La lecture d'un roman jette sur la vie une lumière.
— Louis Aragon

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mercredi 12 décembre 2018

Petit Précis d'Initiation à la Littérature Féministe

Coucou, je suis féministe.

(Bisous)

Ce n'est sans doute une découverte pour pas grand-monde ici parmi celles et ceux qui me suivent, mais je tenais à le rappeler, parce qu'on n'a jamais assez de féminisme dans une existence.
(N'est-ce pas ?)

Le but de cet article, au-delà de célébrer tous les êtres humains quel que soit leur genre ou quoi que ce soit d'autre d'ailleurs, est de vous apporter quelques références, quelques ouvrages parmi ceux qui m'ont le plus inspirée, et qui m'ont poussée à nourrir les réflexions qui m'ont fait avancer sur cette épineuse, complexe et passionnante question.

Que vous n'ayez encore jamais vraiment abordé la question ou que vous ayez déjà quelques notions, vous trouverez votre bonheur dans cette liste de titres que j'ai voulus accessibles et, surtout, qui ne vous tomberont pas entre les mains. Promis, tous sont certifiés par le Label "non-ennuyeux et prenant". 

Il ne s'agit pas là de donner de "bons ou mauvais points", d'accorder une note sur l'échelle du féminisme ou bien de clamer que tout bon livre doit être féministe ou ne sera pas.
Non.

D'ailleurs, tous les ouvrages que je m'apprête à citer ne relèvent pas directement ou ne s'autoproclament pas héritiers du féminisme : ce sont simplement un ensemble de titres éclairants, qui accordent une place majeure à la question des femmes et de leur place dans la société, pointent les injustices et autres joyeusetés qu'elles subissent toujours, et indiquent surtout des pistes à suivre pour un monde un peu plus chouette. 

Il s'agit simplement d'apporter un premier éclairage, d'entamer la conversation, bref, de réfléchir ensemble dans la joie et la bonne humeur.

Enjoy.

Du côté de la théorie...
Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir : un ouvrage souvent cité comme "la base", et pour cause, il l'est. CEPENDANT (notez mon insistance), ce n'est pas un titre par lequel je vous conseillerais de commencer votre plongée littéraire féministe si vous ne vous sentez pas déjà un minimum initié. Le Deuxième Sexe est un ouvrage très poussé par certains aspects, voire très technique, qui ne se dévore pas d'une traite, sans y penser. Le texte est exigeant et demande une implication constante du lecteur : rien d'insurmontable bien évidemment, et il ne fait nul doute que vous pourrez le lire un jour ou l'autre et en profiter pleinement, mais disons que Le Deuxième Sexe se déguste, a besoin de temps pour décanter, pour faire effet. Et quel effet !
Beauté Fatale de Mona Chollet : il s'agit sans doute du tout premier essai féministe (le premier d'une longue série, huhu) que j'ai découvert. Je me souviens parfaitement de mon état après avoir tourné la dernière page : révoltée, (et encore, le mot est faible), indignée, furieuse, furibonde, incrédule (oh, sweet child). Comment cela est-il encore possible ? Comment peut-on continuer à dire aux femmes ce qu'elles doivent faire/porter/dire/comment elles doivent se comporter dans les moindres sphères de leur existence et pas uniquement les plus attendues ? Pourquoi l'aliénation féminine évoquée par le sous-titre n'a-t-elle pas été enterrée depuis les premières lois féministes des années 60 ou 70, pourquoi en est-on encore là (et où en est-on vraiment d'ailleurs), comment cette aliénation a-t-elle changé pour s'adapter au monde contemporain et mieux s'y dissimuler ? Autant de questions passionnantes qui ne manqueront pas de vous hérisser le poil de colère, abordées avec ironie, intelligence et intransigeance par une autrice passionnante et très accessible. Go go go go.
Le Mythe de la virilité d'Olivia Gazalé : j'en ai déjà longuement et admirativement parlé sur ce blog : cet ouvrage combine théorie politique, histoire, sociologie et surtout philosophie pour s'interroger sur le thème essentiel et souvent délaissé - quoique de moins en moins actuellement - des masculinités, et notamment de la masculinité que l'on dira "classique", "virile", "traditionnelle", "dominante". D'où vient-elle ? Comment s'est-elle imposée ?  Quelles conséquences a-t-elle sur l'ensemble de la société et des individus qui la composent ? Y a-t-il seulement une alternative ? L'ouvrage est d'une fluidité et d'une accessibilité exemplaires, sans jamais non plus se départir d'une certaine exigence intellectuelle. Il a surtout la grande pertinence de pointer un fait essentiel : le féminisme lutte pour les droits de tous les individus, y compris les hommes, qui gagneraient eux aussi à ce que notre grand ami le patriarcat finisse enfin par avoir la gentillesse de s'effondrer (oh, sweet dreams). Bref, foncez !
Le Livre noir de la Gynécologie de Mélanie Déchalotte : une lecture qui peut s'avérer éprouvante à plus d'un égard par mais que j'ai trouvé d'une exigence et d'une clarté remarquable, complet sur tous les plans, incroyablement éclairant, instructif tant pour de parfaits néophytes que pour celles et ceux qui s'y connaissent déjà un peu. L'ouvrage combine témoignages, enquête, données statistiques et analyses pour faire lumière sur les violences gynécologiques et obstétricales  qui sont encore et toujours subies aujourd'hui par les femmes (allant d'actes médicaux pratiqués sans consentement jusqu'à des attouchements, des agressions sexuelles et même des viols). Le tout est évidemment atterrant, révoltant, mais ô combien nécessaire, et donne surtout des pistes éclairantes pour les combats qui restent à mener. 
Résultat de recherche d'images pour "le racisme est un problème de blanc"
Why I'm no longer talking to white people about race anymore / Le racisme est un problème de Blancs de Reni Eddo-Lodge : parce que le féminisme n'est pas qu'une histoire de genre, c'est aussi une lutte qui se doit d'être intersectionnelle - c'est-à-dire de toujours prendre en compte comment différentes discriminations ou stigmatisations, par exemple de genre, classe, religion, race sociale, ou orientation sexuelle -, voici un ouvrage plus qu'éclairant sur le racisme, ce qu'il signifie réellement, pourquoi il est toujours d'actualité, avec un éclairage tout particulier sur la situation des femmes noires.

Pour en revenir au livre.
Vous avez vu le titre, vous en avez sans doute été surpris. C'est le but. Ce livre veut que vous le lisiez, et il a raison. Essai éclairant à plus d'un titre, honnête, intransigeant, eye-opening comme diraient nos amis anglophones, révoltant aussi, il offre un chapitre particulièrement juste sur le féminisme, ainsi qu'un ensemble de données, d'explications, d'analyses et d'éclairages sur nos différents biais, nos jugements conscients et inconscients, et la façon dont nous pouvons collectivement réfléchir à mettre fin à cette situation. Il ne s'agit pas du tout de vous faire ressentir de la honte, de la culpabilité, pas du tout : ce serait stérile et vain. Au contraire, c'est un roman qui se veut global, total, et qui veut donc aussi parler à un public global. 

Du côté de la fiction...
Le Choeur des Femmes de Martin Wrinckler : si vous ne deviez en lire qu'un seul, ce serait celui-ci. Ce livre a changé ma vie.
(Et je suis très sérieuse).
Je l'ai lu une première fois à tout juste quinze ans, et j'ai été absolument stupéfaite, éberluée, foudroyée, tout ce que vous voudrez. Pour la première fois, j'ai pris conscience d'être une femme (ou presque), de tout ce que cela impliquait, de toutes les réalités que cette condition pouvait englober, de toutes les attentes, histoires, de tous les traumatismes qui pèsent sur ce simple mot. 
Je l'ai relu il y a quelques mois, dans l'espoir de trouver les mots pour en parler ici (inutile de dire que j'ai échoué). La relecture a été tout aussi forte, mais différente : il peut paraître présomptueux de dire qu'on a beaucoup grandi en à peine trois ans, mais ça a bel et bien été le cas, et laissez-moi vous dire que ce roman m'a accompagnée, ouvert les yeux, réchauffé et brisé le coeur à la fois. Lisez-le, immédiatement. C'est un ordre. (Doux mais ferme)
Résultat de recherche d'images pour "asking for it"Couverture Une fille facile
Asking for It / Une fille facile de Louise O'Neill : acclamé un peu partout par la critique et le lectorat, ce roman offrait dès 2015 l'une des perspectives les plus justes, frappantes et nécessaires sur le viol, le fait d'en avoir subi un, la position de victime, la nécessité et parfois l'impossibilité de se faire justice, les préjugés prégnants : c'est terrible, c'est bouleversant, et surtout, ça refuse tout mélo ou tout sensationnalisme. Le style est peut-être un tantinet simple, mais c'est du pinaillage plus qu'autre chose.  Le roman propose donc de suivre l'histoire d'Emma, jeune fille violée lors d'une soirée arrosée, à qui l'on dit qu'elle l'a "bien cherché" vu son comportement et son accoutrement.
Oui. Bien sûr.
(Pour être claire : la victime d'un viol n'est jamais responsable. Jamais. Voilà.)
Louise O'Neill fait un formidable travail, en combinant une fiction touchante et saisissante à un message clair et nécessaire. Bref, une valeur sûre.
Résultat de recherche d'images pour "americanah"Résultat de recherche d'images pour "americanah"

Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie : je ne pouvais pas décemment écrire un article sur le féminisme sans citer à un moment ou à un autre Chimamanda Ngozi Adichie, mon héroïne, mon idole, ma femme (presque). Ecrivaine nigériane, reconnue un peu partout dans le monde pour son discours féministe extrêmement puissant, son roman le plus connu raconte le parcours merveilleusement touchant d'une jeune Nigériane, installée aux Etats-Unis depuis ses études universitaires, qui fait le récit de sa vie en tant qu'étrangère aussi bien dans son pays d'origine que dans son pays d'installation, en tant que jeune femme qui cherche sa place, en tant que jeune femme noire, en tant que jeune tout court, bref, c'est drôle, c'est éclairant, c'est acerbe, c'est passionnant, ça mérite amplement son succès. Foncez. 
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Les Années d'Annie Ernaux : une de mes plus belles lectures de l'année, un roman qui ne porte pas d'étiquette explicitement féministe - Ernaux refuse d'ailleurs le terme -, mais qui, par son approche subtile de la vie d'une femme tout au long du XXème siècle, des obligations qui pèsent sur elle, des frustrations qu'elle ressent, parvient à rendre compte d'une vérité saisissante : être une femme, ça craignait déjà hier, et ça craint toujours aujourd'hui. 
La narratrice ne se clame jamais explicitement femme, mais le moindre de ses souvenirs crie "je suis une femme et cela a eu des conséquences sur tous les aspects de ma vie". C'est à ce titre que j'ajoute Les Années à cette liste, parce que parfois, l'implicite, l'intime et le sous-entendu ont autant d'effet que les manifestes et les essais. 

Plus largement, le roman est splendidement écrit et furieusement nostalgique, et vous offrira un splendide morceau de littérature - je ne peux d'ailleurs que vous recommander la bibliographie d'Annie Ernaux dans sa globalité : pour ne citer que lui, le premier roman  autobiographique d'Ernaux, Les Armoires Vides, aborde directement son avortement, alors que l'acte était alors encore prohibé par la loi en 1974, quand le roman paraît. 
Moi je dis, respect. 


Image associée

Voilà donc pour mes premières recommandations (n'hésitez pas à contribuer via les commentaires) !

Il y aura un volume 2, bien évidemment, ne serait-ce que parce que j'ai encore tant à lire (de L'Art de la Joie aux romans d'Ursula le Guin en passant par Orlando de Virginia Woolf ou encore les autres ouvrages de Simone de Beauvoir, le monde de la littérature féministe est vaste et riche, et nous réserve encore de nouvelles et formidables découvertes).

Bisous égalitaires et embrassades non-genrées, et sur ce, à très bientôt !

samedi 8 décembre 2018

La Petite Femelle de Philippe Jaenada - Chronique n°451

Titre : La Petite Femelle
Auteur : Philippe Jaenada
Genre : Contemporain
Editions : Points
Nombre de pages : 724
Lu en : français
Résumé : Au mois de novembre 1953 débute le procès retentissant de Pauline Dubuisson, accusée d'avoir tué de sang-froid son amant. Mais qui est donc cette beauté ravageuse dont la France entière réclame la tête ? Une arriviste froide et calculatrice ? Un monstre de duplicité qui a couché avec les Allemands, a été tondue, avant d'assassiner par jalousie un garçon de bonne famille ? Ou n'est-elle, au contraire, qu'une jeune fille libre qui revendique avant l'heure son émancipation et questionne la place des femmes au sein de la société ? Personne n'a jamais voulu écouter ce qu'elle avait à dire, elle que les soubresauts de l'Histoire ont pourtant broyée sans pitié. Telle une enquête policière, La Petite Femelle retrace la quête obsessionnelle que Philippe Jaenada a menée pour rendre justice à Pauline Dubuisson en éclairant sa personnalité d'un nouveau jour. À son sujet, il a tout lu, tout écouté, soulevé toutes les pierres. Il nous livre ici un roman minutieux et passionnant, auquel, avec un sens de l'équilibre digne des meilleurs funambules, il parvient à greffer son humour irrésistible, son inimitable autodérision et ses cascades de digressions. Un récit palpitant, qui défie toutes les règles romanesques.

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Certains romans ont de l'ambition. 
D'autres ne sont qu'ambition.
La Petite Femelle fait partie de la seconde catégorie. 

C'est le roman d'un acharné, d'un têtu, d'un convaincu. C'est le roman d'un écrivain capable d'éplucher des décennies d'archives, de coupures de presse, de retourner des rumeurs dans tous les sens pour y trouver un fond de vérité, de reconstituer lui-même une scène de meurtre afin d'évaluer la faisabilité de telle ou telle configuration. Jaenada décortique, analyse, explique, accorde sa juste importance au moindre événement de la vie de Pauline Dubuisson, et surtout, dément. 
Beaucoup. 
Il revient sur des décennies de calomnies, de mensonges et autres inventions sensationnalistes passées dans le domaine public, et s'efforce de démentir tous les fantasmes que l'on a tissées autour de la figure de cette petite femelle qui a été un temps l'objet de la haine de tout un pays. 

C'est le roman d'un attendri, d'un fasciné, d'un enchanté. Pauline est solaire, insaisissable, sombre, aussi hors-normes que parfaitement humaine. La comprendre, c'est faire une quasi expérience-limite, c'est découvrir la cruauté des autres, l'absolu, c'est franchir des points de non-retour successifs en sachant que le suivant sera pire encore que le précédent.

C'est aussi le roman d'une surprise constante et renouvelée, celle du lecteur, perpétuellement éberlué par la légèreté de l'enquête à l'époque, par l'intransigeance de toute une société, par la férocité d'un sexisme et d'une misogynie qui s'appliquent à tous les degrés d'une existence et s'appliquent à la détruire point par point.

C'est le roman d'une tentative désespérée de parvenir à la vérité, qui sait très bien qu'elle est condamnée à être inexacte, mais qui poursuit tout de même son lent travail de compréhension, de recueillement des savoirs, de pédagogie. C'est une leçon de patience. 

C'est enfin le roman d'un homme qui s'amuse, qui joue même avec le plus sordide, qui entrecoupe ses considérations techniques de parenthèses et autres exquises digressions tout à fait personnelles. (Merci, Monsieur Jaenada, pour votre usage incomparable de la quadruple parenthèse. C'est, à n'en pas douter, un apport historique à la littérature française contemporaine. N'arrêtez jamais.) 
Philippe rencontre Pauline, la dévisage sous toutes les coutures, explore avec elle son environnement, tisse sans cesse des points communs entre sa propre existence et celle de son héroïne, et embarque le lecteur dans ce qui devient une sorte de trio improbable, à cheval entre fiction, histoire, mélodrame, biographie et enquête policière. Les anecdotes valsent dans tous les sens mais avec une inexplicable sensation d'ordre, d'adéquation et de pertinence, les pages se tournent à un rythme dévorant, et une vérité, à défaut de la vérité, émerge enfin. 

Et c'est une très belle vérité.
C'est une très belle façon de raconter une histoire, un parcours.
C'est un roman plus que particulier, d'une formidable liberté, d'une spontanéité à couper le souffle, et ce sans jamais se départir d'une certaine exigence historique et psychologique. Bref, un régal, une lecture réjouissante à plus d'un titre, effarante, glaçante, saisissante, une réussite sur tous les plans. 




mercredi 5 décembre 2018

Tu ne m'as laissé que notre histoire d'Adam Silvera - Chronique n°450

Titre : Tu ne m'as laissé que notre histoire
Auteur : Adam Silvera
Genre : YA | Contemporain
Editions : Robert Laffont (collection R)
Lu en : français
Résumé : La mort ne prévient jamais. Lorsque Griffin apprend la disparition brutale de Théo, son premier amour, son univers vole en éclats. Bien que Théo ait déménagé en Californie pour ses études et ait commencé à fréquenter Jackson, Griffin n'a jamais douté qu'il reviendrait un jour vers lui. À présent, l'avenir qu'il s'imaginait a changé du tout au tout et le vide laissé par Théo demande à être comblé...

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Un grand merci aux éditions Robert Laffont et à Babelio pour cet envoi !

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Griffin vient de perdre son premier amour. Et il s'est sans doute aussi un peu perdu depuis le jour où il l'a appris. 

Certes, Theo et Griffin n'étaient plus ensemble depuis des mois déjà lorsque la nouvelle est tombée, certes, Theo étudiait à l'autre bout du pays et s'était déjà mis en couple avec quelqu'un d'autre.
Oui. Griffin le sait.
Mais il y avait encore de l'espoir. 
Tout n'était pas dit. Tout n'était pas fini.

Sauf que maintenant, ça l'est. L'histoire de Theo et de Griffin n'aura jamais droit au dénouement auquel tous deux aspiraient. Et Griffin est désormais incapable de passer à autre chose. 

Il ne lui reste rien de Theo. Rien qu'un vide, une absence, une négativité. Et une histoire.

C'est un drôle de roman que Tu ne m'as laissé que notre histoire. Tout simple à première vue, écrit très simplement, très sobrement - trop ? -, il parvient à construire l'air de rien un véritable cadre, un cocon intime et complexe où l'on voit Griffin se confier, évoluer, piétiner parfois, souffrir beaucoup, grandir surtout. Au fur et à mesure que les souvenirs s'accumulent et que les jours défilent, on se prend d'affection pour ce personnage tout en retenue et en contrôle, qui souffre de ne pas parvenir à se livrer, jusque dans la façon dont il s'exprime.

Les personnages sont touchant parce qu'hautement imparfaits, et n'offrent à aucun moment de mode d'emploi de "comment bien faire son deuil", loin de là. Griffin verse souvent vers des comportements possessifs, teintés de jalousie, de méfiance, voire d'agressivité, tandis que de son côté Theo pêche par insouciance et par indélicatesse. Si on est si touché par Griffin, c'est aussi et surtout parce qu'il fait n'importe quoi à l'annonce du décès de Theo, parce qu'il est incapable de se ressaisir, parce qu'il ne fait que ruminer ses erreurs passées, et puis finalement parce qu'il se démène malgré tout, et que miraculeusement, il avance.

Ce n'est qu'une histoire parmi d'autres. Mais elle sonne juste.

Pas forcément de passage saisissant d'émotion ou de prose splendide élégiaque, on reste ici dans quelque chose d'assez réservé et pudique, même au niveau de la plume de l'auteur, ce qui contribue sans doute plus ou moins volontairement à la justesse du roman. On aurait pu souhaiter un peu plus d'audace dans le style, pour donner encore plus d'ampleur à ces émotions, et le roman comporte encore quelques passages qui manquent un peu de subtilité ou d'originalité, mais il est indéniable que le tout reste fluide, pertinent, et appréciable à plus d'un titre. 

Appréciable parce qu'il reconnaît tout simplement que l'on peut avoir 17 ans et avoir sincèrement, profondément le sentiment d'avoir fait le tour de ce que la vie a à offrir, sans se moquer, sans chercher à décrédibiliser le narrateur. 
Appréciable pour sa représentation toute simple de plusieurs personnages LGBT sans jamais se laisser tenter par le drama gratuit, sans jamais faire de ces adolescents des personnages hautement torturés et rejetés par les autres en raison de leur orientation sexuelle, parce que oui, surprise, ça existe, les couples gays à qui personne ne demande de comptes. 
Appréciable enfin pour son message attendu mais ô combien bien senti sur le deuil, sur le monde qui continue de tourner, sur l'impossibilité de trouver de réponses satisfaisantes. Cela a déjà été dit ailleurs, bien sûr, mais cette leçon d'acceptation demeure essentielle, d'autant plus qu'elle apparaît sans fards, sans trop de clichés, sans volonté désespérée de faire dans le sensationnel. Le rythme est simplement scandé par les flash-backs, structure assez classique mais qui fonctionne, et on se laisse tout simplement porter, convaincre... et émouvoir, par surprise souvent.

lundi 3 décembre 2018

Bilan du mois [Novembre 2018]

Bonjour à tous et toutes !

En Novembre, j'avais particulièrement envie d'évasion, d'éclectisme, et c'est ainsi que les 11 romans que j'ai achevés ce mois-ci forment un bilan particulièrement dénué de toute cohérence, j'espère que vous saurez passer outre cette hérésie thématique. Voici donc sans plus tarder le résultat de mes pérégrinations littéraires décousues :

Le coup de cœur du mois...
L'Elégance du Hérisson de Muriel Barbery : un roman que je voulais et me devais de lire depuis des années et des années et que j'ai enfin fini par découvrir, faisant naître en moi une question unique : "pourquoi ne me suis-je pas jetée sur ce bouquin plus tôt ?"

J'ai adoré...
Isidore et les autres de Camille Bordas : un roman qui m'a prise par les sentiments et par surprise, tout en délicatesse, avec un narrateur auquel il est physiologiquement impossible de ne pas s'attacher. Une vraie réussite !
Pieces of me de Nathalie Hart - VO : encore une belle surprise pour ce roman que je n'avais absolument pas prévu de lire, et dont je ne peux désormais que vous recommander la lecture. On y découvre une narratrice travaillant sur le front irakien, en charge d'aider des civils à y obtenir des visas américains pour quitter le pays, y rencontre son mari, s'installe avec lui dans le Colorado, mais doit très vite affronter son redéploiement sur le front... et surtout son retour. Comme vous pouvez vous en douter, c'est poignant, terrible, affreux, mais ça ne devient jamais mélodramatique, et ça, c'est plus qu'appréciable. Très belle découverte. 
Les Racines du Ciel de Romain Gary : un roman incroyablement dense dont la lecture m'aura pris près d'un mois, mais que je suis ravie d'avoir enfin découvert. La plume de Gary est d'une richesse rare, son imagination foisonnante, son message aujourd'hui assez classique mais à l'époque révolutionnaire. Les Racines du Ciel, malgré son caractère parfois un peu opaque, mérite sans aucun doute son titre de "grand classique de la littérature".
Mes Saisons en enfer de Martha Gellhorn : un récit autobiographique d'une grande figure du reportage et du journalisme de guerre au XXème siècle, Martha Gellhorn, qui raconte ici les cinq voyages les plus foireux, ratés, cauchemardesques, effrayants et inconfortables qu'elle a vécus. C'est férocement cynique, furieusement détaillé, passionnant, un peu daté certes, mais vraiment divertissant.

J'ai beaucoup aimé...
Pas Pleurer de Lydia Salvayre : 
Tu ne m'as laissé que notre histoire d'Adam Silvera : je ne lis plus que très peu de YA, mais cela ne me fait que plus savourer les belles découvertes que je peux faire au sein de ce genre, comme ce roman-ci, certes un peu plat stylistiquement parlant, mais très très très juste dans ce qu'il explore, à savoir le deuil, l'amour - surtout le premier -, l'identité, l'adolescence, des thèmes certes classiques mais qui offrent ici une vraie fraîcheur, une vraie authenticité. 

J'ai bien aimé...
Amours de Léonor de Récondo : une histoire d'amour (sans blague) qui fonctionne comme un tout, une parenthèse d'intimisme et d'émotions exacerbées. On sent de la part de l'autrice la volonté de créer un cocon, une expérience en quelque sorte. Ca finit par se contempler un peu le nombril parfois, mais l'ensemble reste tout à fait prenant !

Room d'Emma Donoghue - VO : difficile de dire qu'on a "bien aimé" une histoire aussi sordide que celle-ci, mais c'est le cas. Ma lecture s'est faite en quelques heures à peine, portée par un style simple et fluide, et elle a été marquée par quelques passages très touchants, mais je doute d'en conserver un souvenir impérissable malgré tout. La narration, faite par un petit garçon de cinq ans assez insaisissable (à la fois impossiblement éveillé, avec un vocabulaire à faire pâlir d'envie certains adultes, et très immature par certains aspects), peut se comprendre au vu des circonstances dans lesquelles il grandit, mais empêche à mon avis le potentiel émotionnel de l'intrigue de se déployer pleinement.

J'ai plutôt aimé...
Fréquence Oregon de Loïc Le Pallet : un roman de SF dans lequel j'ai malheureusement eu du mal à m'immerger pleinement, non pas qu'il soit en lui-même déplaisant, mais justement parce qu'il manquait d'épaisseur, de matière. Toute cette histoire aurait mérité plus d'approfondissement, plus de détails, bref, plus de corps. 
Les Jeunes Filles d'Henry de Montherlant : un roman qui m'a été vivement recommandé - désolée à toi si tu passes par là, ami qui m'a poussée à le lire -, mais que j'ai trouvé trop "conscient de lui-même", un peu vain, un peu gratuit, bref, pas une franche réussite. 


Sur ce, excellent mois de décembre à vous !

lundi 26 novembre 2018

L'Elégance du Hérisson de Muriel Barbery - Chronique n°450

Titre : L'Elégance du Hérisson
Autrice : Muriel Barbery
Genre : Contemporain
Editions : Gallimard (collection Blanche)
Lu en : français
Résumé : "Je m'appelle Renée, j'ai cinquante-quatre ans et je suis la concierge du 7 rue de Grenelle, un immeuble bourgeois. Je suis veuve, petite, laide, grassouillette, j'ai des oignons aux pieds et, à en croire certains matins auto-incommodants, une haleine de mammouth. Mais surtout, je suis si conforme à l'image que l'on se fait des concierges qu'il ne viendrait à l'idée de personne que je suis plus lettrée que tous ces riches suffisants.


Je m'appelle Paloma, j'ai douze ans, j'habite au 7 rue de Grenelle dans un appartement de riches. Mais depuis très longtemps, je sais que la destination finale, c'est le bocal à poissons, la vacuité et l'ineptie de l'existence adulte. Comment est-ce que je le sais ? Il se trouve que je suis très intelligente. Exceptionnellement intelligente, même. C'est pour ça que j'ai pris ma décision: à la fin de cette année scolaire, le jour de mes treize ans, je me suiciderai."


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Cela faisait des années qu'on me le disait. 
Lis l'Elégance du Hérisson. Tu vas adorer

Et moi, naïve, un peu rebutée par ce titre étrange et surtout par l'agitation inexplicable et unanime autour de ce roman qui n'avait a priori rien d'exceptionnel, je n'avais de cesse de repousser à plus tard le jour où je me déciderais enfin à me plonger dans ledit ouvrage. 

Mais heureusement, j'ai enfin pris l'heureuse décision de mettre fin à cette procrastination littéraire insensée.
Oh, combien j'ai bien fait.

L'Elégance du Hérisson, c'est n'avoir l'air de rien, être même peu attirant, un peu brut de décoffrage, hostile à toute approche inquiétante ou inconnue, mais savoir se révéler au moment où l'on s'y attend le moins, s'ouvrir, montrer sa part de beauté, qui est d'autant plus merveilleuse qu'elle était jusqu'alors insoupçonnée. 

L'Elégance du Hérisson, c'est l'humanité dans ce qu'elle a de plus tortueux, contradictoire, complexé, mauvais, mais aussi de doux et de lumineux. 

C'est aussi l'un de ces romans qui a été critiqué, recritiqué, décortiqué dans tous les sens et sur lequel on s'est finalement déjà accordé il y a quelques années, mais qu'il sera toujours bon d'évoquer, de louer, de recommander. C'est une histoire qui célèbre la bizarrerie, l'extraordinaire, l'émerveillement et la curiosité. On referme L'Elégance du Hérisson avec une furieuse soif d'absolu, d'émulation, d'amélioration, l'envie de plonger le nez dans Anna Karénine, de rouvrir un ouvrage de philosophie, d'aller admirer un peu d'art même si on ne le comprend pas purement et intrinsèquement.

C'est enfin un ouvrage qui réalise l'exploit de faire l'éloge de la culture et de ses supports les plus traditionnels sans jamais verser dans le snobisme ou la prétention - c'est même tout le contraire. Loin de prôner une érudition qui se satisferait d'elle-même, la connaissance est ici présentée comme source d'enrichissement personnel, de partage avec autrui, de moyen de dépasser sa simple conscience propre pour toucher à quelque chose de plus universel, de plus vaste, d'encore plus épanouissant. 

L'Elégance du Hérisson est enfin un roman dont nombre de personnages se présentent bouffis de mépris, de suffisance et d'auto-satisfaction, mais qui parvient par un miracle littéraire à n'inspirer que de la compassion et de l'empathie au lecteur. On a pu l'accuser d'être prétentieux, de n'être qu'un étalage de culture générale de la part de l'autrice, mais à mon humble avis ce n'est que l'exact inverse. Bien entendu que les personnages de Renée et Paloma sont grotesques, caricaturaux eux aussi, tirés à l'extrême pour justement créer cette connexion d'autant plus miraculeuse que tout semblait jouer pour que l'on se maintienne à distance d'elles. Leurs élans de misanthropie et de lyrisme touchent au sublime, leur obstination les rend terriblement touchantes. Être aimées, c'est tout ce qu'elles méritent. 

Lisez donc ce roman, pour sa langue exquisement riche sans jamais en devenir pédante, pour son histoire si prenante, à la fois complètement improbable et éminemment réelle, pour son plaidoyer pour l'ouverture à l'autre et à la connaissance, bref, pour cet ensemble de valeurs et de passions qui le constituent et qui en font un peu plus qu'une simple histoire, un moment, une étape, un passage. 

dimanche 18 novembre 2018

Isidore et les autres de Camille Bordas - Chronique n°449

Titre : Isidore et les autres
Autrice : Camille Bordas
Editions : Inculte Romans
Genre : Contemporain
Lu en : français
Nombre de pages : 412
Résumé
Difficile à onze ans de trouver sa place dans une famille de surdoués, surtout lorsqu'on se contente d'être « normal ». Entouré de cinq frères et sœurs qui dissertent à table des mérites comparés de Deleuze et Aristote, Isidore recherche d'abord l'affection de son meilleur ami, monument de douceur : son canapé. Dans sa famille, seul Isidore est capable d'exprimer des émotions, de poser les questions que les autres n'osent pas formuler. Et lorsqu'un drame survient, il est le seul capable d'écouter et réconforter son prochain. A moins que, épris d'ailleurs, il ne réussisse enfin une énième fugue qui lui ouvrirait un monde de liberté et de légèreté. 

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Dans la famille d'Isidore, tout le monde est brillant. Plus que ça, brillantissime. A table, on parle de philosophes et de la Critique de la raison pure ; devant la télé, on ne se contente pas de regarder le film, on le décortique et on le démonte ; face à un invité, on ne fait pas connaissance, on l'analyse ; dans la vie, on ne reçoit pas, on exige toujours plus. 
Les trois aînés évoluent à différents stades de leurs thèses respectives, le quatrième est un compositeur de génie, la cinquième a sauté trois classes et se prépare à rentrer en prépa à Paris. 
Et puis il y a Isidore. 
Izzie - enfin, ça c'est le surnom qu'il s'est choisi, mais tout le monde chez lui s'obstine à l'appeler Dory. Il fait avec.

Isidore a douze ans. Et Isidore est complètement largué. 


Les thèses, les ficelles intellectuelles, les références et les traités d'histoire antique, ça lui échappe complètement. Lui, il est et sera toujours le petit dernier, celui qui est largué dans les conversations, celui qui demande à ce qu'on répète la question, celui qui a renoncé à faire partie du délire il y a longtemps déjà.
Et puis, malgré les différences et les écarts, Isidore est aimé. Il se sent un peu ignoré, bien sûr, mais il est aimé. Alors ça va. 

Mais un jour, son père, ou plutôt "le père" comme ils l'appellent, meurt brutalement. Et tout change. 
Hébétude. Sidération.
Et puis la vie continue. 


Chacun des frères et sœurs d'Isidore cherche alors à gérer le choc en se murant encore plus profondément dans ses lubies, ses passions, son domaine de niche, en s'absorbant dans ses occupations pour éviter le plus possible de se confronter à lui-même. 
Il faut aller de l'avant.

Mais Isidore en est incapable, Isidore, qui avait déjà à gérer des milliers de questions insolubles chaque jour, se voit soudain assailli par une nécessité de tout changer, de tout comprendre, un besoin de liberté aussi irrépressible qu’insatiable. Alors Isidore va faire ce qu'il fait de mieux : chercher à comprendre. Les autres, les inconnus, les proches, les sentiments, les comportements, les codes, les tabous et les interdits, les rituels de passage et les accomplissements. 

C'est terriblement galvaudé, mais il n'y a pas d'autre façon de le dire : Isidore et les autres est une célébration de la sensibilité, de la tendresse, de l'empathie, du respect de l'autre et de la bienveillance.
Voilà, c'est dit.
Maintenant que le quota de clichés de cette critique est épuisé, nous pouvons développer. 


On le comprend très vite : Isidore n'a rien du vilain petit canard qu'il se croit être. Bien loin d'être l'idiot du village ou l'attardé de service, Isidore s'avère être un petit garçon d'une sensibilité extraordinaire, d'une inventivité sans nom, et oui, bien entendu, d'une immense intelligence. Ce n'est pas l'intelligence qui donne une moyenne de 18/20, ce n'est pas non plus celle qui permet d'écraser d'autres convives à table, ce n'est pas celle qui écrit des thèses ou encore celle qui compose des sonates. 

Mais elle n'en est pas moins réelle. Elle n'en est pas moins valide. 

Isidore a ses propres mécanismes innés et indicibles, sa propre grille de lecture intrinsèque, qui lui font voir le monde à travers un filtre ému et perplexe et qui le poussent à toujours tout comprendre. 
Isidore évolue dans une surprise permanente qui ne se satisfait pas d'elle-même, un étonnement qui est à la base de toute réflexion philosophique. Personne dans sa famille ne parvient à distinguer ce qui est, et encore moins à comprendre le pourquoi de l'existence de ce qui est. 
Mais Isidore voit tout. Et Isidore veut tout comprendre. 

On a affaire à un narrateur tout sauf conventionnel, à un mélange de petit garçon immature, d'esprit hypersensible, de mémoire émotionnelle imbibée d'une infinité de souvenirs. Il aurait été plus que facile de sombrer dans une caricature de personnage, un petit sage savant qui aurait fait semblant de ne pas l'être, mais bien au contraire, l'autrice parvient à donner vie et corps à une personnalité si rare et si précieuse qu'elle reste dans les pensées du lecteur bien après l'instant où il tourne la dernière page. 

C'est un roman excessif, bien sûr, dans tous les sens du terme, un roman qui exacerbe et suranalyse tous les éléments de la personnalité de ses protagonistes, tous les symboles, toutes les curiosités, tous les détails, mais sans jamais en devenir lourd pour une seule et excellente raison : l'émerveillement.


Tout est merveilleux. Et tout est naturel. 

La vie avec Isidore est merveilleuse. La vie avec Isidore est naturelle.

Lisez ce livre, bon sang. C'est fantastique. C'est doux-amer - Dieu sait que j'aime ce mot et que je ne l'emploie pas à la légère. 
C'est Isidore et ça tombe sous le sens. 

mercredi 14 novembre 2018

Héros de Benoit Minville - Chronique n°448

Titre : Héros
Auteur : Benoit Minville
Genre : Fantastique
Editions : Sarbacane (collection Exprim')
Lu en : français
Résumé : Ils grandissent au pied du Morvan entre ville et village. Matéo, diamant à l'oreille, Richard, la tête rentrée dans les épaules, et l'inénarrable, intarissable, insupportable José, duvet au menton et hygiène douteuse. Leur passion : la légendaire BD Héros, dont ils attendent chaque mois le nouveau numéro. Leur rêve : éditer un jour leur propre série, inspirée de cet univers fascinant et occulte qui domine les records de ventes. Après tout, la série a bien été créée dans leur région, il y a plus de 80 ans : alors, pourquoi pas eux ? Mais un soir, alors qu'ils planchent dans leur Q.G., un homme apparaît comme par magie, blessé à mort ; juste avant de s'effondrer, il tend à Richard une étrange fiole... une fiole dont le contenu vibre et scintille, comme s'il était vivant.

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Ils sont trois, ils ont une passion dévorante pour un univers fantastique, celui de la mythique BD Héros, un certain talent créatif, et pas mal d'heures à occuper dans leurs journées. 
Alors pour tuer le temps et croire que les lendemains chanteront, Matéo, Richard et José passent leur vie à puiser dans leur imagination pour recréer des histoires à la hauteur de celles qui les fascinent depuis des années, à s'absorber dans des mondes parallèles pour oublier celui de leur petite ville perdue au fond de nulle part. Parce qu'il est bien plus doux d'espérer qu'un jour leur BD connaîtra le même succès qu'Héros que d'accepter la réalité de leur ennui.

Vous me direz peut-être qu'il n'y a là rien de spécial, en tout cas certainement pas de quoi en faire un diptyque fantastique. 
Wait and see.

Un soir, alors que les trois comparses sont réunis pour plancher sur leur projet, un homme hagard, couvert de sang, bref, à l'aspect peu recommandable, surgit dans la pièce et fait basculer la soirée dans le chaos.
Le lendemain, Richard se réveille à l'hôpital, encore à moitié perdu dans ses souvenirs confus de la veille. Il ne serait absolument pas en mesure d'expliquer ce qui lui est arrivé, mais il est en revanche sûr d'une chose : plus rien ne sera jamais comme avant.

* roulements de tambour dramatiques *

On savait déjà que Benoit Minville avait le chic pour créer des personnages adolescents touchants, nuancés, avec leurs fissures et leurs éclats, mais on ne l'avait encore jamais vu s'aventurer dans des univers au-delà du réel, vers une écriture plus fantastique. Eh bien, même si cela n'est guère surprenant, sachez que c'est réussi. Et à plusieurs titres.

L'histoire en elle-même fonctionne délicieusement, et avec une saveur propre. C'est bien un récit dignement fantastique, avec certains éléments attendus comme le trope de "l'élu", les pouvoirs magiques, les grandes conspirations et les confrontations ultimes, mais c'est aussi une intrigue qui parvient à imposer sa singularité à plus d'un titre, par exemple avec son décor, son écriture fluide et juste, et surtout sa capacité tout à fait "minvillienne" à faire vivre une bande d'adolescents, à leur donner du caractère, du corps, des enjeux. A aucun moment on n'a des personnages un peu interchangeables ou un peu typiques, bien au contraire, ce sont des individualités bien affirmées qui évoluent et se confrontent tout au long du roman, bref, des adolescents authentiques et actuels.

Le roman n'échappe pas à quelques passages peut-être un peu moins fluides, ni à quelques scènes où l'action est si dense que l'on peut se sentir quelque peu égaré, mais le tout se dévore avec un plaisir non dissimulé. C'est délicieusement manichéen, grandiloquent et over the top comme disent nos amis anglo-saxons, et bien évidemment, tout fonctionne. Cela fait surtout plaisir de lire du bon fantastique français, une histoire qui ne s'interdit rien et surtout pas les excès. Derrière cet univers et ces mots, on sent en permanence un auteur qui se fait plaisir, qui lâche les rênes de son imagination et qui cherche à transporter son lecteur dans un monde toujours plus palpitant et chaotique. Pas d'interdits, mais une folle générosité littéraire. 
Et ça, c'est incomparable.

mercredi 7 novembre 2018

Pas Pleurer de Lydie Salvayre - Chronique n°447

Titre : Pas Pleurer
Autrice : Lydie Salvayre
Editions : Seuil
Genre : Contemporaine
Lu en : français
Nombre de pages : 280
Résumé : 
Deux voix entrelacées. Celle, révoltée, de Georges Bernanos, témoin direct de la guerre civile espagnole, qui dénonce la terreur exercée par les nationalistes avec la bénédiction de l’Église catholique contre les "mauvais pauvres". Son pamphlet, Les Grands cimetières sous la lune, fera bientôt scandale. Celle, roborative, de Montse, mère de la narratrice et "mauvaise pauvre", qui, soixante-dix ans après les événements, a tout gommé de sa mémoire, hormis les jours radieux de l'insurrection libertaire par laquelle s'ouvrit la guerre de 36 dans certaines régions d'Espagne, des jours que l'adolescente qu'elle était vécut dans la candeur et l'allégresse dans son village de Haute Catalogne.

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Montse a 90 ans. Elle en a vécu, des choses, elle en a vu, des horreurs.
C'est peut-être pour cela que sa mémoire a décidé de démissionner. Les souvenirs n'ont plus grand sens, la chronologie non plus. 

Mais il reste à Montse un souvenir, particulièrement vivace, coriace, obsédant même.
Celui d'un été. L'été 1936.
Montse a seize ans. Elle vit dans une Espagne qui se déchire. Et elle est amoureuse. 

C'est le récit de ces quelques mois de bonheur absolu et de détresse profonde que Montse entreprend de faire à sa fille, notre écrivaine, qui tente de son côté de redonner du corps à ce récit désaccordé, de reconstituer une suite logique à toutes ces réminiscences éparpillées. 
Et ça marche. 

Ca marche, parce qu'elle sait faire s'éveiller les fantômes et les invoquer à ses côtés. 
Il y a les rouges noirs, les rouges staliniens, les nationaux et les franquistes, tous ces camps qui, bien au-delà d'une simple haine, ne rêvent que d'anéantir les autres pour s'imposer, il y a tous ces gens qui restent plantés entre deux, tous ceux qui prennent parti corps et âme, tous ceux qui n'ont rien compris à la tragédie qui se jouait dans leur pays. 
Il y a l'horreur, la violence, les débats politiques, les morts, mais il y a aussi la vie toute bête et toute simple, les repas et les disputes familiales et les jeunes filles de seize ans qui tombent amoureuses au mauvais moment. 

Il y a aussi un autre drôle de personnage invoqué par la narratrice, un certain Bernanos, qui se retrouve curieusement mêlé au récit de Montse. Salvayre raconte l'indignation de l'écrivain, ses mois à dénoncer les événements d'Espagne, la rédaction des Grands cimetières sous la Lune. C'est plus que galvaudé de le dire, mais c'est indéniable : les deux récits se croisent et se répondent étonnamment bien : l'une vit les tensions politiques de la façon la plus concrète et la plus personnelle qui soit, avec ses drames familiaux et amoureux, l'autre les analyse, les écrit, les pense, les dissèque et les théorise. 

La langue et l'écriture de l'autrice sont sans aucun doute les deux éléments qui font tout le sel du roman. Salvayre passe d'un registre à l'autre avec une aisance déconcertante, mais une maîtrise constante : tantôt elle jongle avec la langue chaotique de sa mère, sorte de "françespagnol" complètement incontrôlé, tantôt elle revient à une narration plus classique mais toujours très fluide, tantôt elle se prend elle-même au jeu de s'imaginer ce que pouvait être la vie dans cette Espagne qu'elle n'a pas connue, et se pique à composer des dialogues vivants et des descriptions saisissantes. 

Le roman peut déconcerter dans ses premières dizaines de pages, mais s'avère très vite plus que convaincant, et constitue un panorama aussi touchant qu'original et riche de la guerre civile espagnole. En partant d'un point de vue très particulier et d'un autre complètement romanesque, l'autrice parvient à créer une histoire attachante, réfléchie et parfaitement rythmée, et surtout un texte qui gagne en puissance tout au long du récit pour aboutir à un final absolument déchirant dont, je crois, je ne me suis pas encore tout à fait remise. Une belle lecture !