser les pires craintes de son lecteur. 

mercredi 9 janvier 2019

My Absolute Darling de Gabriel Tallent - Chronique n°455

Titre : My Absolute Darling
Auteur : Gabriel Tallent
Genre : Contemporain
Editions : Riverhead Books
Lu en : anglais
Nombre de pages : 430
Résumé : Turtle Alveston is a survivor. At fourteen, she roams the woods along the northern California coast. The creeks, tide pools, and rocky islands are her haunts and her hiding grounds, and she is known to wander for miles. But while her physical world is expansive, her personal one is small and treacherous: Turtle has grown up isolated since the death of her mother, in the thrall of her tortured and charismatic father, Martin. Her social existence is confined to the middle school (where she fends off the interest of anyone, student or teacher, who might penetrate her shell) and to her life with her father.


Then Turtle meets Jacob, a high-school boy who tells jokes, lives in a big clean house, and looks at Turtle as if she is the sunrise. And for the first time, the larger world begins to come into focus: her life with Martin is neither safe nor sustainable. Motivated by her first experience with real friendship and a teenage crush, Turtle starts to imagine escape, using the very survival skills her father devoted himself to teaching her. What follows is a harrowing story of bravery and redemption. 


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Existe également en français

Titre : My Absolute Darling
Editions : Gallmeister
Résultat de recherche d'images pour "my absolute darling gallmeister"Résumé : A quatorze ans, Turtle Alveston arpente les bois de la côte nord de la Californie avec un fusil et un pistolet pour seuls compagnons. Elle trouve refuge sur les plages et les îlots rocheux qu'elle parcourt sur des kilomètres. Mais si le monde extérieur s'ouvre à elle dans toute son immensité, son univers familial est étroit et menaçant : Turtle a grandi seule, sous la coupe d'un père charismatique et abusif. Sa vie sociale est confinée au collège, et elle repousse quiconque essaye de percer sa carapace. Jusqu'au jour où elle rencontre Jacob, un lycéen blagueur qu'elle intrigue et fascine à la fois. Poussée par cette amitié naissante, Turtle décide alors d'échapper à son père et plonge dans une aventure sans retour où elle mettra en jeu sa liberté et sa survie.

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Aaaaaaah. 
Mes amis, je n'étais pas prête. 

Je n'étais pas prête à affronter un roman d'une violence aussi saisissante, froide, frappante, sur un ton à ce point glaçant et sombre, avec une narration intensité dramatique aussi inouïe.

Il vous sera rarement donné de faire l'expérience personnelle et intime d'un roman à ce point : dès les premières pages, on se retrouve catapulté dans cette vieille bicoque perdue au fond des bois, témoin muet mais total du duo formé par Turtle et son père Martin, jusque dans l'insoutenable, jusque dans l'irréversible. 

Turtle a quatorze ans, et elle vit depuis toujours avec son père. Ce dernier, convaincu que la fin du monde approche et qu'il convient donc de s'y préparer pour le moins radicalement, a appris depuis longtemps à sa fille comment survivre et utiliser une arme. Tous deux vivent ainsi reclus, à la dure, par nécessité, par conviction, par obstination. 
Mais ça va au-delà de ça, évidemment. 
Turtle aime son père, et lui aussi l'aime, bien sûr, en tout cas, c'est ce qu'il lui répète. 

Mais c'est trop.

On ne sait pas comment, on n'en connaît pas l'origine, mais on le sent, et plus tard on le sait : l'amour de Martin n'a rien de doux et paternel, et tout d'obsessionnel et de malsain. Ce n'est pas de l'amour, c'est de la possession.
Son discours bienveillant, comme quoi il veut avant tout la sauver, la préserver, la rendre unique, cache la pire des vérités : il veut en faire sa chose, la retirer au monde. 
Et Turtle se retrouve ainsi privée de nom normal, de libre-arbitre, sujette à une vigilance constante, une attention absolue, et à un père dont l'on comprend très vite que le comportement a basculé depuis longtemps vers l'ineffable et l'impardonnable. 

C'est cette relation malsaine, violente et insidieuse que Gabriel Tallent cherche à décortiquer dans son roman, à travers le choix d'une narration à la troisième personne déstabilisante au premier abord, mais qui ne va en réalité que mettre encore plus en lumière le détachement émotionnel et le délabrement interne que subit Turtle. 
Petit à petit, on découvre le quotidien de la jeune fille rompue au maniement des armes et habituée à tout considérer avec une froideur mécanique : le collège où tout n'est que silence et incompréhension, la maison où tout se passe, son père, le seul être à lui avoir jamais donné la moindre définition de ce qu'est l'amour. 

Un amour-danger, un amour-tout-ou-rien, un amour malade, c'est évident pour le lecteur. 
Mais Turtle n'a jamais connu que ça.
Turtle n'a eu droit qu'à une seule histoire. 

La plume de Gabriel Tallent est en perpétuelle mutation et s'adapte aux différents moments du récit : extrêmement précise et fourmillant d'adjectifs lorsqu'il s'agit de décrire la forêt nord-californienne dans laquelle Turtle évolue, mais aussi froide et chirurgicale lorsque la jeune fille rentre en mode "pilote automatique", horrifiante et cruelle lorsqu'elle dépeint les scènes les plus éprouvantes, et puis apaisée lorsque le calme revient après la tempête. Elle peut se faire un peu sèche parfois, et on pourra critiquer le choix de mots parfois très cru de Tallent, mais j'ai personnellement trouvé un sens à cette démarche, qui permet en réalité de faire des mots le reflet de la souffrance vécue par l'adolescente. Tout malmène le lecteur : les phrases ciselées et implacables, les dialogues au cordeau, les descriptions d'un environnement qui part en lambeaux, et bien évidemment des scènes d'abus si vivaces et si crédibles qu'on les visualise sans même y penser.

En clair, on s'y croit. 
On s'y croit d'autant plus qu'on est épouvanté.

Il est terriblement difficile d'étudier et surtout de montrer la violence en littérature. Comment ne pas sombrer dans quelque chose de gratuit, d'inutilement choquant, comment parvenir à dépasser les actes décrits pour les analyser, comment frapper sans mater, et surtout, surtout, comment parler du vécu, du ressenti, du traumatisme ? 
My Absolute Darling parvient, en tout cas à mes yeux, à dominer de façon absolument impeccable ce parti-pris pourtant hautement périlleux. La violence est présente, évidemment, tant physique que psychologique - et autant vous prévenir tout de suite, ce roman ne s'adresse pas aux plus impressionnables d'entre vous -, mais sans jamais devenir purement sensationnelle ou destinée à choquer pour choquer. Je conçois cependant parfaitement que d'autres lecteurs que moi puissent trouver le propos stérile et inutilement choquant : chacun possède sa propre sensibilité, et si, à mon sens, la violence est avant tout présente à titre cathartique, je peux comprendre qu'elle soit intenable pour d'autres. 

My Absolute Darling n'est pas un manuel universel de la violence et de la réponse unique qu'il faut adopter face à la maltraitance, pas plus que son héroïne n'adopte le "seul" comportement possible en tant que victime. C'est une histoire, une fiction, un possible terriblement convaincant, jamais complaisante vis-à-vis des faits qu'elle décrit, jamais voyeuse, c'est en réalité un dilemme moral. Bien évidemment, le personnage de Martin n'est jamais excusé pour les abominations qu'il commet, le dilemme moral ne se pose pas vis-à-vis de lui mais des habitants de la ville, qui devinent très bien ce qu'il se passe mais n'agissent pas, là où le lecteur n'a pas le choix et doit accepter la terrible vérité que Gabriel Tallent lui décrit dès le départ.

On doit poursuivre. On doit assumer. 

On vit véritablement les faits, on s'oublie à travers les mots, et on se retrouve à agripper le livre en serrant les dents et en suppliant le narrateur ou les personnages secondaires de faire quelque chose pour Turtle, de faire cesser tout ça, de mettre un terme à la violence. 

Parce qu'il faut y mettre un terme, il faut que cela cesse, il faut pouvoir reconstruire. 
Et My Absolute Darling le fait. C'est un livre d'horreurs comme de réparations, et c'est bien là qu'il est le plus brillant.

En donnant cette réponse à l'horreur, il permet à la catharsis de s'accomplir, au lecteur de ressortir purifié et enrichi de cette épreuve. On referme My Absolute Darling haletant et ému, soufflé par l'ambition de son auteur et l'intransigeance de son propos. L'oeuvre a un but : mettre ses lecteurs face-à-face avec le pire de la nature humaine, le mal absolu, et le forcer à le regarder bien droit dans les yeux pendant plus de 430 pages, sans issue de secours, sans moyen de se voiler la face comme le font les personnages secondaires. C'est triste, c'est terrible, c'est éprouvant à plus d'un titre, mais, mes amis, c'est fort. C'est de la littérature : une vision, une exigence, une puissance. 

dimanche 6 janvier 2019

Les Dames de Kimoto de Sawako Ariyoshi - Chronique n°454

Titre : Les Dames de Kimoto
Autrice : Sawako Ariyoshi
Editions : Folio
Genre : Historique
Lu en : français
Nombre de pages : 320
Résumé : «Le mont Kudo était encore voilé par les brumes matinales de ce début de printemps. La main serrée dans celle de sa grand-mère, Hana franchissait les dernières marches de pierre menant au temple Jison. L’étreinte de la main autour de la sienne lui rappelait que, maintenant qu’elle allait être admise comme bru dans une nouvelle famille, elle cesserait d’appartenir à celle où elle avait vécu les vingt années de son existence.» 

À travers le récit des amours, des passions et des drames vécus par trois femmes de générations différentes, Les dames de Kimoto dresse un tableau subtil et saisissant de la condition féminine au Japon depuis la fin du XIXe siècle.
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Parfois, il faut juste se faire confiance, prendre le premier livre qui vient, et se laisser emporter. C'est ce que j'ai fait avec Les Dames de Kimoto, sur un coup de tête total et absolu, motivée par une vague petite voix qui me disait que ce serait une bonne occasion de découvrir une première plume japonaise. 
Comme vous l'aurez compris, j'ai bien fait d'écouter cette injonction culturelle. Et voici pourquoi.

Les Dames de Kimoto s'annonçait d'après sa quatrième de couverture comme un classique de la littérature japonaise, écoulé à plus de 3 millions d'exemplaires là-bas, et surtout la pierre angulaire de l'oeuvre de l'une des rares femmes écrivaines japonaises du XXème siècle, Sawako Ariyoshi. Son intrigue est simple mais prometteuse : suivre quatre générations de femmes d'une même lignée au fil de leurs vies et de leur époque, les voir s'éloigner, se retrouver, se comparer, et surtout être témoins avec elle de l'évolution de tout un pays. 

Que dit le peuple ? 
Le peuple dit oui.

Vous me direz peut-être, et à raison : tu es gentille Capucine, mais les sagas familiales/multigénérationnelles/fresques historico-intimes, on en a déjà eu des caisses, pourquoi s'en infliger de nouvelles ? 

C'est bien simple : vous serez surpris, ému et touché par ce roman, parce que Les Dames de Kimoto a sa singularité, sa saveur particulière qui vaut le détour et justifie plus qu'amplement qu'on se penche dessus. 

Je suis à peu près aussi compétente en littérature japonaise qu'en mécanique des fluides, mais je vais malgré tout me risquer à affirmer que le roman semble diffuser une tonalité, une atmosphère, une mentalité propre à cette culture. Le temps défile de façon incroyablement fluide, les années s'enroulent à une vitesse vertigineuse mais qui n'en paraît pas moins naturelle, et on vit une sorte d'expérience du temps à mille lieux de celle dont on a l'habitude en tant qu'occidental. Le temps n'est pas fatalité mais continuité, un cycle constant, et ce malgré la modernisation qui s'impose petit-à-petit sur les îles du Japon. 

Les personnages eux-mêmes sont le reflet de cette posture spécifique, malgré leurs personnalités bien distinctes : si Hana est docile et respectueuse de la tradition, Fumio bouillonnante et révoltée, et Hanako curieuse et ouverte d'esprit, toutes semblent partager une même sérénité qui n'a rien de résigné. Ce n'est pas de l'immobilisme, mais la simple certitude que les choses sont telles qu'elles sont, que l'essentiel demeurera présent malgré les années, que l'ordre du monde a un sens et qu'il est foncièrement bon pour le genre humain. 

Pour quitter ces considérations pseudo-métaphysiques et retourner à nos affaires littéraires, le roman en lui-même offre une plume dépouillée mais évocatrice, très tournée vers les éléments naturels du décor, et qui parvient à brosser avec pudeur et beaucoup de justesse les émotions des personnages. Ce n'est pas une surprise, la culture japonaise diffère énormément de la nôtre, et notamment en ce qui concerne l'expression des sentiments et les relations intimes, mais à aucun moment on ne se sent perturbé ou dérangé par ces comportements nouveaux. Au contraire, on se laisse attendrir sans même y penser dès la première page, et sans non plus se fondre avec la mentalité de cette famille, on rentre en véritable connexion avec son vécu et sa façon d'appréhender son monde. 
Et c'est un petit miracle : je suis à peu près la dernière personne sur Terre susceptible de penser que la femme doit rester au foyer pour s'occuper de sa famille, et pourtant, tout en conservant mes convictions, j'ai été capable de rentrer en empathie avec Hana dont la façon de penser est aux antipodes de la mienne. 

Le récit, tout en demeurant classique dans sa narration, est extrêmement prenant et se dévore quasi d'une traite, et ce d'autant plus avec sa chronologie très fluide que j'ai déjà évoquée plus haut. Il permet d'appréhender la culture japonaise à petites touches, par exemple avec la question du féminisme est évidemment sous-jacente au récit, notamment avec la figure très indépendante qu'est Fumio, et il est rafraîchissant de découvrir ce genre de perspectives, certes un peu datée, mais qui mérite de l'attention. 

Les Dames de Kimoto est donc un récit doux, délicat même, tout en retenue mais sans jamais en perdre en intensité pour autant. Il permet de découvrir de nouveaux moyens de raconter une histoire, des traditions dont on n'a pas idée, et tout simplement des personnages auxquels on ne peut décemment que s'attacher. C'est prenant, c'est carrément empreint de nostalgie mais jamais déprimant, et surtout, touchant à plus d'un titre. 

samedi 5 janvier 2019

Bilan 2018 - Top 12 de mes meilleures lectures

Mes chères et chers amis, nous y voici. 
2018 vient de s'achever, dans la joie, les effusions d'enthousiasme et un certain ébahissement généralisé - comment, déjà ?

L'année aura été pour moi charnière à plus d'un titre : elle m'aura vue achever ma première année d'études, ainsi qu'un roman au moins de juin, lancer de nouveaux projets comme toujours, lier des liens d'une force et d'une beauté que je n'aurais jamais pu imaginer (vous me pardonnerez le caractère conventionnel de cette formule, car elle est sincère), bref, grandir toujours et un peu plus, affirmer mon style et mes goûts, et forger toujours plus de plaisanteries lamentables. 

Mon bilan littéraire est le parfait reflet de cette tendance : un nombre de lectures achevées constant - avec 125 ouvrages liquidés en douze mois, youpi -, et un penchant qui se confirme pour l'autofiction, les mémoires, les romans qui jouent avec le réel et l'expérience de l'auteur. Les déceptions auront été peu nombreuses et les découvertes rayonnantes multiples. Alors, pour ouvrir en beauté une année qui s'annonce tout aussi formidable, excitante et pleine d'inconnus, voici le top 12 totalement subjectif et totalement déchirant à élaborer de mes meilleures lectures de 2018 !
Blonde de Joyce Carol Oates : un roman plus qu'ambitieux, et ce par bien des aspects. On peut ainsi évoquer son nombre de pages impressionnant (parfois près de 1000 pages selon les éditions tout de même), sa volonté de retracer non seulement le destin mais aussi les pensées les plus intimes de l'une des icônes majeures du siècle dernier, sa plume foudroyante et cruelle, ou encore son rythme implacable. La Blonde, la seule, l'unique, c'est moi, c'est bien entendu la grande et irremplaçable Marilyn Monroe à propos de laquelle tout, et surtout n'importe quoi, a déjà été dit. Joyce Carol Oates ne prétend nullement ici rendre un récit historiquement irréfutable, pas plus qu'elle n'entend fixer la vérité pure : elle imagine une histoire de Marilyn, telle qu'elle aurait pu être, telle qu'elle a peut-être été, telle qu'elle aime à se la raconter. C'est saisissant de beauté, de justesse, de violence et de grandeur, c'est captivant à chaque instant, ça part dans tous les sens mais ça n'en est que plus impressionnant. Littérairement parlant, Blonde vaut aussi le détour : monologues intérieurs, fragments de pensées, narration classique, et autres expérimentations stylistiques débordent de partout. Bref, un ouvrage que je n'hésiterai pas plus longtemps à qualifier de futur classique. 

Ma chronique par ici !
Educated de Tara Westover : le seul ouvrage de "non-fiction" de ce classement m'avait interpellée d'office, par sa couverture tout en simplicité et son résumé plus qu'intrigant. Educated, c'est le récit autobiographique de Tara, une jeune femme américaine née dans une famille extrêmement religieuse, adepte du "survivalisme" et complètement opposée à l'éducation publique. Tara se remémore ainsi ces années de solitude, en autarcie complète, avec pour seule compagnie ses nombreux frères et soeurs et ses parents plus qu'imprévisibles. A l'époque, elle n'a aucune idée du monde réel, elle n'a jamais entendu le mot Shoah, elle n'a pas la moindre idée du fait que toute sa génération est en train de tomber amoureuse de Harry Potter, elle serait bien incapable de se représenter ce qu'il y a au-delà de la vallée où elle a grandi. 
Bien loin de basculer dans le mélo, le récit veille à rester sobre, et n'en devient que plus poignant. On assiste avec l'autrice au lent éveil de son libre-arbitre et à sa décision de se rendre par elle-même "educated", éduquée : c'est cette volonté farouche de dépassement d'elle-même qui impressionne, cette capacité à outrepasser les limites qui lui sont pourtant imposées depuis sa naissance pour atteindre un objectif d'excellence et d'épanouissement pur. Educated est un récit qui laisse une incroyable impression d'humilité, d'émerveillement, et surtout une dose massive d'espoir, parce qu'aussi cliché que cela puisse sonner, il montre qu'absolument rien n'est impossible. Et on en a bien besoin.
[Insérer licornes, paillettes et Bisounours]

Ma chronique par ici !

Mémoire de fille / Les Années d'Annie Ernaux : douces merveilles que les romans d'Annie Ernaux, autrice que j'ai découverte en 2018 par hasard total et de laquelle je suis désormais officiellement amoureuse. 
C'est bien simple, tout me plaît dans la plume de cette écrivaine. 
Ses concessions et autres dialogues avec elle-même, ses souvenirs torturés, les images douces et délicates qu'elle invoque avec une sensibilité que je n'ai jamais trouvée nulle part ailleurs, ses éclats d'intimité dévoilés dans la réflexion, la douleur, l'attendrissement, ses romans aux chronologies complètement éclatées et d'autant plus frappantes. 
Mémoire de fille et surtout Les Années ont été des coups de cœur intersidéraux que je compte bien relire à l'avenir, et qui m'ont émue au-delà de ce que je pensais possible. Coup de cœur pour ce qu'ils racontent, les désillusions, les renoncements et les miracles, coup de cœur pour la façon dont il le racontent, tout en ellipses et en association d'idées, coup de cœur enfin pour ce qu'il m'en reste des mois après les avoir achevés : de l'admiration, de la nostalgie, et de l'espoir. 

Ma chronique de Mémoire de Fille par ici !

Ma chronique de Les Années par ici !
Belle du Seigneur d'Albert Cohen : recommandé avec ferveur, passion et insistance par une certaine personne qui se reconnaîtra sans doute, ainsi que par une chère professeure d'histoire qui en parlait comme de "la plus belle histoire d'amour de toute la littérature", cet ouvrage monumental de près de 1100 pages me fascinait depuis longtemps déjà. 
Alors, par une après-midi brûlante et caniculaire du mois d'août, je me suis plongée dans cette histoire intense et rocambolesque de sentiments ultimes et de troubles exaltés, dans ces monologues intérieurs de 20 pages de long qui n'en sont que plus fascinants, et j'ai goûté à cette plume incomparablement évocatrice d'Albert Cohen, qui donne littéralement tout ce qu'il a à son récit. 
Je n'ai toujours pas écrit ma critique de Belle du Seigneur, et il y a une raison à cela. 
Il me faut trouver les bons mots. 
Parce que synthétiser une telle expérience en quelques dizaines de lignes, c'est loin d'être évident. 
Peut-être même me faudra-t-il le relire pour que je mette enfin le doigt sur toutes les couleurs par lesquelles Belle du Seigneur m'a fait passer. 
Nous verrons bien. D'ici là, malgré son poids impressionnant et le vacarme des gens comme moi qui en chantent les louanges, n'ayez crainte, et foncez. 
Dix-Sept Ans d'Eric Fottorino : vous commencez à le savoir, je suis une sacrée aficionada de quêtes intérieures, de questionnements intimes et autres parcours vers la découverte de l'identité personnelle, ce genre de trucs lyriques et poétiques. Alors forcément, je ne pouvais que me laisser toucher par Dix-sept ans, son narrateur frappé par un secret de famille qui le laisse amer, stupéfait, avide de comprendre au-delà de la réalité sordide, son errance dans un passé inaccessible, sa plume douce-amère, et sa déclaration d'amour à celle dont il pensait quelques pages plus tôt qu'elle avait commis la pire des trahisons. C'est ce que l'on appelle une autofiction, à mi-chemin entre le journal intime et le récit inventé, où les fantasmes et les regrets authentiques se fondent en un tout bouleversant. Et ça, c'est magnifique.

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Leurs Enfants Après Eux de Nicolas Mathieu : j'en ai déjà (trop) longuement : ce fut un coup de cœur instinctif, de l'ordre de ceux que l'on ne cherche même pas à expliquer. C'était dans le choix des tableaux, dans les postures des personnages, dans la fluidité du temps qui passe et la sincérité dépouillée des sentiments décrits, c'était dans la vitesse des pages que je dévorais, c'était dans la mélancolie que je laissais m'envahir petit à petit. C'est un roman de l'instant, de l'immédiat, du ressenti pur. Un roman de l'universel, sans doute, un peu.

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Isidore et les autres de Camille Bordas : Isidore est né dans une famille génialement absurde, ou absurdement géniale, c'est selon. Tous ses frères et sœurs aînés sont à différents stades de leur doctorat, chacun, plus que brillant, a illuminé tout le parcours de ses études avec son intelligence inouïe, et à table, il est plus que probable que vous les trouviez en train de décortiquer la pensée philosophique d'un auteur du haut Moyen-Âge plutôt que de discuter de la texture de la purée.
Isidore devrait être à l'aise avec eux, avec ses proches, avec les siens. 
Et pourtant, il ne se reconnaît pas dans leurs débats, leurs ambitions, leurs réactions. 
Lui se trouve à la ramasse, bon à rien, juste rien. 
Un simple petit gars là où eux sont déjà des surhommes. 
Mais bien sûr, toi, sage lecteur, tu le sens venir, tu vois bien qu'Isidore a tout le potentiel pour être un personnage tout aussi empli de lumière que sa famille au QI monumental, tu devines déjà combien ce formidable petit garçon va te toucher, te surprendre, à quel point tu te retrouveras incapable de te détacher de son récit innocent et éclectique. A travers son existence tout aussi fantasque que pleine de douceur, on n'a d'autre choix que de se ligoter d'amour pour ce personnage, pour toutes les merveilles qu'il expose au grand jour, pour la plume tout en délicatesse de Camille Bordas. En un mot : une parenthèse de lumière et de tendresse. 

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La Petite Femelle de Philippe Jaenada : j'en ai déjà beaucoup, beaucoup parlé, mais reparlons-en je vous prie, La Petite Femelle en vaut la peine.
L'ouvrage s'attelle au fait divers dit "l'affaire Pauline Dubuisson", dont je n'avais jamais entendu parler du haut de mes très innocents 18 ans, mais dont j'ai très vite réalité combien il avait défrayé la chronique dans la France des années 50, et combien de romans, films et autres articles il avait pu inspirer. 
Pauline Dubuisson a tué son ex-petit ami. Et pour une raison que Jaenada va s'évertuer à comprendre, un pays entier s'est acharné sur elle, et une sorte de légende de fascination morbide s'est lentement tissée autour d'elle. 

Alors, pourquoi ce roman ? 
La Petite Femelle, c'est une longue, très longue tentative de comprendre sans juger, d'entrer en contact, de se défaire des préjugés et des biais pour s'approcher au plus près de l'essence d'une personnalité, si tant est que l'essence des personnalités existent vraiment. C'est une oeuvre foisonnante et passionnante, un regard doux et fasciné, une bienveillance, une dérision aussi, une critique plus généralisée de toute une société et de son engouement pour une affaire qui révèle ses propres travers plutôt que ceux de l'accusée. 

Ca se dévore, ça se savoure, ça chamboule. C'était prodigieux.

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Nana d'Emile Zola : j'ai poursuivi cette année mon exploration de la fameuse saga des Rougon-Macquart de Zola, et incontestablement, si La Fortune des Rougon a été ma découverte de l'an dernier, Nana est celle de 2018. Bien évidemment, je suis loin d'être la première à le dire - sans blague -, mais ce roman est à plus d'un titre saisissant : formidablement construit, touchant, glauque, fort, bouleversant, avec une scène finale en un mot brillante. Foncez, vraiment. Ca se lit tout seul (promis).
Danse d'atomes d'or d'Olivier Liron : un roman absolument incomparable à quoi que ce soit de connu, véritable expérience de lecture en tant que telle du fait de sa plume incroyablement lyrique. Danse d'atomes d'or et ses métaphores aussi improbables qu'élégiaques pourront peut-être en agacer certains, mais si vous vous savez sensibles à des plumes inventives, à des textes qui sortent de l'ordinaire et aux émotions retournantes d'intensité, alors n'hésitez pas. 
Le Chœur des Femmes de Martin Wrinckler : il s'agit très techniquement d'une relecture et non pas d'une découverte de l'année, mais vous me pardonnerez cet écart chronologique pour me laisser encore radoter parler quelques instants de cette pépite d'humanité et de sensibilité. C'est un ouvrage à plus d'un titre nécessaire, profondément retournant, qui m'a énormément appris lorsque je l'ai lu pour la première fois il y a quelques années, encore cette fois-ci, à dix-sept ans, et qui le fera sans doute à nouveau à l'avenir. C'est un récit de femmes, sur les femmes, pour les femmes - et pour les autres aussi -, un récit qui comprend, qui guérit et qui écoute, un récit qui soigne et un récit qui construit l'avenir, un récit qui met en lumière des souffrances, des joies et des questions partagées par toutes, qui ne prétend pas en connaître les réponses, mais qui fait tout pour aider ses lecteurs et lectrices à les trouver. 
De même que pour Belle du Seigneur, chronique à venir. Un jour.



Sur ce, je vous souhaite la plus belle des années, de très bonnes lectures, et surtout beaucoup d'instants de bonheur, d'émotion, d'inspiration et de légèreté !