La lecture d'un roman jette sur la vie une lumière.
— Louis Aragon

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lundi 17 février 2020

Commonwealth d'Ann Patchett - Chronique n°504

Titre : Commonwealth
Autrice : Ann Patchett
Genre : Contemporain
Editions : Harper
Date de parution : 2016
Nombre de pages : 322
Lu en : anglais
Résumé : One Sunday afternoon in Southern California, Bert Cousins shows up at Franny Keating’s christening party uninvited. Before evening falls, he has kissed Franny’s mother, Beverly—thus setting in motion the dissolution of their marriages and the joining of two families.

Spanning five decades, Commonwealth explores how this chance encounter reverberates through the lives of the four parents and six children involved. Spending summers together in Virginia, the Keating and Cousins children forge a lasting bond that is based on a shared disillusionment with their parents and the strange and genuine affection that grows up between them.

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Existe également en français

Titre : Orange amère
Editions : Actes Sud
Traductrice : Hélène Frappat

Résumé : 
Pour échapper, le temps d’un dimanche d’été, à sa femme enceinte et à ses trois enfants, Albert s’incruste au baptême de Franny, la fille d’un flic qu’il connaît vaguement. Tandis que les invités se laissent gagner par l’ivresse, il succombe à la beauté renversante de Beverly, la mère du bébé baptisé ce jour de 1964. Le baiser qu’ils échangent est le premier des éboulements que subiront leurs familles, à jamais liées.

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Les romans familiaux/intimistes/générationnels ont quelque chose de bien particulier. Avec eux, c'est quitte ou double. Soit le monologue intérieur des personnages vire au soliloque stérile, et le passage des années suscite davantage la lassitude que l'intérêt, soit l'alchimie s'impose, le lien entre les personnages fait sens, l'émotion surgit et chaque génération charrie avec elle un sentiment de nostalgie toujours plus puissant.
Dans le cas de Commonwealth, le charme opère.
Et pas qu'un peu.


Ce ne pourrait être que l'histoire d'une liaison, d'un pas de côté, celui d'Albert qui se rend sans trop savoir pourquoi au baptême de la fille d'un collègue et en repart avec un baiser de Beverly, la femme dudit collègue.
C'est bien davantage, évidemment.
C'est un récit dense, mélancolique sans être plombant, scandé par les regrets et frustrations de tout un ensemble de personnages, deux familles bousculées l'une contre l'autre bien malgré elles, contraintes à une cohabitation qu'elles n'acceptent que de mauvaise grâce, et regrettent des années durant. On s'attache aux enfants autant qu'on leur reproche leur griefs injustifiés, on plaint les parents autant qu'on blâme leur inconstance et leurs mensonges, on se laisse emporter, tout simplement, sans plus chercher à juger ni à comparer, dans l'acceptation sincère des fêlures et des imperfections de ces personnages troublés. Il y a les enfants paumés ou ingrats, les parents amers, les relations malmenées, les affections qu'on ne s'attendait pas à voir renaître, les accidents de parcours et les petits miracles du quotidien, autant d'ingrédients narratifs dont la combinaison produit une atmosphère assez indescriptible qui donne tout son intérêt au roman : nostalgique sans être passéiste, réaliste sans être purement pessimiste. 

On retient l'écriture remarquable d'Ann Patchett, peut-être l'élément qui accroche le lecteur avec le plus d'efficacité, d'autant plus remarquable que le genre du roman générationnel a tendance à lisser le style, privilégiant la fluidité à l'originalité du récit : rien de tout ça ici, le texte est puissant, bien structuré, intense. On peut aussi penser à son sens du rythme, sa façon de doser parfaitement les passages plus introspectifs et les scènes de confrontation, créant ainsi une sorte de temporalité distincte propre à l'histoire, où les souvenirs et le présent des personnages coexistent dans une harmonie constante. On est enfin surpris par les membres de ce drame familial tout en subtilité et en retenue, en réalisant une fois la dernière page tournée que les figures que l'on pensait détester au départ sont finalement celles auxquelles on s'est le plus attaché, et dans lesquelles on a reconnu le plus de ses propres traits. 

C'est un roman qui surprend, qu'on peut s'attendre à n'apprécier que de façon tranquille et mesurée, mais qui s'avère receler un formidable pouvoir de suggestion, d'émotion et d'introspection. Commonwealth est une lecture fantastiquement lumineuse, qui résonnera de façon différente avec chacun en fonction de son vécu et de sa sensibilité, et qui évoque certes des trajectoires complexes et souvent sombres, mais qui dégage avant tout une forme d'espoir, de reconnaissance, et une lucidité bienfaisante.


mardi 11 février 2020

Le Coeur de l'Angleterre de Jonathan Coe - Chronique n°503

Titre : Le Coeur de l'Angleterre
Auteur : Jonathan Coe
Genre : Contemporain
Editions : Gallimard (collection Du Monde Entier)
Traductrice : Josée Kamoun
Lu en : français
Date de parution : 2019
Résumé : Comment en est-on arrivé là ?

C'est la question que se pose Jonathan Coe dans ce roman brillant qui chronique avec une ironie mordante l'histoire politique de l'Angleterre des années 2010. Du premier gouvernement de coalition en Grande-Bretagne aux émeutes de Londres en 2011, de la fièvre joyeuse et collective des Jeux Olympiques de 2012 au couperet du référendum sur le Brexit, Le coeur de l'Angleterre explore avec humour et mélancolie les désillusions publiques et privées d'une nation en crise.

Dans cette période trouble où les destins individuels et collectifs basculent, les membres de la famille Trotter reprennent du service. Benjamin a maintenant cinquante ans et s'engage dans une improbable carrière littéraire, sa soeur Lois voit ses anciens démons revenir la hanter, son vieux père Colin n'aspire qu'à voter en faveur d'une sortie de l'Europe et sa nièce Sophie se demande si le Brexit est une cause valable de divorce.


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Les Trotter sont des Anglais comme d'autres, aux prises avec leurs démons respectifs, plus ou moins satisfaits de ce que leur vie leur a offert. Benjamin a la cinquantaine, un roman de deux mille pages dans le tiroir de son bureau, de vagues inquiétudes politiques encore sans objet. Sophie, sa nièce, a une thèse en histoire de l'art que personne dans son entourage ne comprend vraiment, la vie devant elle, et envie de s'accomplir. Colin, le patriarche, a le poids de son âge avancé sur les épaules, l'habitude inébranlable de voter conservateur depuis cinquante ans, une forte tentation anti-européiste. Eux et le reste de leurs proches se laissent embarquer sans trop savoir ce qui les attend dans les années 2010, entre crise économique incessante, évolutions sociales et frémissements pré-Brexit, ballottés, engagés, déprimés, résignés. Le Coeur de l'Angleterre retrace leur évolution, la façon dont le regard de chacun sur son pays change progressivement au fur et à mesure que l'agitation politique gagne en férocité, les coïncidences entre leurs atermoiements personnels et les profondes transformations de leur île britannique. 

"Raconter la grande histoire à travers la petite" comme le promet Coe est un exercice commun, mais très difficile à accomplir sans verser dans la caricature. On pourrait ainsi redouter un roman un peu artificiel, balisé par des personnages bien caricaturaux (le Brexiter furibond, le jeune progressiste idéaliste, l'abstentionniste dégoûté de la politique...) mais c'est au contraire un récit infiniment ingénieux et nuancé que Coe livre ici. On ne s'attend à vrai dire pas à une telle diversité des intrigues proposées, une telle énergie dans les dialogues, ou une telle malice dans les petits commentaires subtils qui se glissent entre deux professions de foi des personnages. Patriotisme, classe ouvrière, expatriation, fracture générationnelle, immigration, échange culturel, désillusion : autant de termes et concepts qui se répondent et se nourrissent les uns les autres au fur et à mesure que les personnages s'y confrontent ou y sont confrontés. Les Trottier et leur entourage deviennent un formidable laboratoire d'expérimentation littéraire, vivier d'une multitude de personnalités et réactions formidablement variées. La plupart d'entre eux restent indécis, confus, perturbés, incapables de se résoudre à prendre parti, toujours prêts cela dit à lancer un petit commentaire ironique délicieusement british, donnant lieu à une riche chronique à la fois familiale et politique qui ne sombre jamais dans le débat d'opinions, mais cherche plutôt à dépeindre tous les sentiments contradictoires par lesquels sont passés les Britanniques ces dernières années.

Certaines séquences marquent les esprits, notamment la scène décrivant la cérémonie d'ouverture des Jeux Olympiques de Londres, formidable description foisonnante d'un instant de grâce autour duquel communient tous les téléspectateurs du pays, comme un point d'orgue de ce que l'Angleterre peut accomplir en termes d'unité avant la dégringolade vers les débats furieux du Brexit. Jonathan Coe a l'art de s'adapter à toutes les tonalités, tous les degrés de sarcasme, tous les retournements de situation, tout en conservant une certaine bienveillance et empathie de narrateur omniscient, veillant à ne jamais étiqueter l'un ou l'autre de ses personnages comme condamnable ou au contraire parangon de vertu. C'est un roman dont on a envie de débattre, une histoire qui n'a l'air de rien, mais qui recèle bien plus que la simple chronologie amoureuse et professionnelle d'une famille parmi d'autres. On se fait bousculer, on s'attendrit, on se passionne pour cette grande comédie de mœurs qu'a été l'Angleterre de la dernière décennie, et on en ressort pris d'un certain vertige, dans l'appréhension curieuse de ce que pourra bien donner la suite. 


jeudi 6 février 2020

Bilan du mois [Janvier 2020]

Bonjour à toutes et tous !

Janvier fut intense, janvier fut un nouveau mois d'hiver québécois plus que propice à la lecture, janvier fut aussi un mois d'écriture palpitant, bref, nous sommes dans une formidable époque littéraire. J'ai lu 16 romans ce mois-ci - laissez-moi vous dire que ce n'était pas prévu (vraiment pas du tout) et que je suis encore à la recherche d'explications scientifiques pour comprendre comment j'ai pu lire plus d'un roman tous les deux jours. Je ne sais pas. C'est tout. Voici donc mon bilan, plutôt positif, avec de nombreuses belles découvertes !

Le coup de cœur du mois...
Il est juste que les forts soient frappés de Thibault Bérard : enfin un profond coup de cœur après plusieurs mois un peu lisses sur le plan de mes lectures. Un roman poignant dont je savais qu'il allait me parler, mais pas à ce point, et dont plusieurs passages me hantent encore des semaines après l'avoir achevé. Quel roman, quel beau roman. 

J'ai adoré...
Le Coeur de l'Angleterre de Jonathan Coe : presque un coup de coeur à vrai dire, roman dont je ne m'attendais pas à ce qu'il me cueille à ce point, touchant, lucide, cynique sans être amer, purement britannique dans son humour, toujours à la limite de la provocation sans jamais y basculer, avec des personnages complètement au bord de la crise de nerfs auxquels on s'attache sans même avoir le temps d'y penser. Au risque de sortir la phrase la plus prévisible et banale qui puisse être sortie sur ce livre : un roman plus que pertinent, "lE RoMAn Du BReXiT pAr EXcELLeNCe". 
Miroir de nos peines de Pierre Lemaitre : le troisième volet d'une trilogie historique remarquablement régulière dans la satisfaction et l'émerveillement qu'elle suscite chez ses lecteurs, avec son nouvel ensemble de personnages tour à tour illuminés, désespérés, surdoués ou pathétiques, pour un résultat plus que réussi. 
Little Disasters de Randall Klein : livre choisi totalement par hasard, savoureux récit intimiste de mensonges et de manipulations entre deux couples new-yorkais, l'espace d'un an. C'est bien fait, bien construit, orchestré par des personnages délicieusement détestables, bref, on aime. 
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An Absolutely Remarkable Thing de Hank Green : un roman qui joue avec la SF de façon formidablement originale - comme il est si rare d'en trouver - à l'idée complètement loufoque et merveilleusement bien menée. Avec un synopsis comme celui-ci, on aurait très vite pu en faire trop ou au contraire se reposer sur ses lauriers et ne plus rien tenter pour surprendre le lecteur, mais au contraire, Hank Green arrive à merveille à exploiter toutes les possibilités de son intuition un peu folle, avec une protagoniste absolument hilarante, bourrée de défauts, infiniment attachante. Formidable !
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Bunny de Mona Awad : un ouvrage inqualifiable, peut-être même incritiquable, qui transporte le lecteur vers des horizons aussi inquiétants que cryptiques, avec une dose de cynisme et de cruauté tout simplement jouissive. Un objet littéraire en soi !

J'ai beaucoup aimé...
Sadie de Courtney Summers : j'en ai déjà beaucoup parlé, alors j'irai droit au but : un livre marquant, plus que mélancolique, assez réparateur, un format littéraire original à mi-chemin entre le reportage et la confession, en un mot, un pari relevé. 
Ça raconte Sarah de Pauline Delabray-Allard : un roman sublime dans sa première moitié, au point que je m'interrompais pour relever à peu près une phrase sur deux, virtuose dans sa façon de décrire la passion amoureuse, malheureusement un peu moins convaincant dans sa deuxième partie, avec une propension à tirer la détresse de la narratrice jusqu'à une dimension peu crédible, et un récit qui s'essouffle malgré sa brièveté. Très belle découverte néanmoins !
Résultats de recherche d'images pour « le pont sans retour »
Le Pont sans retour de Vincent-Paul Guichard : un roman plus qu'instructif sur les techniques de manipulation et de maintien de l'ordre au sein du régime nord-coréen, porté par une héroïne française kidnappée et endoctrinée bien malgré elle au fil d'années et d'années de discipline inlassable. Très pédagogique, très instructif, très réussi !
Le Coeur battant du monde de Sébastien Spitzer : second roman de Sébastien Spitzer après l'incroyable Ces rêves qu'on piétine, peut-être moins marquant que ce dernier - en même temps, comment faire plus impressionnant que le portrait de la déchéance d'une femme en parallèle de celle du régime totalitaire le plus traumatisant du XXème siècle ? On a ici un nouveau récit historique à la construction intéressante et aux personnages convaincants, soutenu par une recherche considérable sur le Londres du XIXème siècle et les problèmes endémiques posés par la pauvreté qui y sévit. On aime, on adore. 
Résultats de recherche d'images pour « je suis le carnet de dora maar »
Je suis le carnet de Dora Maar de Brigitte Benkemoun : un ouvrage que l'on apprécie petit à petit, chapitre par chapitre, plongée extrêmement dense dans le Paris des surréalistes, des artistes du coeur du XXème siècle, des bohèmes plus ou moins oubliées, d'une époque plus ou moins inactuelle, grâce au hasard qui a mis l'autrice sur le chemin du carnet d'adresses de Dora Maar, l'une des membres de ce joyeux petit groupe. Une belle curiosité littéraire et artistique !

J'ai plutôt aimé...
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Battements de cœur de Cécile Pivot : un premier roman maîtrisé, qui manque d'originalité dans son intrigue comme dans son écriture cela dit, mais qui offre de vrais éclairs de tendresse et d'empathie envers ses personnages. 
Résultats de recherche d'images pour « me voici jonathan safran foer »
Me Voici de Johnathan Safran Foer : un énorme, joyeux bazar, dont certains passages (notamment tous les dialogues familiaux, qui recréent à merveille le chaos intime que se crée chaque famille) s'avèrent particulièrement brillants, et d'autres infiniment superflus et lassants. Un gros pavé qui aurait peut-être gagné à être allégé de la moitié de son contenu, intéressant pour son ambition narrative, mais qui pêche sans doute par excès d'intentions. 
Résultats de recherche d'images pour « les guerres intérieures »
Les Guerres Intérieures de Valérie Tong Cuong : un roman dont la lecture sur le coup était plutôt fluide et appréciable, mais dont je pressens déjà que je commence à en oublier les détails et les aspérités. Une histoire de mensonges, d'intérêts coupables, peut-être un peu trop franco-française dans sa façon de faire de la moindre interaction entre ses personnages un sommet de tragédie grecque. 
Résultats de recherche d'images pour « le ghetto intérieur »
Le Ghetto Intérieur de Santiago H. Amigorena : un roman qui m'a laissée à la fois perplexe et étonnée, dont le puissant sentiment de nostalgie et d'impuissance qui sous-tend le texte m'a paru très réussi, mais dont le rendu final m'a malheureusement semblé peut-être un peu abscons.

Je suis mitigée...
Résultats de recherche d'images pour « american war »
American War d'Omar El Akkad : grosse déception pour celui-ci, dont la plume sèche ne m'a pas fait grand effet, aux personnages assez caricaturaux et à l'histoire de plus en plus simpliste au fur et à mesure que le récit progresse. Dommage pour un roman d'anticipation au synopsis prometteur pourtant !

vendredi 31 janvier 2020

Sadie de Courtney Summers - Chronique n°502

Titre : Sadie
Autrice : Courtney Summers
Genre : Contemporain
Lu en : anglais
Date de parution : 2017
Editions : Wednesday Books
Nombre de pages : 308
Résumé : Sadie hasn't had an easy life. Growing up on her own, she's been raising her sister Mattie in an isolated small town, trying her best to provide a normal life and keep their heads above water.
But when Mattie is found dead, Sadie's entire world crumbles. After a somewhat botched police investigation, Sadie is determined to bring her sister's killer to justice and hits the road following a few meager clues to find him.

When West McCray―a radio personality working on a segment about small, forgotten towns in America―overhears Sadie's story at a local gas station, he becomes obsessed with finding the missing girl. He starts his own podcast as he tracks Sadie's journey, trying to figure out what happened, hoping to find her before it's too late.


Existe également en français

Titre : Sadie
Résultats de recherche d'images pour « sadie courtney »Traduit par : Marie-José Thériault
Editions : La Martinière
Résumé : Sadie, 19 ans, s’est volatilisée. Pour West McCray, journaliste à New York, il s’agit d’une banale disparition. Mais quand il découvre que sa petite soeur, Mattie, a été tuée un an auparavant et que sa mère a elle aussi disparu, sa curiosité est éveillée. West se lance alors à la recherche de Sadie et les témoignages qu’il recueille vont alimenter sa série de podcasts…
Sadie, elle, n’a jamais pensé que son histoire deviendrait le sujet d’une chronique à succès. Elle ne désire qu’une chose : trouver l’homme qui a tué sa soeur.
Qui est réellement cet homme ? Comment est-il entré dans la vie de Mattie ?

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Sadie a 19 ans, et déjà plus de malheurs à porter que la plupart des adultes autour d'elle. Élevée par une mère absente et toxicomane, Sadie trouve du réconfort dans l'amour inconditionnel et infiniment dévoué qu'elle porte à sa petite soeur, Mattie. La vie est loin d'être évidente, surtout depuis que sa mère a filé une fois pour toutes, sans laisser d'indications pour la retrouver, confiant ses deux filles à une grand-mère d'adoption. La série noire se poursuit, avec un drame ultime : la disparition de Mattie, finalement retrouvée morte sans que nul n'ait la moindre idée de l'identité de son meurtrier. Il ne reste plus qu'une option possible aux yeux de Sadie. Agir. Comprendre. Partir. C'est à son tour de s'évaporer, à la recherche de réponses, certainement, de répit, sans doute, de justice, peut-être.

Le texte aurait pu n'être qu'une longue enquête sordide sur un fait divers glaçant. Il en est tout le contraire. Empreint de quelque chose d’onirique, d’hors du temps, structuré par la narration amère et désabusée de Sadie le récit s'avère immédiatement convaincant. Les chapitres consacrés à Sadie alternent avec le script d’un podcast consacré au sort de Sadie et de sa famille, créant un rythme aussi prenant que judicieux en ce qu'il parvient parfaitement à ménager la curiosité du lecteur. Ainsi, au fil du roman, alors que le journaliste du podcast découvre peu à peu les ramifications du drame, on se sent touché par une émotion profonde, mélancolique, qui se passe de mots pour imposer sa gravité et sa beauté, le tout sans que jamais l’autrice n’ait à en faire des caisses. La narration elliptique de Sadie combinée à la forme du podcast, tout en suggestion, donne lieu à un texte fin et délicat, plus que réussi.

Les personnages se dévoilent petit à petit, au fil de la narration capricieuse de Sadie qui a autre chose à faire que de dresser la biographie des membres de sa famille, et de celle bien réfléchie du podcast, avec son journaliste qui tâtonne et n'obtient des informations que petit à petit. On peut, en tant que lecteur, prendre le temps de s'interroger, de compatir, de réfléchir, sans que jamais l'histoire ne s'enlise dans trop de contemplation ou de lamentation. C'est bien plus qu'un simple fait divers décortiqué sans trop de respect pour ses protagonistes, ou même qu'un roman pseudo psychologique qui explique tout par le parcours difficile de ses personnages. C'est une parenthèse douce-amère, cruelle, vraisemblable d'un bout à l'autre, qui ne fait pas de mystère de la dureté de son histoire sans jamais non plus se départir d'une certaine pudeur. C'est un moment de lecture assez rare, assez dur, qui ne cherche pas à faire dans le sensationnel ni à ménager jusqu'au bout un suspense assez malvenu. Ce sont des vies brisées, qui cherchent plus que tout à trouver une façon d'avancer, de se remettre, de se réparer. C'est infiniment touchant, tout simplement.

mercredi 22 janvier 2020

Il est juste que les forts soient frappés de Thibault Bérard - Chronique n°501

Titre : Il est juste que les forts soient frappés
Auteur : Thibault Bérard
Editions : Les Editions de l'Observatoire
Date de parution : 2020
Lu en : français
Genre : Contemporain
Nombre de pages : 296
Résumé : Lorsque Sarah rencontre Théo, c'est un choc amoureux. Elle, l'écorchée vive, la punkette qui ne s'autorisait ni le romantisme ni la légèreté, se plaisant à prédire que la Faucheuse la rappellerait avant ses 40 ans, va se laisser convaincre de son droit au bonheur par ce fou de Capra et de Fellini. Dans le tintamarre joyeux de leur jeunesse, de leurs amis et de leurs passions naît Simon. Puis, Sarah tombe enceinte d'une petite fille. Mais très vite, comme si leur bonheur avait provoqué la colère de l univers, à l'euphorie de cette grossesse se substituent la peur et l'incertitude tandis que les médecins détectent à Sarah un cancer qui progresse à une vitesse alarmante. Chaque minute compte pour la sauver. Le couple se lance alors à corps perdu dans un long combat, refusant de sombrer dans le désespoir.

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C'est le roman de l'amour. 

Ces mots me sont tombés dessus alors que je tournais la dernière page d'Il est juste que les morts soient frappés, hébétée, sonnée, dévastée, ravie, attendrie. 

C'est le roman de l'amour, sous toutes ses formes, dans toutes ses errances et ses imprévisibilités, son art de surgir là où on ne l'attend pas, sa capacité inouïe à s'adapter à tout et à n'importe quoi, à vouloir tout puis son contraire selon ce que son instinct lui dicte, à avancer, tout simplement.

C'est le roman de l'amour qui débarque et change tout, celui qui se déploie et transcende, celui qui illumine et rend reconnaissant, celui qui s'en va et ne saurait être retenu, celui sans lequel on se sent incapable de poursuivre le petit bout de vie qu'on s'est construit, celui qui a toujours su se réinventer, parfois même en dépit de soi-même.

C'est une histoire tissée d'un peu de vérité et d'énormément de véracité, un récit qui veut tout dire et y parvient merveilleusement bien, guidé par une narratrice omnisciente, absente, envahissante, attendrissante, bienveillante, dont l'ombre portée unit tous les événements décrits en une harmonie incroyablement tendre.

C'est le roman des évidences.
Celle de la souffrance.
Des espoirs déçus.
Des mauvaises blagues dont on s'arme pour faire face aux épreuves.
Du pouvoir infini de la musique, des mots chuchotés, des rituels magiques et des petits surnoms.
De ce qu'on ne s'attendait pas à partager.
De la reconnaissance.
De la violence.
Des lendemains dont on ne voulait pas mais qu'on se surprend à embrasser.

C'est l'histoire d'un couple, lui tellement jeune, elle qui se croyait condamnée au malheur et aux désillusions, deux forts qui s'ignorent, s'apprennent à vivre ensemble et se rendent plus matures et plus légers à la fois.
C'est une histoire qui aurait dû durer toute une vie, qui ne le pouvait pas, qui a trouvé son terme, dans les larmes, les regrets, mais aussi et surtout une forme d'acceptation. 
Non pas l'acceptation de l'injustice, de la maladie, plutôt celle du changement, de la transmission, de l'héritage.

C'est le portrait d'une femme qui a existé tellement fort aux yeux de ceux qui l'aimaient qu'elle ne disparaîtra jamais tout à fait. 
Une narration d'un cynisme délicieux, toujours enrobé d'un certain enthousiasme.
Une fureur à laquelle on a choisi de trouver du sens, à défaut de pouvoir la rendre juste et explicable. 

Une voix qui a l'inflexion grave et chère des voix qui se sont tues, qui aimait se dire qu'elle ne se ferait d'illusions sur rien ni personne, mais qui a malgré tout appris à s'abandonner, à offrir, à faire confiance.

C'est surtout ça, en fait.

Il est juste que les forts soient frappés, c'est une histoire de la confiance, même et surtout de celle qui aurait toutes les raisons de refuser de s'offrir. 
C'est apprendre à se lever le matin malgré tout.
A s'autoriser à vivre en dépit du reste, des jugements, des pronostics, des conventions.
A s'approprier ce dont on sait intiment qu'il donnera son but à son existence.

C'est une histoire de maladie, d'au revoir, de ce qu'il y a entre les deux, une histoire de gens qui souffrent, qui se réparent, qui se disent au revoir, jamais tout à fait vraiment. 
C'est l'histoire de la lumière qui revient toujours.
C'est une histoire d'amour.  

mercredi 15 janvier 2020

Miroir de nos peines de Pierre Lemaitre - Chronique n°500

Titre : Miroir de nos peines
Auteur : Pierre Lemaitre
Genre : Historique
Editions : Albin Michel
Lu en : français
Date de parution : 2020
Résumé : Avril 1940. Louise, trente ans, court, nue, sur le boulevard du Montparnasse. Pour comprendre la scène tragique qu’elle vient de vivre, elle devra plonger dans la folie d’une période sans équivalent dans l’histoire où la France toute entière, saisie par la panique, sombre dans le chaos, faisant émerger les héros et les salauds, les menteurs et les lâches... Et quelques hommes de bonne volonté.

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Il y a eu Au Revoir Là-Haut, son humour glaçant et ses envolées presque surréalistes, il y a eu Couleurs de l'Incendie, son atmosphère à la fois entachée de tristesse et électrisante de détermination, voici Miroir de nos peines, son joyeux bazar, sa flamme indescriptible, sa générosité constante. Pierre Lemaitre pose ici le point final de ce qui est devenu l'une des trilogies historiques françaises les plus populaires des dernières années, renouant avec certains personnages de son univers fictif - et notamment ici Louise, que l'on avait déjà croisée dans le premier opus -, et y incorporant tout un ensemble de nouveaux visages aux pérégrinations diverses et variées. Après les années post-Première Guerre mondiale et leurs hypocrisies, le pénible malaise de l'entre-deux-guerres, à cheval entre satisfaction et culpabilité, il plonge ici le lecteur dans la débâcle de l'année 1940 en France, sa fausse sécurité, la façon dont un pays entier est parvenu à fermer les yeux sur un désastre annoncé des mois durant avant d'être précipité dans le chaos. 

On retrouve la capacité virtuose de Pierre Lemaitre à effeuiller son récit en une multitude de couches narratives, à passionner ses lecteurs pour le parcours de tout un ensemble de personnages disparates. On saute d'une intrigue à l'autre, curieux, galvanisé, impatient, on se prend d'amour pour certains, de mépris pour d'autres, on se heurte au caractère opaque du comportement de quelques-uns d'entre eux. Le récit est mené d'une main de (Le)maître - pardon - par un écrivain qui maîtrise clairement ses pics d'action et ses temps morts, et on a vite fait d'engloutir les quelques 500 pages qui constituent le roman. 

Moins tortueux et facétieux que les deux tomes précédents, Miroir de nos peines n'en est pas moins touchant, avec un spectre de personnages peut-être plus large que pour les deux premiers opus, permettant ainsi à l'intrigue de devenir plus sensible, plus parlante pour l'ensemble des lecteurs. Ces personnages perdus et hétéroclites largués dans un monde que plus personne ne comprend, ce pourrait être n'importe lequel d'entre nous, ces destins chaotiques tressés au fil de mésaventures aussi imprévisibles que chahutées, ce sont autant de réaffirmations de la capacité de résilience inouïe propre à l'être humain, de son empathie, de son pouvoir de reconstruction, même au fond du trou. 

Lemaitre parvient une fois encore à mêler l'anecdotique à l'historique, le tragique au pittoresque, et convainc par son tableau recherché et surtout vivant de personnages aux parcours loin d'être toujours vraisemblables, mais qui demeurent malgré tout crédibles dans le contexte du récit. On aurait peut-être aimé un ton encore plus mordant, des peines encore plus saisissantes et un peu plus de poids accordé à certains protagonistes - sans trop en dire, il y aurait peut-être eu encore plus à faire avec le personnage de l'avocat -, mais le contrat est encore une fois plus qu'honoré, et je ne saurais trop vous enjoindre à faire la découverte de ce Miroir !

vendredi 10 janvier 2020

Le Coeur battant du monde de Sébastien Spitzer - Chronique n°499

Titre : Le Coeur battant du monde
Auteur : Sébastien Spitzer
Genre : Historique
Editions : Albin Michel
Date de parution : 2019
Lu en : français
Nombre de pages : 448
Résumé : Dans les années 1860, Londres, le cœur de l’empire le plus puissant du monde, se gave en avalant les faibles. Ses rues entent la misère, l’insurrection et l’opium.

Dans les faubourgs de la ville, un bâtard est recueilli par Charlotte, une Irlandaise qui a fui la famine. Par amour pour lui, elle va voler, mentir, se prostituer sans jamais révéler le mystère de sa naissance.
L’enfant illégitime est le fils caché d’un homme célèbre que poursuivent toutes les polices d’Europe. Il s’appelle Freddy et son père est Karl Marx. Alors que Marx se contente de théoriser la Révolution dans les livres, Freddy prend les armes avec les opprimés d’Irlande.

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Sébastien Spitzer avait fait fort pour son premier roman, avec un récit si sombre qu'il en devenait presque insoutenable, si dense qu'il en devenait presque cinématographique, si riche qu'il laissait un souvenir vivace, sensoriel à son lecteur. Si le destin du fils bâtard de Karl Marx qu'il imagine ici n'est peut-être pas aussi bouleversant que celui de Magda Goebbels dans Ces Rêves qu'on piétine, il demeure tout à fait saisissant, convaincant et marquant à bien des égards.

Après l'Allemagne nazie, c'est donc dans le Londres bouillant et miséreux de la Révolution Industrielle que Spitzer s'immerge, à grands coups de descriptions bien renseignées et de portraits de société comme il aime les dessiner, illustrés par les destins de personnages bien particuliers. L'écrivain n'hésite pas à faire s'exprimer de grandes figures historiques, à commencer par Engels et Marx eux-mêmes, piliers du récit qu'il propose ici. On découvre ainsi la vie un peu chaotique des deux intellectuels livrés à eux-mêmes après les grands espoirs et les encore plus grandes déconvenues du Printemps des peuples de 1848, peinant à concilier leurs aspirations idéalistes et la réalité de leur quotidien. Engels notamment, lié par son père à une grande manufacture de coton, fait face jour après jour à la condition effarante des ouvrières qui s'y laminent la santé, sans pouvoir vraiment agir tant la mécanique inébranlable de la productivité est viscéralement implantée dans le fonctionnement de l'usine. De son côté, un Marx vieillissant et quelque peu déconnecté du monde réel s'abîme dans la rédaction d'un Capital dont on sait qu'il ne le finira jamais, de plus en plus détaché de son entourage, qui se doute bien de l'impossibilité de combattre le système que Marx consacrera une vie à dénoncer. 

Mais ce sont d'autres personnages qui portent en eux le cour - battant - du récit : Charlotte, immigrée irlandaise, malmenée par une société qui ne s'intéresse à elle que pour son corps, qui devient par un concours de circonstances la mère adoptive d'un enfant que lui confie Engels. Le lecteur le comprend assez vite : le petit garçon est l'enfant illégitime de Marx, dont nul ne doit apprendre l'identité véritable. A partir de là se déroule le récit de sa jeunesse, alors que ses tuteurs, parents cachés et autres superviseurs se déchirent autour de leurs idéaux contradictoires. 

Certains portraits sont plus réussis que d'autres : là où on n'a aucun mal à se représenter Engels et ses tiraillements, à la fois attaché à un certain train de vie, convaincu de la nécessité de pousser ses ouvrières à se révolter, sincèrement engagé pour leur bien-être, et démuni face à un combat qui le dépasse, il est vrai qu'on peine à s'attacher à la figure d'un Marx moins haut en couleurs que celui de l'excellent film Le jeune Karl Marx de Raoul Peck. Les personnages féminins sont quant à eux tout à fait réussis, résilients, impressionnants de force et de conviction, et le jeune Freddy recueilli par Charlotte, s'il n'est pas la figure à la personnalité la plus affirmée du lot, reste un protagoniste que l'on se plaît à suivre.

C'est enfin l'atmosphère générale du roman qui convainc, ce Londres sale et bruyant retranscrit à merveille, où le coton importé d'Amérique fait tourner une industrie qui démolit autant qu'elle fait survivre ses travailleurs, et où les tensions s'accumulent, notamment du côté des Irlandais dont la rancœur et les velléités indépendantistes ne font que s'accroître au fur et à mesure que l'intrigue fait défiler les années. On se passionne pour ces destins brisés, ces frustrations ravalées, ces personnages qui paraissent condamnés à la pauvreté et au silence, et on se prend à espérer avec eux des lendemains meilleurs, tout en se doutant de l'issue pénible vers laquelle leurs luttes finiront par les mener. L'auteur parvient formidablement bien à maintenir une forte tension, un solide dynamisme et surtout une imagerie inventive au cœur de son roman, et les pages se tournent avec une voracité certaine. Le Cœur battant du monde est donc un ouvrage réussi, peut-être finalement moins pour son idée d'imaginer le destin du bâtard de Karl Marx que pour la façon dont il brosse le panorama social et historique du Londres du milieu du XIXème siècle. On en retient une histoire dure et éprouvante, marquée à la fois par une fatalité désespérante et une combativité à toute épreuve. Jolie découverte !

mardi 7 janvier 2020

Bilan du mois [Décembre 2019]

Bonjour à toutes et tous !

Décembre fut intense, décembre fut magnifique, décembre fut le point d'orgue d'une magnifique année.  Ça n'a pas forcément été un mois de grandes découvertes littéraires, étant donné mon bilan mi-figue mi-raisin, mais j'en reste extrêmement satisfaite puisque j'y ai dévoré 13 romans, dont beaucoup que je souhaitais découvrir depuis la rentrée littéraire de septembre. Décortiquons ensemble cette liste d'ouvrages hétéroclites : 

J'ai adoré...
Une Apparition de Sophie Fontanel : une petite pépite de poésie, de méditation joyeuse, d'harmonie intérieure, un moment que j'ai adoré passer avec son autrice au fil de sa transformation capillaire, alors que celle-ci assume semaine après semaine ses cheveux de plus en plus blancs. Si j'osais le dire : lumineux. 

J'ai beaucoup aimé...
Femme de Tête d'Hanne-Vibeke Holst : le dernier tome de la trilogie politique danoise que j'ai dévorée cet automne, un peu en-dessous du premier, trop long et un peu répétitif parfois, mais c'est toujours un immense plaisir que de se plonger dans les arcanes de jeux politiques qu'Hanne-Vibeke Holst décrit avec un grand sens du détail et de l'être humain. 
The Seven Husbands of Evelyn Hugo de Taylor Jenkins Reid : une lecture "facile" dans le sens où elle joue surtout sur l'attachement que l'on éprouve pour ses personnages plutôt que sur l'originalité de l'intrigue ou des mécanismes déployés, mais comment le lui en vouloir, tant elle le fait avec talent ? On s'attache outre-mesure à l'héroïne, Evelyn Hugo, au récit de sa vie lumineuse, exposée, déchirée, à l'univers du Old Hollywood où on s'amuse à déceler de petites touches de vérité historique, aux retournements d'une intrigue amoureuse maîtrisée qui ne fait pas de concessions en termes de qualité du rythme et de la construction du récit, bref, j'avais besoin de ce roman au cœur de mon hiver glacial et je lui suis immensément reconnaissante. 
La Débâcle de Romain Slocombe : un roman historique formidablement écrit dans sa première moitié, très prenant, qui rend avec une efficacité et une vivacité incroyables la pagaille monstrueuse que fut l'Exode de juin 1940 en France. Le roman devient inutilement agité, graphiquement violent et confus dans ses derniers chapitres, mais il fait preuve d'une telle ambition tout au long du récit qu'on le lui pardonne aisément. 
The Mars Room de Rachel Kushner : un roman que je ne m'attendais pas à apprécier plus que cela étant donné les critiques assez mitigées qu'il a reçues, mais qui m'a finalement vraiment plu. Récit tortueux et sombre décrivant le sort d'une jeune femme doublement condamnée à une incarcération à perpétuité. Excellente première moitié notamment, avec une narration bouleversante, incarnée, impitoyable. Le récit s'éparpille un peu plus dans sa seconde moitié, mais reste plus que recommandable.  

J'ai bien aimé...
Les Choses Humaines de Karine Tuil : j'ai déjà (beaucoup) eu l'occasion de m'exprimer sur ce roman, mais pour faire court : sujet intéressant traité avec équilibre et exhaustivité, plume efficace mais toujours aussi peu vivante et sensorielle, présente les faits décrits avec une implacabilité radicale, mais un propos qui aurait encore pu gagner en pertinence s'il avait assumé plus d'humanité, d'aspérités. 
Le Président des Ultra-Riches de Monique et Michel Pinçon-Charlot : un court ouvrage implacable, peut-être moins riche conceptuellement parlant que les autres livres des Pinçon-Charlot, mais tout à fait efficace dans son propos néanmoins. On est d'accord ou non, mais le travail de documentation et de compilation vaut le détour.

J'ai plutôt aimé...
La Part du Fils de Jean-Luc Coatalem : un roman assez difficile à approcher, très personnel, presque comme un soliloque auquel on assiste, à la fois intrigué et irrémédiablement étranger au propos. Témoignage d'un homme en quête d'informations sur son grand-père englouti par le passé, La part du fils offre un moment littéraire et mélancolique assez fort, quand bien même son côté"insaisissable" n'en fait pas une oeuvre à laquelle on s'attache. 
La Tentation de Luc Lang : un roman superbement écrit, trop long pour une intrigue finalement assez peu dense. Il y aurait eu moyen de tailler dans le gras et de livrer un très court roman fulgurant, à la façon d'une novella anglosaxonne, mais ici, c'est beaucoup de prises de tête, de descriptions, et d'envolées lyriques qui tournent assez vite en rond.

J'ai été déçue...
Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon de Jean-Paul Dubois : le prix Goncourt 2019 n'a hélas pas été une réussite pour moi. Certes très bien construit et écrit, son intrigue n'est absolument pas entrée en résonance avec moi, d'autant plus que son manque de recherche sur la culture québécoise m'a paru assez aberrant : on a des faits bien listés, des lieux bien décrits (et encore, Montréal brille par son absence alors même que le narrateur est censé y avoir vécu des années et des années), mais l'écrivain ne rend justice ni à la culture, ni à la langue, ni aux gens du Québec.  
Le Bal des Folles de Victoria Mas : j'en ai encore une fois beaucoup parlé, mais un roman clairement décevant à mes yeux, qui partait d'une formidable idée mais ne l'explique pratiquement pas (à peine quelques pages à la fin, et au second plan de l'action plus qu'autre chose), et se repose sur les parcours de personnages assez désincarnés et en somme, assez oubliables. 
Le Ciel par-dessus le toit de Natacha Appanah : je n'avais déjà pas vraiment été conquise par Tropique de la Violence, je suis tout aussi sceptique après Le ciel par-dessus le toit. Des textes à mon sens trop formels, pas assez incarnés, pas assez touchants... De vraies qualités d'écriture bien sûr, mais un ensemble qui relève à mon sens davantage de l'exercice stylistique. 
Innocence d'Eva Ionesco : assez déçue par la façon dont ce témoignage poignant était raconté : trop long, répétitif, avec une façon déconcertante d'offrir des moments d'introspection, et une atmosphère ambiante de malaise qui n'aide pas à se plonger dans le récit. 

Sur ce, très bon mois de janvier et très belle année à vous !