La lecture d'un roman jette sur la vie une lumière.
— Louis Aragon

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dimanche 23 septembre 2018

Orphelins 88 de Sarah Cohen-Scali - Chronique n°441

Titre : Orphelins 88
Autrice : Sarah Cohen-Scali
Genre : Historique 
Editions : Robert Laffont (collection R)
Lu en : français
Nombre de pages : 428
Résumé : 
Munich, juillet 1945.

Un garçon erre parmi les décombres…
Qui est-il ? Quel âge a-t-il ? D'où vient-il ? Il n’en sait rien. Il a oublié jusqu’à son nom. Les Alliés le baptisent « Josh » et l’envoient dans un orphelinat où Ida, directrice dévouée, et Wally, jeune soldat noir américain en butte au racisme de ses supérieurs, vont l’aider à lever le voile de son amnésie.
Dans une Europe libérée mais toujours à feu et à sang, Josh et les nombreux autres orphelins de la guerre devront panser leurs blessures tout en empruntant le douloureux chemin des migrants.
Si ces adolescents sont des survivants, ils sont avant tout vivants, animés d’un espoir farouche et d’une intense rage de vivre.


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1945. 
C'est fini.

Circulez, plus rien à voir.
C'est le moment où le chapitre des livres d'histoire se termine, où on écrit la conclusion de la dissertation, avec une ouverture plus ou moins réussie qui jette en deux ou trois mots la perspective de la reconstruction à venir et du rétablissement de la paix.
En gros. 

Globalement, on arrive assez bien à vivre avec l'idée que la Seconde Guerre mondiale, c'était plié le 8 mai.
Sauf que pas tout à fait. 

Par exemple, il y a tous ces enfants, dans les décombres, qui ne se souviennent souvent pas de leur nom, ni de celui de leurs parents, ni de là où ils vivaient il y a quelques années. Parmi eux, Josh - en tout cas, c'est ainsi qu'il a été rebaptisé par les GI qui l'ont trouvé - qui se voit placé dans un orphelinat pour retrouver un corps à peu près en bon état de marche, à défaut de retrouver son identité. 

Josh ne se souvient de rien. Josh est en fait un nourrisson âgé d'une dizaine d'années, complètement hermétique à son environnement dans les premières pages du roman. Son traumatisme est évident, sa perte de repères difficilement mesurable pour le lecteur qui vit à des années lumières d'une telle situation. 
Et pourtant, le lien se crée.

Timidement, au départ, alors que le petit garçon commence petit à petit à trouver ses marques à l'orphelinat où on l'installe, à rassembler le peu de souvenirs qu'il lui reste, et surtout à comprendre ce que les nazis ont fait de lui pendant la guerre. A savoir l'arracher à sa famille pour le placer au sein du programme Lebensborn, dans une école de la Gestapo.

Très vite, le petit garçon se déploie, affirme sa volonté de mettre un visage sur les membres de sa famille fantôme, de retrouver son pays s'il en a un, sa langue même s'il ne se souvient plus que de l'allemand pour l'instant. Et le lecteur s'attache à ce drôle de personnage, qui n'a plus rien d'un enfant après ce qu'il a vécu, mais qui est encore tout sauf un adulte. 

Le roman prend ainsi son temps pour progresser, et n'offre à vrai dire pas d'aventure épique ou de rythme à couper le souffle. C'est encore une fois un roman de l'après, de hébétude, du lent rassemblement des pièces du puzzle, et d'une question insoluble : comment vivre maintenant ? Comment vivre après ça ?
Comment vivre lorsque tous ces enfants ont été arrachés à leurs parents, lorsque toutes ces femmes et jeunes filles ont été violées, lorsque toutes ces maisons ont été balayées ? Comment vivre lorsque les petits enfants juifs comprennent lentement que leurs parents ne figureront jamais sur les listes des rescapés, lorsqu'il est encore possible de se faire agresser pour un bout de pain parce qu'on crève littéralement de faim dans les rues ? 

Le roman est poignant à plus d'un égard, au point d'en devenir éprouvant à certains points, sans jamais non plus devenir intenable. Le récit est dramatiquement très chargé, avec des personnages déchirants, notamment Halina, Beate et évidemment Josh qu'on a envie de prendre dans ses bras de bout en bout. On peut regretter que l'intrigue tourne parfois en rond et ne gagne véritablement en puissance que dans les derniers chapitres, mais c'est un véritable choix de narration qui s'avère payant : en laissant le temps au temps, en prenant des pages et des pages pour faire un état des lieux, on permet aux enjeux de se former et aux issues de frapper fort et juste.

Sarah Cohen-Scali accomplit une nouvelle fois le formidable travail de pédagogie et d'émotion dont elle s'était déjà montrée capable avec l'incroyable Max. Et même si Orphelins 88 n'atteint pas tout à fait le niveau de violence, d'émotion et d'aboutissement qui était celui de son prédécesseur, il reste un texte puissant à plus d'un égard qu'on ne saurait trop recommander aux lecteurs de tous âges, pour apporter un éclairage plus qu'instructif sur cette période oubliée de l'histoire.

Une très belle lecture donc, très juste et sensible dans le traitement des sujets qu'elle s'est choisis - identité, deuil, violence, traumatisme, viol, pauvreté : c'est éprouvant, certes, mais sans jamais verser dans le pathos ou le morbide. Sarah Cohen-Scali parvient parfaitement à se fondre dans la voix de son petit Josh, pour un texte sombre, mais - et oui, je sais, c'est cliché - indéniablement porteur d'espoir. 

mercredi 19 septembre 2018

La Vraie Vie d'Adeline Dieudonné - Chronique n°440

Titre : La Vraie Vie 
Autrice : Adeline Dieudonné
Editions : L'Iconoclaste
Genre : Contemporain | Littérature générale
Nombre de pages : 270
Lu en : français
Résumé : Chez eux, il y a quatre chambres. Celle du frère, la sienne, celle des parents. Et celle des cadavres. 

Le père est chasseur de gros gibier. Un prédateur en puissance. La mère est transparente, amibe craintive, soumise à ses humeurs.

Avec son frère, Gilles, elle tente de déjouer ce quotidien saumâtre. Ils jouent dans les carcasses des voitures de la casse en attendant la petite musique qui annoncera l’arrivée du marchand de glaces. Mais un jour, un violent accident vient faire bégayer le présent. Et rien ne sera plus jamais comme avant.

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C'est l'un des romans "gagnants" de la rentrée littéraire, l'un de ces premiers romans dont on se glisse le nom entre deux rayonnages à la librairie, ceux qui provoquent des pâmoisons d'admiration chez les critiques, ceux dont les notes ne semblent faire que grimper sur tous les réseaux sociaux littéraires. 

Mais qu'est-ce, au juste, que ce drôle de petit livre ? 

La Vraie Vie, ce sont cinq étés successifs, un continuum qui fait glisser une petite fille vers l'adolescence, avec toujours un même objectif en tête : trouver un moyen de voyager dans le temps, de remonter vers une journée étouffante, celle de l'accident, et tout changer. 
Quel accident ? 
Un moment de mort, la perte de l'innocence, un moment de violence, une rupture après quoi rien n'a plus jamais été pareil, ni pour notre narratrice, ni pour son petit frère, l'élément qui a achevé de détruire cette famille déjà loin d'être fonctionnelle. 

Mais la petite fille est déterminée. Et elle a de la ressource.

Commence alors une entreprise déterminée et dévorante : rassembler toute la connaissance scientifique qui pourra lui être utile pour mener à bien son projet. Et apprendre quelques leçons - autres que des formules de physique - en chemin. 

On a parfois cette expression pour signaler qu'un récit commence doucement, "sans crier gare", mais justement, La Vraie Vie commence en criant gare, garde à vous, attention, ceci est un territoire explosif, cette histoire ne va pas prendre de gants. 

C'est d'autant plus glaçant que c'est décrit avec ce détachement et cette absence d'affect qu'ont parfois les enfants : l'abus familial, la violence du père, la peur, partout, tapie, et enfin la fuite pratiquée comme un art par une mère qui a oublié comment il fallait s'y prendre pour exister il y a longtemps déjà.
Dans ce foyer toxique, une petite fille, son petit frère Gilles à qui elle tient plus que tout, jusqu'à ce qu'éclate entre eux deux l'accident, et la lente quête qui s'ensuit. 

Le récit défile avec une plume survoltée et remarquablement juste, qui donne à voir les espoirs et les ressentis de la narratrice avec une crédibilité implacable, et fait couler les quelques 250 pages du roman dans une folle fluidité - pour une fois, on peut vraiment dire qu'il s'agit d'un texte qu'on ne peut que lire d'une traite. 

Mais si l'histoire est brève, elle n'en est pas moins intense qu'une autre, c'est même le contraire : les scènes renversantes, touchantes, choquantes, piquantes sont pléthore, avec un sens de la description et de l'immersion diaboliquement efficace. Adeline Dieudonné parvient à créer un ensemble de petits tableaux marquants, qui viennent se juxtaposer pour former une oeuvre absolument originale, absolument réjouissante, absolument révoltante. 

L'héroïne à laquelle elle donne vie est un petit bijou de spontanéité et de vie, une de ces figures que l'on pourrait suivre sans difficulté pendant des milliers de pages, et à laquelle on s'attache donc d'autant plus que le temps que l'on va passer avec elle est limité. Vive, fantasque, excessive, terriblement touchante, dure parfois, elle constitue un protagoniste efficace parce qu'on peut se reconnaître dans sa personnalité dans un paragraphe, et s'en distancier dans celui d'après. 

Le tout s'engloutit avec délices et frissons, dans une bourrasque de péripéties et de déconvenues qui font tour à tour rire et trembler. On retient le roman pour son portrait tout en simplicité de cette jeune fille sublime de détermination, pour son écriture mature et assurée, ainsi que, pourquoi pas, pour son insolence et sa façon originale et frappante de décrire les abus familiaux, la violence conjugale, le passage à l'âge adulte et - attention, alerte expression mièvre - le pouvoir et la force du rêve.

Parce que peut-être qu'au fond, La Vraie Vie, c'est avant tout un rêve.


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Pour les curieux et curieuses parmi vous, l'interview qui m'a donné envie de découvrir le roman sur lequel je viens de disserter : 




jeudi 13 septembre 2018

Les Années d'Annie Ernaux - Chronique n°439

Titre : Les Années
Autrice : Annie Ernaux
Genre : Fiction autobiographique
Editions : Folio
Lu en : français
Nombre de pages : 256
Résumé
«La photo en noir et blanc d'une petite fille en maillot de bain foncé, sur une plage de galets. En fond, des falaises. Elle est assise sur un rocher plat, ses jambes robustes étendues bien droites devant elle, les bras en appui sur le rocher, les yeux fermés, la tête légèrement penchée, souriant. Une épaisse natte brune ramenée par-devant, l'autre laissée dans le dos. Tout révèle le désir de poser comme les stars dans Cinémonde ou la publicité d'Ambre Solaire, d'échapper à son corps humiliant et sans importance de petite fille. Les cuisses, plus claires, ainsi que le haut des bras, dessinent la forme d'une robe et indiquent le caractère exceptionnel, pour cette enfant, d'un séjour ou d'une sortie à la mer. La plage est déserte. Au dos : août 1949, Sotteville-sur-Mer.» 
Au travers de photos et de souvenirs laissés par les événements, les mots et les choses, Annie Ernaux donne à ressentir le passage des années, de l'après-guerre à aujourd'hui. En même temps, elle inscrit l'existence dans une forme nouvelle d'autobiographie, impersonnelle et collective.

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Ce livre m'a bouleversée.

C'était sublime. C'était petit et immense à la fois. Fulgurant et lent, marquant et friable. 

Il ne s'y passe rien de notable, si ce n'est le temps.
Du temps. Des tas d'années. 

De la fin de la guerre au début du XXIème siècle, décennie par décennie, vorace, le temps avale tout. Les images, les mots, comme l'évoque Ernaux dans un splendide prologue où elle décortique et décompose tous les flashs mémoriels qui forment son enfance.  

Rien ne se passe.Si ce n'est la jeunesse. 

Le temps convertit les rêves d'une jeune fille en réalité froide, implacable, en une espèce d'escalator infernal qu'on appelle progrès, une roue cyclique qu'on s'émerveille de voir tourner au début de sa vie, puis qu'on se retrouve à haïr, avant d'apprendre à ne plus y prêter d'importance. 

Les Années, c'est une histoire universelle et personnelle à la fois, mélange d'autobiographie, de fiction, de mémoire, de documentaire et de divagations philosophiques, entre flashs d'images, plongées dans des événements historiques, anecdotes racontées avec détachement mais que l'on devine profondément intimes. Tout est écrit sur un ton qui se veut désinvolte mais dont personne n'ignore qu'il est tout entièrement traversé d'affects, de regrets, d'espoirs brisés, de biais personnels. 

L'autrice a ce don de résumer des années et des années de réflexions et de destins communs en une seule phrase, en une poignée de mots, comme ici avec les Trente Glorieuses : 

“La profusion des choses cachait la rareté des idées et l'usure des croyances.” 

Annie Ernaux en reste au "on" impersonnel, jamais le "je" ni même le "elle" ne surgit au cours de ces quelques 250 pages. Elle s'accroche presque furieusement à cette illusion de fiction, de généralisation, et le pire, c'est que cela fonctionne. Le lecteur a parfaitement conscience qu'il s'agit à chaque instant d'un panorama irrémédiablement empreint de la vision personnelle de l'autrice, mais il ne peut en même temps s'empêcher de se projeter lui-même, ou encore d'y voir les ombres d'un grand-parent, d'un cousin, d'une amie, d'un fantôme. Ce "on" qui grandit, qui apprend, qui vieillit, qui observe, c'est Annie Ernaux, toi, moi, elle, un peu qui on veut, n'importe qui, tout le monde, personne. C'est le destin incroyablement tragique et implacablement banal de n'importe qui, vieillir, voir les années défiler et ne plus avoir que les mots pour s'en souvenir. 

Parce que les images meurent à l'instant où elles naissent. 

On peut les sauver, les prendre en photo, bien sûr, Annie Ernaux elle-même l'a fait et décrit quelques clichés de temps à autre dans son récit, comme des transitions, des reliefs inattendus de cette existence qu'elle déroule sous nos yeux. Mais ce n'est jamais tout à fait pareil, personne ne s'y trompe. 
On peut faire dire tout ce qu'on veut à une photo. 
Une image, une vraie, réelle, éphémère, fragile, ne ment pas. 
Elle se vit. 

Alors que retenir de ces Années, de ces fragments, de cette compilation de souvenirs, d'instants, de cette écriture incroyablement fluide qui déroule une moitié de siècle sans que l'on s'en rende compte ? Que retenir de ce texte doux et vicieux à la fois, qui saisit le lecteur en décrivant les souvenirs d'une enfant et l'emporte jusqu'à ce qu'il réalise que l'enfant est désormais une vieille dame, qu'il l'a vécu et que pourtant il ne s'est rendu compte de rien ? 

Il faut retenir que l'on n'a pas le temps de s'arrêter.
La société ne nous en laisse pas le temps.
Le temps ne nous laisse pas le temps. 


Alors apprenons à prendre le temps. 
A trouver les mots.
A faire des arrêts sur images. 

A sauver ce qui peut l'être, même si ça peut paraître vain, futile. 

Parce que ça ne l'est pas. Il n'y a qu'à lire ce texte, s'imprégner des émotions bouleversantes qui se devinent à travers chaque souvenir, découvrir cette vie, impudique et délicate à la fois, pour comprendre.

Notre vie n'a aucun sens, certes. 
Mais la raconter en a un. 

En tout cas, je crois. 

mardi 11 septembre 2018

Brexit Romance de Clémentine Beauvais - Chronique n°438

Titre : Brexit Romance
Autrice : Clémentine Beauvais
Editions : Sarbacane (collection Exprim')
Lu en : français
Nombre de pages : 456
Résumé : Juillet 2017 : un an que « Brexit means Brexit » !
Ce qui n’empêche pas la rêveuse Marguerite Fiorel, 17 ans, jeune soprano française, de venir à Londres par l’Eurostar, pour chanter dans Les Noces de Figaro ! À ses côtés, son cher professeur, Pierre Kamenev.
Leur chemin croise celui d’un flamboyant lord anglais, Cosmo Carraway, et de l’électrique Justine Dodgson, créatrice d’une start-up secrète, BREXIT ROMANCE. Son but ? Organiser des mariages blancs entre Français et Anglais… pour leur faire obtenir le passeport européen.
Mais pas facile d’arranger ce genre d’alliances sans se faire des noeuds au cerveau – et au coeur !

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Un grand merci aux éditions Sarbacane et en particulier à Lucie pour cet envoi ! 

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Juillet 2017. 
Un an que la séparation est inéluctable. 
Un an qu'une île entière pleure déjà une perte qui n'a pas encore eu lieu. 

A quoi pensent les citoyens de Sa Majesté alors qu'ils s'apprêtent à s'éjecter de l'Union Européenne ? Au souvenir d'une certaine europhilie, de la douce mélodie de la neuvième symphonie de Beethoven, des philosophes français, de la coupe de cheveux de Madame Merkel ? Rien de tout cela. 
Tous regrettent leur passeport européen. 

C'est du moins l'analyse qu'en fait Justine Dodgson, une jeune Britannique à qui il vient de venir une idée brillante : créer une start-up qui organiserait des mariages blancs entre jeunes gens du Royaume-Uni et de France, apportant ainsi aux uns le Saint-Graal européen, et aux autres la possibilité de résider sur le territoire britannique. 

Brillant, n'est-ce pas ? 

D'autant plus brillant que le destin va mettre sur la route de la jeune femme une petite orpheline aspirante cantatrice et son professeur de chant, tous deux Français, et qui vont jouer un rôle insoupçonné dans la création de la petite entreprise, joliment nommée "Brexit Romance". 
Ce genre d'idée, ça ne peut se terminer que de deux façons. 
En réussite complète. 
Ou en fiasco absolu. 
Reste à savoir ce qu'il en sera pour les futurs tourtereaux binationaux.

Clémentine Beauvais revient en fanfare, et bon sang ce qu'elle nous avait manqué. Brexit Romance, c'est tout ce que l'on aime chez elle et plus encore : une histoire abracadabrantesque de laquelle le lecteur tombe amoureux dès la page 3, un humour délicieusement pince-sans-rire, des personnages hauts en couleurs mais toujours justes, dont le moindre dialogue est une pépite, une plume vive, insolente, délicate, déjantée, une histoire faite de chocs culturels, de confrontations enrichissantes avec l'autre, de scènes de quiproquos exquises, bref, une réussite complète. 

C'est encore une fois un roman qui prouve bien à quel point les étiquettes "roman YA", "comédie de mœurs" ou encore "littérature générale" sont périmées, et à quel point il est urgent de s'accorder un peu plus de liberté littéraire. Ici, les mots foisonnent, les idées pullulent, les tentatives d'innovation sont pléthore, pour le plus grand bonheur du lecteur. Ça part dans tous les sens d'une façon formidablement réfléchie, pour aboutir à un final qui donnerait envie au pire des grincheux de se livrer à une petite danse de la joie. 

Au-delà de son histoire - quoique celle-ci soit formidable en elle-même -, Brexit Romance permet aussi une plongée culturelle dans les bizarreries de nos voisins d'Outre-Manche, à l'heure où ils ne nous ont jamais paru aussi éloignés. Grâce à son expérience de Française vivant et enseignant en Grande-Bretagne, l'autrice distille une multitude d'anecdotes, de fun facts, de particularités et autres incompréhensions binationales, pour un résultat aussi réussi qu'instructif. 

N'hésitez donc pas un seul instant, quel que soit votre âge ou votre degré d'europhilie, à vous jeter sur cette petite pépite de folie douce, de bizarrerie british et d'humour contagieux, parsemée d'images réjouissantes et de péripéties savoureuses. Ça n'a rien à voir avec quoi que ce soit que vous aurez pu lire auparavant, ça se lit en un rien de temps, mais surtout, c'est un texte d'autant plus beau et nécessaire qu'il cherche avant tout à réconcilier. A unir. A faire dialoguer. 

Parce que même s'ils ont des expressions saugrenues et un comportement souvent insondables, ils ne sont pas si fous, ces Anglais. Ils sont même très chouettes.

Alors lisez Brexit Romance, je vous prie. Ce n'est pas un ordre, mais presque. 

(Avant de vous laisser, je tiens à signaler un fait de la plus haute importance : ce roman a recours à l'écriture inclusive, qui plus est de façon pertinente. Je jubile. J'applaudis. Merci Clémentine Beauvais.)


vendredi 7 septembre 2018

Le Malheur du Bas d'Inès Bayard - Chronique n°437

Titre : Le Malheur du Bas
Autrice : Inès Bayard
Genre : Littérature générale | Contemporain
Editions : Albin Michel
Lu en : français
Nombre de pages : 268

Résumé : « Au cœur de la nuit, face au mur qu’elle regardait autrefois, bousculée par le plaisir, le malheur du bas lui apparaît telle la revanche du destin sur les vies jugées trop simples. »

Dans ce premier roman suffoquant, Inès Bayard dissèque la vie conjugale d’une jeune femme à travers le prisme du viol. Un récit remarquablement dérangeant.
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Quand je suis en colère, je le suis vraiment. 
Et ce livre m'a mise en colère. 

J'avais toutes les meilleures intentions du monde, vous savez. J'étais profondément intéressée à l'idée de voir ce que pouvait donner un roman centré sur une question aussi essentielle, problématique et profondément enracinée dans notre société que celles des violences sexuelles et sexistes subies par les femmes. Je suis particulièrement sensible aux intrigues "intimistes", centrées autour du destin d'un seul personnage dans le but de refléter un sujet universel. 

Hahaha. J'étais naïve. 

Le roman s'ouvre sur une scène de crime, ce n'est pas un spoiler, c'est même dit dès la première phrase. Un enfant, sa mère, son père, tous trois décimés par du poison, tous trois gisants, pris de court par leur trépas. 

Ça commence déjà bien. 

On retourne ensuite en arrière, pour découvrir Marie, 31 ans, mariée, plutôt heureuse, qui va hélas se faire un soir violer par son patron dans la voiture de ce dernier, et va en concevoir un traumatisme profond qui va la mener à haïr profondément l'enfant dont elle va tomber enceinte. 

On ne peut pas, on ne doit pas représenter les dizaines de milliers de femmes victimes de viol ou d'agression sexuelle comme toutes sujettes à des pathologies mentales, voire comme des infanticides. Evidemment, certaines victimes sombreront dans des maladies mentales à la suite de leur agression, telles que la dépression, le stress post-traumatique ou encore l'anxiété, et il n'y a rien de honteux à ça, mais ce n'est pas le cas pour toutes, et ça ne vire surtout pas à l'envie consciente, exprimée et permanente de défenestrer son enfant. 

Il y a 300 000 viols par an en France. 300 000. Si chacune des 300 000 victimes, femmes ou hommes, devenait un ou une sociopathe en puissance, nos statistiques démographiques ne seraient pas ce qu'elles sont. 

Je ne nie pas qu'il a pu exister quelques cas anecdotiques comme celui de Marie, mais c'est tout, tout sauf la tendance générale. Et je crois sincèrement qu'un roman comme celui-ci n'a au mieux aucune utilité, au pire un message nocif. 

Alors, vendons-le pour ce qu'il est, un roman noir qui n'a d'autre volonté que de verser dans le sensationnalisme, mais pitié, surtout pas comme un texte féministe, socialement engagé et réparateur. C'est tout le contraire. 

Pour ce qui est du roman lui-même, au-delà du fond de son intrigue, il n'y a pas grand-chose à commenter. L'écriture est désespérément plate, et on a comme l'impression qu'elle cherche à compenser son absence de relief par un vocabulaire outrageusement grossier, trash, par une profusion assez stupéfiante de descriptions de fluides corporels de toutes sortes. Mais on n'a pas besoin d'être explicite pour choquer, je dirais même que le choc qu'un lecteur ressent sera beaucoup plus marquant et profond s'il se produit par des mécanismes subtils, implicites, qui reposent sur une certaine connivence entre lecteur et auteur.  

Si désormais, pour être "remarquablement dérangeant", il suffit de mentionner toutes les trois pages que l'héroïne se roule dans son vomi et s'étale dans sa crasse, autant décerner la palme de la Subtilité à The Human Centipede

Je suis navrée d'écrire une critique aussi virulente, et je ne doute aucun instant des intentions louables de l'autrice, qui a sans aucun doute cherché à choquer pour rendre compte d'à quel point ces situations sont intolérables, sont une violence faite aux victimes, et doivent être combattues. Mais je pense qu'il est nécessaire de signaler que ce n'est pas en livrant un texte pareil que l'on parviendra à plus d'apaisement. Alors, je le dis une dernière fois. 

Ce qu'il me reste de cette lecture ? Une énorme incompréhension. Et surtout, beaucoup de colère.

J'ai du mal à accepter qu'on puisse livrer une vision aussi inutilement trash, aussi peu représentative de la réalité et aussi gratuite des violences sexuelles et sexistes subies par les femmes. Je veux, j'exige qu'on écrive de la fiction et de la non-fiction sur le viol, le harcèlement, le sexisme, mais pitié, ne faites pas des femmes victimes des meurtrières et des psychopathes. Notre société n'a pas besoin de ce genre de romans pour se réconcilier et se construire autrement. C'est même tout le contraire. 

mercredi 5 septembre 2018

Bilan du mois [Août 2018]

Mes amis, l'heure est grave. 

Je suis majeure. 
Je suis officiellement une adulte. 
C'est merveilleux, c'est prodigieux, ça va changer ma vie, je le sens. 

Pour fêter dignement cette avancée remarquable de mon existence, je vous propose comme d'habitude le récapitulatif commenté de mes lectures de ce mois-ci, avec douze romans achevés, dont - gloups - un seul de ma liste de livres à lire cet été. Face au caractère désespéré de la situation, je propose d'intégrer le mois de septembre au concept "été", afin de me garantir une semi-chance de réussir à finir cette liste. 

J'ai adoré...
Khalil de Yasmina Khadra : pas vraiment un sujet extrêmement adapté à des vacances que l'on souhaiterait légères, mais un roman loin d'être "plombant" ou noir et glauque à l'excès. On ne peut pas dire "j'ai adoré cette lecture, c'était trop le fun", parce qu'il s'agit tout de même d'une plongée dans la psyché d'un jeune homme radicalisé et déterminé à commettre un attentat-suicide au nom de Daesh, mais Khadra parvient à accomplir un petit miracle avec ce texte qui ne juge rien, qui ne condamne rien explicitement, mais qui imagine simplement ce que pourrait être l'esprit d'un djihadiste, et suffit par sa mélancolie, sa noirceur et son absurdité à révéler de façon évidente l'impasse que représente un tel objectif. Très beau, très dur, très fort. 
Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu : deuxième très beau roman du mois, voire très grand roman, qui brille surtout par son pouvoir d'évocation et sa galerie de personnages, à la fois personnages-types et études de caractères. Très très réussi ! 
Le Livre que je ne voulais pas écrire d'Erwan Lahrer : difficile de dire "ouais, pas mal, bon roman, ça passe" face à un tel sujet et à un texte aussi sensible, aussi juste, sans donner l'impression de se censurer, ni jamais verser dans une violence gratuite, ni dans le sensationnalisme. Erwan Larher parvient à rendre compte de sa voix, de son vécu du Bataclan, d'une façon qui ne peut que forcer le respect et l'empathie. A mettre entre toutes les mains. 
Ce pays qui te ressemble de Tobie Nathan : un roman sacrément mystique, dont on a parfois du mal à saisir exactement où il veut aller, mais qui m'a profondément captivée et fait voyager en Egypte comme peu de textes ont su le faire. Ses personnages, ses décors, ses fresques historiques, ses tragédies, ses odeurs, ses rituels, tout m'a plu, et je ne peux qu'en recommander la découverte, même si celle-ci peut s'avérer déstabilisante. 
The Shining de Stephen King - VO : je voulais commencer King depuis longtemps, c'est désormais chose faite, et si ça n'a pas été non plus le grand frisson - ce n'était de toute façon pas ce que je cherchais -, j'ai adoré la façon dont King déploie son récit et fait évoluer ses personnages vers toujours plus de noirceur, en faisant du décor le protagoniste à part entière de l'histoire. Je retournerai avec plaisir vers l'auteur ! 

J'ai beaucoup aimé...
La Déesse des petites victoires de Yannick Grannec : un récit consacré à la vie d'Adèle et Kurt Gödel, couple formé par un mathématicien brillant mais torturé et une femme bouillonnante, pleine de vie, dévouée, frustrée. C'est drôle, acide, touchant, ça se lit en un rien de temps, et on en ressort durablement marqué par les émotions que l'on a ressenties et les connaissances que l'on a intégrées - je suis en effet désormais capable d'expliquer la théorie mathématique de l'incomplétude. Enfin. Presque. 
Comment je suis devenu moi-même d'Irvin Yalom : une autobiographie du célèbre psychiatre-écrivain pleine d'humour et de bons sentiments, sans niaiserie aucune, avec des questionnements très intéressants sur la science, la psychologie, l'identité, la filiation : une réussite ! 
Midi de Cloé Korman : j'en ai déjà parlé en chronique, un roman très fort, assez elliptique, avec des personnages tout ce qu'il y a de plus détestables - ou du moins très bornés - mais qui en sont d'autant plus intrigants et qu'on a d'autant plus envie de suivre - jusqu'à où iront-ils dans leur aveuglement ? Une histoire rude servie par une plume intelligente, bref, une belle découverte. 

J'ai bien aimé...
Sentinelle de la pluie de Tatiana de Rosnay : une lecture qui ne marquera sans doute pas mon existence par son pouvoir immémorial sur mon esprit, mais qui m'a néanmoins fait passer un moment de lecture tout ce qu'il y a de plus immersif, dramatique et agréable, bref, une valeur sûre si vous cherchez un roman "à secret familial" pas trop stéréotypé et assez bien ficelé, avec de plus le cadre très intéressant et très bien exploité d'une crue hypothétique et dévastatrice de la Seine. 
Omerta à l'hôpital de Valérie Auslender : un essai qui se divise en deux parties, la première dédiée aux témoignages d'étudiantes et étudiants en santé (à mon sens la seule partie véritablement intéressante, qui se suffit largement à elle-même), et la seconde qui rassemble les "analyses" - plutôt des commentaires - de spécialistes, que j'ai trouvés d'une part assez pompeux et d'autre part assez superflus. La première partie reste cependant édifiante, et suffit à elle seule à justifier tout l'ouvrage ! 

On part sur un non...
Soumission de Michel Houellebecq : je savais que je n'allais pas aimer. Je ne me suis pas trompée, je n'ai pas aimé du tout. Au-delà d'un style littéraire que j'ai trouvé plat à pleurer, je reste circonspecte par rapport au propos même du récit - non pas parce que j'y vois un pamphlet ignoble d'islamophobie, bien que certaines remarques soient problématiques d'un point de vue antiraciste ou antisexiste, mais tout simplement parce que Soumission est pour moi un livre qui ne raconte rien, ne dit rien. A la limite, on peut dire Michel Houellebecq témoigne du fait qu'il n'a vraiment aucune foi en l'humanité, et qu'il pense que notre civilisation n'est plus faite que de déchets vivants, mais y avait-il vraiment besoin d'écrire un livre là-dessus ? 
La Fille d'encre et d'étoiles de Kiran Hargrave Millwood : je crois que j'ai déjà trop parlé de ce roman, mais si je n'ai qu'une chose à en retenir, ce serait les mots "promesses non tenues". Histoire vide, personnages creux, écriture plate, univers inexploité, bref, une déception sur tous les plans. 

Sur ce, je vous souhaite un excellent mois de septembre ! 


dimanche 2 septembre 2018

Leurs Enfants après eux de Nicolas Mathieu - Chronique n°436

Titre : Leurs Enfants après eux
Auteur : Nicolas Mathieu
Genre : Littérature générale
Editions : Actes Sud
Lu en : français
Nombre de pages : 426
Résumé : Août 1992. Une vallée perdue quelque part à l’Est, des hauts fourneaux qui ne brûlent plus, un lac, un après-midi de canicule. Anthony a 14 ans, et avec son cousin, ils s’emmerdent comme c’est pas permis. C’est là qu’ils décident de voler un canoë pour aller voir ce qui se passe de l’autre côté, sur la fameuse plage des culs-nus. Au bout, ce sera pour Anthony le premier amour, le premier été, celui qui décide de toute la suite. Ce sera le drame de la vie qui commence. Avec ce livre, Nicolas Mathieu écrit le roman d’une vallée, d’une époque, de l’adolescence, le récit politique d’une jeunesse qui doit trouver sa voie dans un monde qui meurt, cette France de l’entre-deux, celle des villes moyennes et des zones pavillonnaires, où presque tout le monde vit et qu’on voudrait oublier.

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On pourrait résumer l'essence de ce livre d'une façon terriblement simple, mais terriblement juste : c'est un roman sur l'adolescence. 

Celle d'Anthony, de Steph, de Clem, de Hacine, des autres, de ces jeunes que l'on suit l'espace de quatre étés, quelque part dans le nord-est de la France, dans un coin pas vraiment excitant, pas très loin du Luxembourg. 
Anthony a 14 ans et la frustration immense de celui qui n'a encore rien vécu et ne sait pas pourquoi. 
Anthony a 16 ans, puis 18, puis 20, il a grandi, il a un peu changé, pas trop, mais quand même, de plus en plus, il est toujours amoureux de l'idée de vivre, de l'idée qu'il se fait de cette fille qui l'obsède depuis des années, de l'idée de faire quelque chose de grand de sa vie mais aussi de l'idée de rester tranquille encore un peu. Anthony s'ennuie, s'aveugle, s'obstine. Anthony grandit. 

Il n'est pas seul, il y a ses parents, ses amis, tous ces gens qui aiment, se disputent, échouent et vieillissent, mais aussi la France, sa réalité sociale, son actualité, qui leur pèsent, les inspirent, ou les deux à la fois. 

Nicolas Mathieu construit ainsi le genre de roman que l'on a envie de qualifier de façon un peu prétentieuse de balzacien, un roman que l'on devine un peu autobiographique, un peu sociologique, très social, très inspiré et très littéraire. La qualité purement stylistique du livre est indéniable, la construction irréprochable, et certaines phrases, sans jamais devenir pompeuses, arrivent à invoquer quelque chose de quasi-sublime par leur justesse. 

"C'était une nuit spéciale. Il suffisait de regarder le ciel. Les étoiles vous piquaient le cœur." 

L'auteur fait preuve d'un talent redoutable pour planter le décor, plonger dans une situation, brosser le tableau d'un instant, mais aussi et surtout le portrait d'un personnage en quelques coups de phrases bien pensées. Décrire les pensées d'un adolescent est sans aucun doute l'un des exercices littéraires les plus périlleux tant on a vite fait de sombrer dans les clichés, mais jugez plutôt de l'efficacité de ce portrait : 

"Anthony venait d'avoir quatorze ans. Au goûter, il s'enfilait toute une baguette avec des Vache qui Rit. La nuit, il lui arrivait parfois d'écrire des chansons, ses écouteurs sur les oreilles. Ses parents étaient des cons. A la rentrée, ce serait la troisième."

Cinq phrases, et vous avez le personnage. Vous voyez Anthony, vous n'avez pas lu des pages et des pages sur lui, mais ce que vous avez découvert vous suffit à imaginer le reste, des cheveux en bataille, des heures à penser aux filles qui l'ignorent, les grasses matinées, un air un peu gauche. On nous a montré, sans nous développer des tartines sur de quelconques souvenirs d'enfance ou rituels matinaux soporifiques. 
Et c'est comme ça pendant tout le roman. Direct. Puissant. Évocateur. 

Qu'il s'agisse de rendre compte de l'évolution d'une jeune fille qui découvre l'acharnement et la détermination au travail, la liesse de la France en finale en 98, le calme plat d'un petit village de Lorraine où rien ne se passe, l'auteur est toujours au rendez-vous. Mais le roman n'est pas qu'une succession de petits tableaux, aussi réussis soient-ils, c'est un ensemble, un panorama, une véritable vision - évidemment inspirée par la propre vie de l'auteur -, un vécu donc. Cela ne devrait avoir aucune résonance chez des lecteurs qui n'ont jamais posé les pieds en Lorraine ou qui sont nés après la fameuse Coupe du monde - eh oui, je suis une 2000, c'est dur à accepter mais je le vis bien -, et pourtant, le charme opère. Parce qu'on aura beau dire, on a tous été - ou on sera tous - à un moment ou à un autre un adolescent un peu paumé et très frustré. L'auteur le sait, part de cette expérience qui nous est commune, et va encore un peu plus loin, en lui trouvant une beauté, une certaine profondeur, un quasi-sens, par la littérature, par l'excès des sentiments des personnages, leurs contradictions stupides et splendides. C'est riche. C'est touchant. Ça marche. Lisez ce livre. 


jeudi 30 août 2018

Khalil de Yasmina Khadra - Chronique n°435

Titre : Khalil
Auteur : Yasmina Khadra
Genre : Littérature générale
Editions : Julliard
Lu en : français
Nombre de pages : 260
Résumé : Vendredi 13 novembre 2015. L'air est encore doux pour un soir d'hiver. Tandis que les Bleus électrisent le Stade de France, aux terrasses des brasseries parisiennes on trinque aux retrouvailles et aux rencontres heureuses. Une ceinture d'explosifs autour de la taille, Khalil attend de passer à l'acte. Il fait partie du commando qui s'apprête à ensanglanter la capitale.

Qui est Khalil ? Comment en est-il arrivé là ?
Dans ce nouveau roman, Yasmina Khadra nous livre une approche inédite du terrorisme, d'un réalisme et d'une justesse époustouflants, une plongée vertigineuse dans l'esprit d'un kamikaze qu'il suit à la trace, jusque dans ses derniers retranchements, pour nous éveiller à notre époque suspendue entre la fragile lucidité de la conscience et l'insoutenable brutalité de la folie.


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Khalil est jeune, belge, un peu perdu. 
Khalil a une famille, des amis. C'est déjà ça, mais pourtant, à ses propres yeux et aux yeux de la société, Khalil n'est rien. 

Mais c'est sur le point de changer. Bientôt, Khalil va devenir quelqu'un. 
Khalil croit avoir découvert la vérité, Khalil va le faire, c'est décidé, il s'est équipé. 
Rien ne saurait le faire changer d'avis. 
Khalil veut tuer.  

Khalil est au stade de France, on est le 13 novembre 2015. Bientôt, le sang, les cris, les notifications sur les téléphones et les portes calfeutrées. Mais pour l'instant, il n'y a que les pensées du jeune homme, et surtout, cette émotion insupportable pour nous lecteurs : son espoir. Car Khalil se croit, se sait sauvé. Khalil pense s'accomplir. 

Depuis sa parution, ce roman ne manque pas de créer une certaine appréhension, une certaine tension, et comment pourrait-il en être autrement ? Un récit de fiction dédié à un tel sujet, à un tel personnage, ne peut que diviser, apaiser comme raviver des blessures encore fraîches. Quel est le but de Yasmina Khadra, peut-on se demander ? Délivrer une vérité intransigeante, faire un essai de psychologie, ou au contraire broder une fable, s'inspirer de ? Rebondir sur, ou tenter de soigner une société malade ? Quelle doit être la vocation d'un tel ouvrage ? A quelle échelle doit-il tenter d'agir ? 

La littérature a un pouvoir, elle est le réel, surtout lorsqu'elle n'en a pas l'air. Un roman comme Khalil, bien que fictionnel, a un impact, marque les consciences. L'auteur l'a bien compris. Et c'est ce qui fait la justesse du texte.

Yasmina Khadra ne prétend rien, il invente, il imagine. Il crée un des chemins qui peut-être, ou peut-être pas, aurait pu ou pourrait mener quelqu'un le long de cette pente morbide. Il met sous les yeux de ses lecteurs des pistes, des intuitions, bref, une trajectoire humaine comme il en existe des milliards, sans jamais la banaliser, ni en faire quelque chose d'outrageusement sensationnel. Ce que vit et pense Khalil n'est pas normal, et vient profondément heurter notre sensibilité de lecteur, mais cela n'en fait pas pour autant un monstre - et c'est bien là ce qu'il y a de plus pénible à accepter. 

Khalil est l'histoire d'un homme, qui a fini au pire endroit possible, avec les pires intentions possibles, et le plus de noirceur qu'un être humain puisse concentrer. Mais ce sur quoi insiste Khadra, son plaidoyer en fait, est ce constant rappel à notre propre faillibilité, à nos points communs avec le terroriste, quand bien même cela puisse être pénible par instants pour certains. Avec sa plume dépouillée, douce et imagée, Khadra nous rappelle subtilement que Khalil a aussi une famille, deux sœurs, dont une qu'il aime plus que tout, des amis, des doutes, des égarements, des espoirs. 

Khalil n'est pas nous, il a rejeté notre communauté. Mais Khalil n'en est pas pour autant une donnée, une créature abjecte qui n'aurait rien à voir avec nous, une erreur du système. Sans complaisance, sans pardon aucun, Khadra accomplit la prouesse de nous plonger dans ce à quoi pourrait ressembler l'esprit de l'un de ceux qui basculent vers les sirènes morbides du djihadisme, pour une lecture marquante, douloureuse, splendide. Un passage en particulier me hante, tourne et retourne dans mon cerveau, une description tragique, grandiose et effrayante de la mer comme objet de tous les fantasmes et de toutes les peurs de Khalil. 


"Je n'avais d'yeux et d'ouïe que pour la chorégraphie aquatique.

La mer me sidérait avec les mystères de la mort ; je l'aimais parce qu'elle savait taire ses secrets, comme le Seigneur. Nul ne connaît son âge ; aucune science ne peut jauger sa force. Immémorable, sauvage et imprévisible, elle se mesure au temps qui passe tandis qu'elle nous renvoie à notre inconsistance de fantômes précoces en effaçant nos traces sur le sable, nos épaves sur le récif, les sillons de nos vaisseaux, l'horreur de nos naufrages. Il y a deux choses en elle qui évoquent Dieu : la communion et l'omnipotence."


C'est très dur, c'est très beau, c'est un roman que je n'oublierai pas de sitôt. Et pour cela, merci, monsieur Khadra.