La lecture d'un roman jette sur la vie une lumière.
— Louis Aragon

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samedi 13 octobre 2018

[CINEMA] - Girl de Lukas Dhont


Titre : Girl
Réalisateur : Lukas Dhont
Sorti le : 10 octobre 2018
Distinctions : Caméra d'Or du Festival de Cannes, Prix d'Interprétation de la Semaine de la Critique
Résumé : 
Lara, 15 ans, rêve de devenir danseuse étoile. Avec le soutien de son père, elle se lance à corps perdu dans cette quête d’absolu. Mais ce corps ne se plie pas si facilement à la discipline que lui impose Lara, car celle-ci a été assignée garçon à la naissance.

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Un, deux, trois quatre.

Plus vite, plus haut, plus tendu, resserre, cambre, élève.

Cinq, six, sept huit.

Ce ne sera jamais assez.

Lara a quinze ans, presque seize.
Lara a soif de tout, d’idéal, d’une carrière de danseuse étoile, d’être à la hauteur.
Et elle ne se satisfera d’aucun compromis.

Elle exige toujours plus d’elle, et surtout de son corps. Plus de souplesse, de force, d’endurance. Plus de courbes, plus de seins, plus de féminité.
Plus de discipline.
Lara tend vers tout ce qu’elle a toujours rêvé d’être, une ballerine, l’expression pure et parfaite de la grâce, du contrôle absolu.
Mais tout lui échappe.

Tout lui échappe, et avec elle dégringole la caméra de Lukas Dhont, qui la filme avec une subtilité et un sens du mouvement assez bouleversants. Les jours défilent, charriant avec eux toujours plus de frustration, d’espoirs aussi, mais encore trop souvent déçus, et la caméra virevolte toujours avec les jambes fuselées de l’héroïne. L’image tourbillonne parfois, donne le vertige au public, lui fait ressentir avec une acuité stupéfiante l’étouffement que Lara ressent, prisonnière d’un corps qu’elle voudrait pouvoir métamorphoser, d’un corps limité physiquement, d’un corps qui la trahit un peu plus chaque jour.

  Le réalisateur contemple Lara. Il la sublime, il expose son visage à une lumière travaillée avec soin, qui ne manque jamais d’accrocher le regard du spectateur. Il l’admire et la présente comme ce qu’elle est et ce qu’elle a toujours été, une fille, une femme en devenir, une femme forte, une rêveuse, une acharnée.
 Et le spectateur n’a qu’une envie, celle de prendre l’adolescente tout en angles dans ses bras, de la serrer, de lui chuchoter que tout ira bien, qu’elle est déjà tellement belle, qu’elle n’a pas à s’en faire.

Mais c’est du cinéma, pas vrai. Alors le spectateur se tait, et observe.

Le montage, nerveux, saccadé, rythmé, emporte ses personnages à une cadence implacable. L’image, vive, frappante, le saisit, l’envoûte. La musique jaillit par instants, discrète, comme un écho aux tourments chaotiques de la jeune adolescente.

On a reproché au film, et à juste titre, de ne pas avoir offert le rôle-titre à une jeune fille transgenre, mais il faut reconnaître l’indéniable : à l’écran, l’interprète de Lara est une fille, de bout en bout, et offre une performance à couper le souffle. Le choix d’un garçon était critiquable d’un point de vue de représentation des personnes transgenres, mais artistiquement, il est plus que valide.
En ce qui concerne la représentation elle-même de la transidentité et de la transition de Lara, Dhont ne s'en sort pas trop mal pour quelqu’un qui n’est pas concerné directement par la question, même si cela aurait pu être encore amélioré. On peut ainsi regretter le poids accordé à « l’opération » qui est tout sauf un passage obligé pour les personnes transgenres, mais l’ensemble reste plutôt pudique, et si le film se concentre énormément sur le sujet du corps, c'est à mon sens bien davantage autour de celui de la danseuse que de celui de la jeune fille en transition, même si les deux sont inextricablement liés. Il aurait fallu accorder moins d'importance à certains détails anatomiques, mais l'ensemble reste parlant, et surtout, le film permet à certaines personnes complètement étrangères à la question de la transidentité de s'y ouvrir avec empathie et compassion.

Le film montre une réalité, celle d’une transition douloureuse, avec des désillusions, mais aussi des instants de lumière comme l’acceptation absolue de la fille par son père, le soutien de l’équipe médicale, le sourire de Lara lorsque les gens dans la rue la prennent pour ce qu’elle est. Une fille.

La situation de Lara est certes une souffrance, un décalage, mais elle est tout sauf désespérée. Comme le lui rappelle son père, tout va pour le mieux pour elle. Elle est dans la meilleure école de danse possible, elle suit le traitement dont elle a besoin, elle est soutenue par sa famille. Et oui, c’est dur, elle voudrait tout, tout de suite, mais avant d’être une jeune fille trans, elle est surtout une adolescente.
Une adolescente un peu particulière, mais une adolescente.
Et elle a avant tout besoin d’être douce avec elle-même.

Parce que oui, Girl est une ode à l’empathie, à l’acceptation plus qu’à la tolérance, à l’accomplissement de soi. Et s’il y a bien une leçon que l’on peut retenir de Girl, c’est celle-ci : il n’y a pas de bonne façon de se réaliser.
Il n’y a qu’une multiplicité de parcours, tous aussi beaux et touchants les uns que les autres.

C’est un long-métrage sensible et sensuel, dans lequel on sent que le réalisateur a voulu insuffler l’immense respect et l’admiration sans bornes qu’il éprouve à l’égard de son héroïne.
Un regard de cinéaste rare, complexe, subtil, qui suffit amplement à faire mériter à Girl sa Caméra d’Or.



lundi 8 octobre 2018

Why We Came To The City de Kristopher Jansma - Chronique n°443

Titre : Why We Came To The City
Auteur : Kristopher Jansma
Editions : Penguin Books
Genre : Contemporain
Lu en : anglais
Nombre de pages : 426
Résumé : December, 2008. A heavy snowstorm is blowing through Manhattan and the economy is on the brink of collapse, but none of that matters to a handful of guests at a posh holiday party. Five years after their college graduation, the fiercely devoted friends at the heart of this richly absorbing novel remain as inseparable as ever: editor and social butterfly Sara Sherman, her troubled astronomer boyfriend George Murphy, loudmouth poet Jacob Blaumann, classics major turned investment banker William Cho, and Irene Richmond, an enchanting artist with an inscrutable past.


Amid cheerful revelry and free-flowing champagne, the friends toast themselves and the new year ahead—a year that holds many surprises in store. They must navigate ever-shifting relationships with the city and with one another, determined to push onward in pursuit of their precarious dreams. And when a devastating blow brings their momentum to a halt, the group is forced to reexamine their aspirations and chart new paths through unexpected losses.


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Existe également en français

Titre : New York Odyssée
Editions : Le Livre de Poche 
Résumé : Irene, Jacob, William, George et Sara, inséparables depuis l’université, viennent de s’installer à New York. Ils ont vingt-cinq ans, sillonnent la ville, naviguent entre fêtes et premiers jobs. Mais la maladie d’Irene bouleverse tout et donne une direction nouvelle à leur existence.

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It's always been the four of them.
Or at least, it's been the four of them for many, many years now.
There's the artist, the poet, the scientist and the editor.
There's the dreamy one, the tortured one, the lost one and the driven one. 
There's their shared past, their common present, and their blurry future.

And of course, all around them, within them, there's the city.
The city gives them purpose, the city gives them fuel, the city gives them remorse and dreams. 


The city keeps them alive and drives them crazy.

And so it begins.
The months go by, the college memories fade away, adulthood pushes them into a succession of hopes and fears and pressures. 
And then everything crashes.

This is certainly a book that will deeply move other readers. Although it didn't for me.

It actually started very, very well for me, but from a certain point, I just found I lacked the necessary connection with the characters. I appreciated the author's ideas, his writing, and mostly the way he describes the city, and even the way it gives life to it. As a really passionate Parisian myself, I very often find myself writing about my city and even building entire stories around it, so that kind of personalization deeply spoke to me.

Moreover, the story involves a lot of literature, poetry, and generally speaking celebrate the paper art can play in our lives, mostly in quite a clichéed way, but at times really thoughtfully and creatively. 


However, as I already wrote it, the book doesn't reach its full potential, despite its "climax", which could have been a real turning-point. I didn't connect to the characters, I didn't feel them within me, I didn't resonate as much as I would have wished to with what they went through. Don't get me wrong: Why We Came to the City is a well-crafted, sincere and quite delicate novel, but not a life-altering one. It is above what you may generally find in the "contemporary / getting into adulthood" genre - if there is such a genre -,  but I don't believe it will stick with you, teach you life lessons or make you sob for hours. It might, and that would be great for you, but I cannot guarantee it.

Why We Came To The City was incredibly smooth and easy to read, truly moving at some points, and was definitely willing, but it lacked something to become memorable to me. I will remember the three "transition" passages, full of aphorisms, metaphors and celebration sthat were real poetry to me, and I might even reread The Odyssey thanks to Jacob's devotion to it. 


But I wasn't there with them.
I didn't reach the city. 
That's the only thing I regret about this book.

(Also, did any member of the publishing house actually read the book? If so, how come William ended up in the summary as a "true" member of the group even though he did nothing more than talk to the four others twice during college?)

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Ils ont toujours été là les uns pour les autres.
Ou du moins, depuis des années, depuis qu'ils ont commencé à prendre conscience du temps qui passe pour eux. 
Il y a l'artiste, le poète, le scientifique et la rédactrice.
Il y a la rêveuse, le torturé, l'égaré et la passionnée.
Il y a leur passé commun, leur présent partagé et leur futur incertain.

Et bien sûr, tout autour d'eux, en leur propre sein, il y a la ville.
La ville leur donne du sens, la ville leur donne l'impulsion dont ils ont besoin pour vivre, la ville leur donne des remords et les rêves fous dont ils ont besoin pour s'oublier. 

La ville les maintient en vie et les rend fous. 

Et c'est comme ça que tout commence.
Les mois s'envolent, les souvenirs d'université s'effacent doucement, les obligations de l'âge adulte les poussent dans une série de craintes, de projets et d'espoirs.
Et puis tout s'effondre.

Ca en touchera sûrement beaucoup, ça en bouleversa peut-être même. Mais ce ne sera pas mon cas.

Tout a très bien commencé pourtant : les premiers chapitres sont d'une efficacité fulgurante dans leur exposition, et on n'a d'autre choix que de se laisser emporter par cette fameuse "odyssée des temps modernes", mais vient un cap où l'on attend une certaine émotion, qui n'est malheureusement jamais atteinte. L'intention, les idées, l'écriture de l'auteur sont plus qu'appréciables, mais il nous manque ce lien, cette empathie, cette compréhension profonde avec les personnages qu'il nous présente. Cela n'empêche en rien de savourer les qualités littéraires du livre, et notamment cette attention portée par la ville, "personnage à part entière du roman" même si cette expression est cruellement galvaudée. New York s'impose, évolue, existe en réalité aux côtés des personnages, pour et par eux. Et en tant que Parisienne qui se respecte, ça me parle.

Le roman déploie aussi toute une réflexion à la littérature, la poésie, l'art en général, au rôle de réconfortant, de moteur, de blocage qu'il peut remplir pour chacun selon l'instant de la vie auquel on se place. C'est aussi un peu usé comme perspective, mais c'est fait avec tellement de sincérité qu'on se laisse emporter sans protester, d'autant plus que les trois passages de "transition" qui émaillent le livre - vous verrez de quoi je parle si vous le lisez - sont d'une intensité et d'un pouvoir évocateur remarquables. 

Mais comme je l'ai déjà écrit, le livre rate le coche à un moment donné. On aurait voulu un "climax", un pic d'angoisse, une tension, que quelque chose se brise, se révèle, et il y a certes un événement fort, quelque chose après quoi rien n'est censé être comme avant, mais c'est en réalité le passage qui révèle le problème majeur du livre.
Le lecteur n'est pas là.
Il n'est pas auprès des quatre personnages, il n'est pas dans la ville, il comprend rationnellement ce que traverse le quatuor, il se sent peut-être même plein de compassion, mais il ne ressent pas. Il ne les ressent pas. 
On ne résonne pas avec eux.

Why We Came To The City ou New York Odyssée reste un roman bien ficelé, débordant de bonnes intentions, et qui reste plutôt au-dessus de ce qu'on peut globalement trouver dans le genre "roman d'apprentissage contemporain", mais il manque de ce petit quelque chose qui aurait pu le rendre mémorable. Il a des fulgurances, quelques instants de véritable poésie, des aphorismes qui frappent fort et des passages qui coulent de source, mais j'ai peur de ne pas être en mesure d'emporter ce texte et ces personnages avec moi, sur le long terme, comme j'aurais aimé le faire. 

Je retiendrai la ville, je retiendrai les rêves un peu fous, je retiendrai L'Odyssée qui fait tant vibrer Jacob et je la relirai même peut-être.

Mais je n'étais pas là.
Je n'ai jamais atteint the city
C'est bien là mon regret.

(Au fait, quelqu'un dans l'équipe éditoriale a-t-il lu ce livre ? Si oui, comment se fait-il que toutes les éditions parlent de William dans leur résumé comme d'un membre à part entière de la bande d'amis alors qu'il interagit avec eux littéralement deux fois pendant leurs quatre ans de fac ?)





jeudi 4 octobre 2018

Bilan du mois [Septembre 2018]

Bonjour à tous et toutes !

Septembre a filé comme c'était prévisible, j'ai dû donner de la tête partout, à tort et surtout à travers, mais me voici enfin avec mon bilan curieusement étoffé - je ne vois pas vraiment par quel miracle physique j'ai pu achever 10 romans ce mois-ci. Mais bon. C'est arrivé. Autant s'en réjouir, n'est-ce pas ? 

Le coup de cœur du mois...
Les Années d'Annie Ernaux : j'ai été bouleversée, saisie, transportée, émue, admirative, bref, une très très belle lecture dont je me souviendrai longtemps. Sans doute l'un des plus beaux textes que j'aie pu découvrir cette année, empreint de nostalgie, de réflexions saisissantes, de mélancolie. J'ADORE.

J'ai adoré...
La Vraie Vie d'Adeline Dieudonné : un roman dont on m'avait beaucoup parlé en cette rentrée, et à juste titre ! L'écriture est vive et sensible, l'histoire forte et même retournante, le tout engagé et intense, bref, on adore.
Cœur Battant d'Axl Cendres : j'ai déjà eu l'occasion de chanter les louanges de ce roman, mais je ne le dirai jamais assez : lisez ce livre. C'est l'une des rares représentations profondément réussies de la maladie mentale dans le genre comique.
Double Nationalité de Nina Yargekov : un roman absolument improbable et merveilleux dont les 700 pages m'ont accompagnée toute une semaine, avec délices, amnésie et narratrice tordue et fantasque. Très belle découverte ! 

J'ai beaucoup aimé...
Orphelins 88 de Sarah Cohen-Scali : un roman qui tient ses promesses, largement, même s'il ne se hisse pas tout à fait à la hauteur de son prédécesseur Max dans mon petit coeur traumatisé. Un récit très réfléchi, très documenté, très riche, bref, qui vaut le détour ! 

J'ai bien aimé...
Why we came to the city de Kristopher Jansma - VO : un cas typique d'enthousiasme décroissant. J'étais ravie dans les premiers chapitres, et puis malheureusement, mon ennui n'a fait que grandir alors que les pages se tournaient. Il serait plus juste de parler de lassitude que d'ennui, parce qu'on suit malgré tout avec facilité et même un certain plaisir cette histoire... mais où est la surprise ? Où est l'émotion brute ?
Memoirs of a Woman Doctor de Nawal Al-Saadawi : une lecture très courte, qui n'a rien de similaire à ce que j'avais pu découvrir auparavant, qui consiste en une introspection fragmentaire, très imagée et assez touchante, de la part de la première femme médecin égyptienne.

Je suis... dérangée ?
Je me suis tue de Mathieu Medenaux : c'est en réalité le roman dont on m'a beaucoup dit qu'il était l'inspiration du Malheur du Bas dont je parle ci-dessous - voire le roman que Le Malheur du Bas aurait un peu trop imité selon certains. C'est en effet exactement la même histoire, à tous les points de vue, au point que c'en est assez scandaleux. La différence est que celui-ci est bien mieux écrit, un peu mieux réfléchi, même si certains problèmes demeurent pour moi, c'est en tout cas un roman qui peut à mon avis lancer de réelles réflexions constructives. 

Je suis... indifférente ?
Les Ravagé(e)s de Louise Mey : on m'avait énormément recommandé ce roman, me décrivant les livres de Louise Mey comme les "meilleurs romans policiers" que je puisse trouver. Force est d'admettre qu'il ne m'en reste pas grand-chose deux semaines à peine après l'avoir refermé, et que je risque de ne pas même me souvenir du nom de sa protagoniste d'ici six mois. 

J'ai... détesté ?
Le Malheur du Bas d'Inès Bayard : j'ai déjà longuement disserté sur ce roman. J'ai détesté, je pense même que c'est un texte nocif à certains égards, bref, would not recommend.

Sur ce, je vous souhaite un excellent mois d'octobre !

lundi 1 octobre 2018

Coeur battant d'Axl Cendres - Chronique n°442

Titre : Coeur battant
Autrice : Axl Cendres
Editions : Sarbacane (collection Exprim')
Lu en : français
Genre : YA
Nombre de pages : 220
Résumé : Alex, 17 ans, est un hors-la-vie.

Après avoir essayé d'éteindre son cœur, il se retrouve dans une clinique pour y être "réhabilité à la vie". Il y rencontre Alice, aussi belle que cynique ; Victor, aussi obèse que candide ; la vieille Colette, aussi espiègle qu'élégante ; et Jacopo, aussi riche que grincheux.

A eux cinq, ils décident de s'évader de la clinique, direction le manoir de Jacopo. Le but du voyage ? Se jeter d'une falaise, tous ensemble ! 

Mais la route va leur réserver plusieurs surprises. Assez pour qu'Alex se demande si finalement, la vie n'en vaut pas la douleur...

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Un grand merci aux éditions Sarbacane pour cet envoi !

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Si c'est comme ça qu'on tente de lui redonner envie de vivre, c'est bien mal tenté. 
Axel a dix-sept ans, des pensées morbides qui l'obsèdent au point qu'il ne parvient plus à vivre, et désormais, une tentative de suicide au compteur.
Le voici donc catapulté dans une clinique psychiatrique cabossée, hétéroclite, animée par un personnel souvent de bonne volonté, mais dont toutes les tentatives de le remettre sur ses pieds paraissent foncièrement inutiles à notre héros. 


Autour de lui, que des bras cassés. Alice, dont les pensées alternent entre cynisme absolu et pessimisme railleur, Colette, qui vit dans ses rêves éveillés, Jacopo, dont l'argent n'a clairement jamais fait le bonheur, Victor, qui déborde d'une telle gentillesse qu'on a du mal à comprendre comment tant de tristesse peut avoir la place de se loger dans son cœur. 


Ils s'ennuient.
Ils s'ennuient à en crever. 
C'est ironique.

Mais il se passe parfois cette chose, quand on s'entoure d'êtres humains qu'on comprend un peu mieux que les autres et par qui on se sent plus compris que par les autres. Ca n'a pas de définition précise. C'est entre l'empathie, l'émulation, l'amitié et la folie douce. C'est aléatoire, c'est fragile, mais c'est puissant. 
Il y a un mot pour ça.

La vie.

Et de la vie, il y en a dans ce roman. 


C'est une vision ô combien particulière de la maladie mentale que nous offre Axl Cendres, avec une plongée dans une clinique psychiatrique fictive, volontairement exagérée, voire résolument et absolument hilarante. 
Et ça fait du bien.
Ca fait du bien de décrisper la parole autour de ces sujets redoutés, de lire que non, les personnes atteintes de maladies mentales ne sont pas des monstres ou des fous furieux, que oui, ils sont malades, mais que non, ce ne sont pas des cas désespérés ou des rebuts de la société. 

Parce que comme tout le monde, ils sont capables d'aimer, de rêver, de se souvenir. C'est bien plus difficile pour eux que pour les autres, mais ça fait toujours partie de leurs possibles. Ce n'est pas parce que leur champ des possibles s'est embrouillé qu'il s'est réduit. Ils sont toujours en vie, là, maintenant.
Ça fait du bien de rire du suicide, de rire de la mort, de rire du désespoir et de rire des idées noires. Ça ne veut en aucun sens leur faire perdre de leur poids ou de leur gravité, ou signaler qu'au fond, c'est pas si grave, tout ça c'est juste des caprices de gamins gâtés. 
Non, si ça fait du bien d'en rire, c'est parce qu'on peut aller mieux, on peut guérir, on peut trouver des éclats de beauté un peu partout, on reste humain même dans les heures les plus terribles. Et c'est si rare de lire un message pareil, alors qu'il devrait être d'une évidence totale. 

Alors pour tout cela, merci, Axl Cendres. Merci pour la légèreté. Merci pour la prise au sérieux. Merci pour les deux en même temps, parce que oui, c'est possible et vous nous le montrez avec Alex et les autres. Merci pour la patience, la compréhension, merci pour l'humanité. 

dimanche 23 septembre 2018

Orphelins 88 de Sarah Cohen-Scali - Chronique n°441

Titre : Orphelins 88
Autrice : Sarah Cohen-Scali
Genre : Historique 
Editions : Robert Laffont (collection R)
Lu en : français
Nombre de pages : 428
Résumé : 
Munich, juillet 1945.

Un garçon erre parmi les décombres…
Qui est-il ? Quel âge a-t-il ? D'où vient-il ? Il n’en sait rien. Il a oublié jusqu’à son nom. Les Alliés le baptisent « Josh » et l’envoient dans un orphelinat où Ida, directrice dévouée, et Wally, jeune soldat noir américain en butte au racisme de ses supérieurs, vont l’aider à lever le voile de son amnésie.
Dans une Europe libérée mais toujours à feu et à sang, Josh et les nombreux autres orphelins de la guerre devront panser leurs blessures tout en empruntant le douloureux chemin des migrants.
Si ces adolescents sont des survivants, ils sont avant tout vivants, animés d’un espoir farouche et d’une intense rage de vivre.


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1945. 
C'est fini.

Circulez, plus rien à voir.
C'est le moment où le chapitre des livres d'histoire se termine, où on écrit la conclusion de la dissertation, avec une ouverture plus ou moins réussie qui jette en deux ou trois mots la perspective de la reconstruction à venir et du rétablissement de la paix.
En gros. 

Globalement, on arrive assez bien à vivre avec l'idée que la Seconde Guerre mondiale, c'était plié le 8 mai.
Sauf que pas tout à fait. 

Par exemple, il y a tous ces enfants, dans les décombres, qui ne se souviennent souvent pas de leur nom, ni de celui de leurs parents, ni de là où ils vivaient il y a quelques années. Parmi eux, Josh - en tout cas, c'est ainsi qu'il a été rebaptisé par les GI qui l'ont trouvé - qui se voit placé dans un orphelinat pour retrouver un corps à peu près en bon état de marche, à défaut de retrouver son identité. 

Josh ne se souvient de rien. Josh est en fait un nourrisson âgé d'une dizaine d'années, complètement hermétique à son environnement dans les premières pages du roman. Son traumatisme est évident, sa perte de repères difficilement mesurable pour le lecteur qui vit à des années lumières d'une telle situation. 
Et pourtant, le lien se crée.

Timidement, au départ, alors que le petit garçon commence petit à petit à trouver ses marques à l'orphelinat où on l'installe, à rassembler le peu de souvenirs qu'il lui reste, et surtout à comprendre ce que les nazis ont fait de lui pendant la guerre. A savoir l'arracher à sa famille pour le placer au sein du programme Lebensborn, dans une école de la Gestapo.

Très vite, le petit garçon se déploie, affirme sa volonté de mettre un visage sur les membres de sa famille fantôme, de retrouver son pays s'il en a un, sa langue même s'il ne se souvient plus que de l'allemand pour l'instant. Et le lecteur s'attache à ce drôle de personnage, qui n'a plus rien d'un enfant après ce qu'il a vécu, mais qui est encore tout sauf un adulte. 

Le roman prend ainsi son temps pour progresser, et n'offre à vrai dire pas d'aventure épique ou de rythme à couper le souffle. C'est encore une fois un roman de l'après, de hébétude, du lent rassemblement des pièces du puzzle, et d'une question insoluble : comment vivre maintenant ? Comment vivre après ça ?
Comment vivre lorsque tous ces enfants ont été arrachés à leurs parents, lorsque toutes ces femmes et jeunes filles ont été violées, lorsque toutes ces maisons ont été balayées ? Comment vivre lorsque les petits enfants juifs comprennent lentement que leurs parents ne figureront jamais sur les listes des rescapés, lorsqu'il est encore possible de se faire agresser pour un bout de pain parce qu'on crève littéralement de faim dans les rues ? 

Le roman est poignant à plus d'un égard, au point d'en devenir éprouvant à certains points, sans jamais non plus devenir intenable. Le récit est dramatiquement très chargé, avec des personnages déchirants, notamment Halina, Beate et évidemment Josh qu'on a envie de prendre dans ses bras de bout en bout. On peut regretter que l'intrigue tourne parfois en rond et ne gagne véritablement en puissance que dans les derniers chapitres, mais c'est un véritable choix de narration qui s'avère payant : en laissant le temps au temps, en prenant des pages et des pages pour faire un état des lieux, on permet aux enjeux de se former et aux issues de frapper fort et juste.

Sarah Cohen-Scali accomplit une nouvelle fois le formidable travail de pédagogie et d'émotion dont elle s'était déjà montrée capable avec l'incroyable Max. Et même si Orphelins 88 n'atteint pas tout à fait le niveau de violence, d'émotion et d'aboutissement qui était celui de son prédécesseur, il reste un texte puissant à plus d'un égard qu'on ne saurait trop recommander aux lecteurs de tous âges, pour apporter un éclairage plus qu'instructif sur cette période oubliée de l'histoire.

Une très belle lecture donc, très juste et sensible dans le traitement des sujets qu'elle s'est choisis - identité, deuil, violence, traumatisme, viol, pauvreté : c'est éprouvant, certes, mais sans jamais verser dans le pathos ou le morbide. Sarah Cohen-Scali parvient parfaitement à se fondre dans la voix de son petit Josh, pour un texte sombre, mais - et oui, je sais, c'est cliché - indéniablement porteur d'espoir. 

mercredi 19 septembre 2018

La Vraie Vie d'Adeline Dieudonné - Chronique n°440

Titre : La Vraie Vie 
Autrice : Adeline Dieudonné
Editions : L'Iconoclaste
Genre : Contemporain | Littérature générale
Nombre de pages : 270
Lu en : français
Résumé : Chez eux, il y a quatre chambres. Celle du frère, la sienne, celle des parents. Et celle des cadavres. 

Le père est chasseur de gros gibier. Un prédateur en puissance. La mère est transparente, amibe craintive, soumise à ses humeurs.

Avec son frère, Gilles, elle tente de déjouer ce quotidien saumâtre. Ils jouent dans les carcasses des voitures de la casse en attendant la petite musique qui annoncera l’arrivée du marchand de glaces. Mais un jour, un violent accident vient faire bégayer le présent. Et rien ne sera plus jamais comme avant.

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C'est l'un des romans "gagnants" de la rentrée littéraire, l'un de ces premiers romans dont on se glisse le nom entre deux rayonnages à la librairie, ceux qui provoquent des pâmoisons d'admiration chez les critiques, ceux dont les notes ne semblent faire que grimper sur tous les réseaux sociaux littéraires. 

Mais qu'est-ce, au juste, que ce drôle de petit livre ? 

La Vraie Vie, ce sont cinq étés successifs, un continuum qui fait glisser une petite fille vers l'adolescence, avec toujours un même objectif en tête : trouver un moyen de voyager dans le temps, de remonter vers une journée étouffante, celle de l'accident, et tout changer. 
Quel accident ? 
Un moment de mort, la perte de l'innocence, un moment de violence, une rupture après quoi rien n'a plus jamais été pareil, ni pour notre narratrice, ni pour son petit frère, l'élément qui a achevé de détruire cette famille déjà loin d'être fonctionnelle. 

Mais la petite fille est déterminée. Et elle a de la ressource.

Commence alors une entreprise déterminée et dévorante : rassembler toute la connaissance scientifique qui pourra lui être utile pour mener à bien son projet. Et apprendre quelques leçons - autres que des formules de physique - en chemin. 

On a parfois cette expression pour signaler qu'un récit commence doucement, "sans crier gare", mais justement, La Vraie Vie commence en criant gare, garde à vous, attention, ceci est un territoire explosif, cette histoire ne va pas prendre de gants. 

C'est d'autant plus glaçant que c'est décrit avec ce détachement et cette absence d'affect qu'ont parfois les enfants : l'abus familial, la violence du père, la peur, partout, tapie, et enfin la fuite pratiquée comme un art par une mère qui a oublié comment il fallait s'y prendre pour exister il y a longtemps déjà.
Dans ce foyer toxique, une petite fille, son petit frère Gilles à qui elle tient plus que tout, jusqu'à ce qu'éclate entre eux deux l'accident, et la lente quête qui s'ensuit. 

Le récit défile avec une plume survoltée et remarquablement juste, qui donne à voir les espoirs et les ressentis de la narratrice avec une crédibilité implacable, et fait couler les quelques 250 pages du roman dans une folle fluidité - pour une fois, on peut vraiment dire qu'il s'agit d'un texte qu'on ne peut que lire d'une traite. 

Mais si l'histoire est brève, elle n'en est pas moins intense qu'une autre, c'est même le contraire : les scènes renversantes, touchantes, choquantes, piquantes sont pléthore, avec un sens de la description et de l'immersion diaboliquement efficace. Adeline Dieudonné parvient à créer un ensemble de petits tableaux marquants, qui viennent se juxtaposer pour former une oeuvre absolument originale, absolument réjouissante, absolument révoltante. 

L'héroïne à laquelle elle donne vie est un petit bijou de spontanéité et de vie, une de ces figures que l'on pourrait suivre sans difficulté pendant des milliers de pages, et à laquelle on s'attache donc d'autant plus que le temps que l'on va passer avec elle est limité. Vive, fantasque, excessive, terriblement touchante, dure parfois, elle constitue un protagoniste efficace parce qu'on peut se reconnaître dans sa personnalité dans un paragraphe, et s'en distancier dans celui d'après. 

Le tout s'engloutit avec délices et frissons, dans une bourrasque de péripéties et de déconvenues qui font tour à tour rire et trembler. On retient le roman pour son portrait tout en simplicité de cette jeune fille sublime de détermination, pour son écriture mature et assurée, ainsi que, pourquoi pas, pour son insolence et sa façon originale et frappante de décrire les abus familiaux, la violence conjugale, le passage à l'âge adulte et - attention, alerte expression mièvre - le pouvoir et la force du rêve.

Parce que peut-être qu'au fond, La Vraie Vie, c'est avant tout un rêve.


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Pour les curieux et curieuses parmi vous, l'interview qui m'a donné envie de découvrir le roman sur lequel je viens de disserter : 




jeudi 13 septembre 2018

Les Années d'Annie Ernaux - Chronique n°439

Titre : Les Années
Autrice : Annie Ernaux
Genre : Fiction autobiographique
Editions : Folio
Lu en : français
Nombre de pages : 256
Résumé
«La photo en noir et blanc d'une petite fille en maillot de bain foncé, sur une plage de galets. En fond, des falaises. Elle est assise sur un rocher plat, ses jambes robustes étendues bien droites devant elle, les bras en appui sur le rocher, les yeux fermés, la tête légèrement penchée, souriant. Une épaisse natte brune ramenée par-devant, l'autre laissée dans le dos. Tout révèle le désir de poser comme les stars dans Cinémonde ou la publicité d'Ambre Solaire, d'échapper à son corps humiliant et sans importance de petite fille. Les cuisses, plus claires, ainsi que le haut des bras, dessinent la forme d'une robe et indiquent le caractère exceptionnel, pour cette enfant, d'un séjour ou d'une sortie à la mer. La plage est déserte. Au dos : août 1949, Sotteville-sur-Mer.» 
Au travers de photos et de souvenirs laissés par les événements, les mots et les choses, Annie Ernaux donne à ressentir le passage des années, de l'après-guerre à aujourd'hui. En même temps, elle inscrit l'existence dans une forme nouvelle d'autobiographie, impersonnelle et collective.

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Ce livre m'a bouleversée.

C'était sublime. C'était petit et immense à la fois. Fulgurant et lent, marquant et friable. 

Il ne s'y passe rien de notable, si ce n'est le temps.
Du temps. Des tas d'années. 

De la fin de la guerre au début du XXIème siècle, décennie par décennie, vorace, le temps avale tout. Les images, les mots, comme l'évoque Ernaux dans un splendide prologue où elle décortique et décompose tous les flashs mémoriels qui forment son enfance.  

Rien ne se passe.Si ce n'est la jeunesse. 

Le temps convertit les rêves d'une jeune fille en réalité froide, implacable, en une espèce d'escalator infernal qu'on appelle progrès, une roue cyclique qu'on s'émerveille de voir tourner au début de sa vie, puis qu'on se retrouve à haïr, avant d'apprendre à ne plus y prêter d'importance. 

Les Années, c'est une histoire universelle et personnelle à la fois, mélange d'autobiographie, de fiction, de mémoire, de documentaire et de divagations philosophiques, entre flashs d'images, plongées dans des événements historiques, anecdotes racontées avec détachement mais que l'on devine profondément intimes. Tout est écrit sur un ton qui se veut désinvolte mais dont personne n'ignore qu'il est tout entièrement traversé d'affects, de regrets, d'espoirs brisés, de biais personnels. 

L'autrice a ce don de résumer des années et des années de réflexions et de destins communs en une seule phrase, en une poignée de mots, comme ici avec les Trente Glorieuses : 

“La profusion des choses cachait la rareté des idées et l'usure des croyances.” 

Annie Ernaux en reste au "on" impersonnel, jamais le "je" ni même le "elle" ne surgit au cours de ces quelques 250 pages. Elle s'accroche presque furieusement à cette illusion de fiction, de généralisation, et le pire, c'est que cela fonctionne. Le lecteur a parfaitement conscience qu'il s'agit à chaque instant d'un panorama irrémédiablement empreint de la vision personnelle de l'autrice, mais il ne peut en même temps s'empêcher de se projeter lui-même, ou encore d'y voir les ombres d'un grand-parent, d'un cousin, d'une amie, d'un fantôme. Ce "on" qui grandit, qui apprend, qui vieillit, qui observe, c'est Annie Ernaux, toi, moi, elle, un peu qui on veut, n'importe qui, tout le monde, personne. C'est le destin incroyablement tragique et implacablement banal de n'importe qui, vieillir, voir les années défiler et ne plus avoir que les mots pour s'en souvenir. 

Parce que les images meurent à l'instant où elles naissent. 

On peut les sauver, les prendre en photo, bien sûr, Annie Ernaux elle-même l'a fait et décrit quelques clichés de temps à autre dans son récit, comme des transitions, des reliefs inattendus de cette existence qu'elle déroule sous nos yeux. Mais ce n'est jamais tout à fait pareil, personne ne s'y trompe. 
On peut faire dire tout ce qu'on veut à une photo. 
Une image, une vraie, réelle, éphémère, fragile, ne ment pas. 
Elle se vit. 

Alors que retenir de ces Années, de ces fragments, de cette compilation de souvenirs, d'instants, de cette écriture incroyablement fluide qui déroule une moitié de siècle sans que l'on s'en rende compte ? Que retenir de ce texte doux et vicieux à la fois, qui saisit le lecteur en décrivant les souvenirs d'une enfant et l'emporte jusqu'à ce qu'il réalise que l'enfant est désormais une vieille dame, qu'il l'a vécu et que pourtant il ne s'est rendu compte de rien ? 

Il faut retenir que l'on n'a pas le temps de s'arrêter.
La société ne nous en laisse pas le temps.
Le temps ne nous laisse pas le temps. 


Alors apprenons à prendre le temps. 
A trouver les mots.
A faire des arrêts sur images. 

A sauver ce qui peut l'être, même si ça peut paraître vain, futile. 

Parce que ça ne l'est pas. Il n'y a qu'à lire ce texte, s'imprégner des émotions bouleversantes qui se devinent à travers chaque souvenir, découvrir cette vie, impudique et délicate à la fois, pour comprendre.

Notre vie n'a aucun sens, certes. 
Mais la raconter en a un. 

En tout cas, je crois. 

mardi 11 septembre 2018

Brexit Romance de Clémentine Beauvais - Chronique n°438

Titre : Brexit Romance
Autrice : Clémentine Beauvais
Editions : Sarbacane (collection Exprim')
Lu en : français
Nombre de pages : 456
Résumé : Juillet 2017 : un an que « Brexit means Brexit » !
Ce qui n’empêche pas la rêveuse Marguerite Fiorel, 17 ans, jeune soprano française, de venir à Londres par l’Eurostar, pour chanter dans Les Noces de Figaro ! À ses côtés, son cher professeur, Pierre Kamenev.
Leur chemin croise celui d’un flamboyant lord anglais, Cosmo Carraway, et de l’électrique Justine Dodgson, créatrice d’une start-up secrète, BREXIT ROMANCE. Son but ? Organiser des mariages blancs entre Français et Anglais… pour leur faire obtenir le passeport européen.
Mais pas facile d’arranger ce genre d’alliances sans se faire des noeuds au cerveau – et au coeur !

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Un grand merci aux éditions Sarbacane et en particulier à Lucie pour cet envoi ! 

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Juillet 2017. 
Un an que la séparation est inéluctable. 
Un an qu'une île entière pleure déjà une perte qui n'a pas encore eu lieu. 

A quoi pensent les citoyens de Sa Majesté alors qu'ils s'apprêtent à s'éjecter de l'Union Européenne ? Au souvenir d'une certaine europhilie, de la douce mélodie de la neuvième symphonie de Beethoven, des philosophes français, de la coupe de cheveux de Madame Merkel ? Rien de tout cela. 
Tous regrettent leur passeport européen. 

C'est du moins l'analyse qu'en fait Justine Dodgson, une jeune Britannique à qui il vient de venir une idée brillante : créer une start-up qui organiserait des mariages blancs entre jeunes gens du Royaume-Uni et de France, apportant ainsi aux uns le Saint-Graal européen, et aux autres la possibilité de résider sur le territoire britannique. 

Brillant, n'est-ce pas ? 

D'autant plus brillant que le destin va mettre sur la route de la jeune femme une petite orpheline aspirante cantatrice et son professeur de chant, tous deux Français, et qui vont jouer un rôle insoupçonné dans la création de la petite entreprise, joliment nommée "Brexit Romance". 
Ce genre d'idée, ça ne peut se terminer que de deux façons. 
En réussite complète. 
Ou en fiasco absolu. 
Reste à savoir ce qu'il en sera pour les futurs tourtereaux binationaux.

Clémentine Beauvais revient en fanfare, et bon sang ce qu'elle nous avait manqué. Brexit Romance, c'est tout ce que l'on aime chez elle et plus encore : une histoire abracadabrantesque de laquelle le lecteur tombe amoureux dès la page 3, un humour délicieusement pince-sans-rire, des personnages hauts en couleurs mais toujours justes, dont le moindre dialogue est une pépite, une plume vive, insolente, délicate, déjantée, une histoire faite de chocs culturels, de confrontations enrichissantes avec l'autre, de scènes de quiproquos exquises, bref, une réussite complète. 

C'est encore une fois un roman qui prouve bien à quel point les étiquettes "roman YA", "comédie de mœurs" ou encore "littérature générale" sont périmées, et à quel point il est urgent de s'accorder un peu plus de liberté littéraire. Ici, les mots foisonnent, les idées pullulent, les tentatives d'innovation sont pléthore, pour le plus grand bonheur du lecteur. Ça part dans tous les sens d'une façon formidablement réfléchie, pour aboutir à un final qui donnerait envie au pire des grincheux de se livrer à une petite danse de la joie. 

Au-delà de son histoire - quoique celle-ci soit formidable en elle-même -, Brexit Romance permet aussi une plongée culturelle dans les bizarreries de nos voisins d'Outre-Manche, à l'heure où ils ne nous ont jamais paru aussi éloignés. Grâce à son expérience de Française vivant et enseignant en Grande-Bretagne, l'autrice distille une multitude d'anecdotes, de fun facts, de particularités et autres incompréhensions binationales, pour un résultat aussi réussi qu'instructif. 

N'hésitez donc pas un seul instant, quel que soit votre âge ou votre degré d'europhilie, à vous jeter sur cette petite pépite de folie douce, de bizarrerie british et d'humour contagieux, parsemée d'images réjouissantes et de péripéties savoureuses. Ça n'a rien à voir avec quoi que ce soit que vous aurez pu lire auparavant, ça se lit en un rien de temps, mais surtout, c'est un texte d'autant plus beau et nécessaire qu'il cherche avant tout à réconcilier. A unir. A faire dialoguer. 

Parce que même s'ils ont des expressions saugrenues et un comportement souvent insondables, ils ne sont pas si fous, ces Anglais. Ils sont même très chouettes.

Alors lisez Brexit Romance, je vous prie. Ce n'est pas un ordre, mais presque. 

(Avant de vous laisser, je tiens à signaler un fait de la plus haute importance : ce roman a recours à l'écriture inclusive, qui plus est de façon pertinente. Je jubile. J'applaudis. Merci Clémentine Beauvais.)