La lecture d'un roman jette sur la vie une lumière.
— Louis Aragon

-

Dernières chroniques...

Dernières chroniques...

station-eleven-2 la-ballade-1 le-bal-m-canique-1 sophie-s-choice-1 mr-ripley-1 10-minutes r-elle loin

vendredi 31 janvier 2020

Sadie de Courtney Summers - Chronique n°502

Titre : Sadie
Autrice : Courtney Summers
Genre : Contemporain
Lu en : anglais
Date de parution : 2017
Editions : Wednesday Books
Nombre de pages : 308
Résumé : Sadie hasn't had an easy life. Growing up on her own, she's been raising her sister Mattie in an isolated small town, trying her best to provide a normal life and keep their heads above water.
But when Mattie is found dead, Sadie's entire world crumbles. After a somewhat botched police investigation, Sadie is determined to bring her sister's killer to justice and hits the road following a few meager clues to find him.

When West McCray―a radio personality working on a segment about small, forgotten towns in America―overhears Sadie's story at a local gas station, he becomes obsessed with finding the missing girl. He starts his own podcast as he tracks Sadie's journey, trying to figure out what happened, hoping to find her before it's too late.


Existe également en français

Titre : Sadie
Résultats de recherche d'images pour « sadie courtney »Traduit par : Marie-José Thériault
Editions : La Martinière
Résumé : Sadie, 19 ans, s’est volatilisée. Pour West McCray, journaliste à New York, il s’agit d’une banale disparition. Mais quand il découvre que sa petite soeur, Mattie, a été tuée un an auparavant et que sa mère a elle aussi disparu, sa curiosité est éveillée. West se lance alors à la recherche de Sadie et les témoignages qu’il recueille vont alimenter sa série de podcasts…
Sadie, elle, n’a jamais pensé que son histoire deviendrait le sujet d’une chronique à succès. Elle ne désire qu’une chose : trouver l’homme qui a tué sa soeur.
Qui est réellement cet homme ? Comment est-il entré dans la vie de Mattie ?

------------------------------------------------------------------

Sadie a 19 ans, et déjà plus de malheurs à porter que la plupart des adultes autour d'elle. Élevée par une mère absente et toxicomane, Sadie trouve du réconfort dans l'amour inconditionnel et infiniment dévoué qu'elle porte à sa petite soeur, Mattie. La vie est loin d'être évidente, surtout depuis que sa mère a filé une fois pour toutes, sans laisser d'indications pour la retrouver, confiant ses deux filles à une grand-mère d'adoption. La série noire se poursuit, avec un drame ultime : la disparition de Mattie, finalement retrouvée morte sans que nul n'ait la moindre idée de l'identité de son meurtrier. Il ne reste plus qu'une option possible aux yeux de Sadie. Agir. Comprendre. Partir. C'est à son tour de s'évaporer, à la recherche de réponses, certainement, de répit, sans doute, de justice, peut-être.

Le texte aurait pu n'être qu'une longue enquête sordide sur un fait divers glaçant. Il en est tout le contraire. Empreint de quelque chose d’onirique, d’hors du temps, structuré par la narration amère et désabusée de Sadie le récit s'avère immédiatement convaincant. Les chapitres consacrés à Sadie alternent avec le script d’un podcast consacré au sort de Sadie et de sa famille, créant un rythme aussi prenant que judicieux en ce qu'il parvient parfaitement à ménager la curiosité du lecteur. Ainsi, au fil du roman, alors que le journaliste du podcast découvre peu à peu les ramifications du drame, on se sent touché par une émotion profonde, mélancolique, qui se passe de mots pour imposer sa gravité et sa beauté, le tout sans que jamais l’autrice n’ait à en faire des caisses. La narration elliptique de Sadie combinée à la forme du podcast, tout en suggestion, donne lieu à un texte fin et délicat, plus que réussi.

Les personnages se dévoilent petit à petit, au fil de la narration capricieuse de Sadie qui a autre chose à faire que de dresser la biographie des membres de sa famille, et de celle bien réfléchie du podcast, avec son journaliste qui tâtonne et n'obtient des informations que petit à petit. On peut, en tant que lecteur, prendre le temps de s'interroger, de compatir, de réfléchir, sans que jamais l'histoire ne s'enlise dans trop de contemplation ou de lamentation. C'est bien plus qu'un simple fait divers décortiqué sans trop de respect pour ses protagonistes, ou même qu'un roman pseudo psychologique qui explique tout par le parcours difficile de ses personnages. C'est une parenthèse douce-amère, cruelle, vraisemblable d'un bout à l'autre, qui ne fait pas de mystère de la dureté de son histoire sans jamais non plus se départir d'une certaine pudeur. C'est un moment de lecture assez rare, assez dur, qui ne cherche pas à faire dans le sensationnel ni à ménager jusqu'au bout un suspense assez malvenu. Ce sont des vies brisées, qui cherchent plus que tout à trouver une façon d'avancer, de se remettre, de se réparer. C'est infiniment touchant, tout simplement.

mercredi 22 janvier 2020

Il est juste que les forts soient frappés de Thibault Bérard - Chronique n°501

Titre : Il est juste que les forts soient frappés
Auteur : Thibault Bérard
Editions : Les Editions de l'Observatoire
Date de parution : 2020
Lu en : français
Genre : Contemporain
Nombre de pages : 296
Résumé : Lorsque Sarah rencontre Théo, c'est un choc amoureux. Elle, l'écorchée vive, la punkette qui ne s'autorisait ni le romantisme ni la légèreté, se plaisant à prédire que la Faucheuse la rappellerait avant ses 40 ans, va se laisser convaincre de son droit au bonheur par ce fou de Capra et de Fellini. Dans le tintamarre joyeux de leur jeunesse, de leurs amis et de leurs passions naît Simon. Puis, Sarah tombe enceinte d'une petite fille. Mais très vite, comme si leur bonheur avait provoqué la colère de l univers, à l'euphorie de cette grossesse se substituent la peur et l'incertitude tandis que les médecins détectent à Sarah un cancer qui progresse à une vitesse alarmante. Chaque minute compte pour la sauver. Le couple se lance alors à corps perdu dans un long combat, refusant de sombrer dans le désespoir.

----------------------------------------------------------------------

C'est le roman de l'amour. 

Ces mots me sont tombés dessus alors que je tournais la dernière page d'Il est juste que les morts soient frappés, hébétée, sonnée, dévastée, ravie, attendrie. 

C'est le roman de l'amour, sous toutes ses formes, dans toutes ses errances et ses imprévisibilités, son art de surgir là où on ne l'attend pas, sa capacité inouïe à s'adapter à tout et à n'importe quoi, à vouloir tout puis son contraire selon ce que son instinct lui dicte, à avancer, tout simplement.

C'est le roman de l'amour qui débarque et change tout, celui qui se déploie et transcende, celui qui illumine et rend reconnaissant, celui qui s'en va et ne saurait être retenu, celui sans lequel on se sent incapable de poursuivre le petit bout de vie qu'on s'est construit, celui qui a toujours su se réinventer, parfois même en dépit de soi-même.

C'est une histoire tissée d'un peu de vérité et d'énormément de véracité, un récit qui veut tout dire et y parvient merveilleusement bien, guidé par une narratrice omnisciente, absente, envahissante, attendrissante, bienveillante, dont l'ombre portée unit tous les événements décrits en une harmonie incroyablement tendre.

C'est le roman des évidences.
Celle de la souffrance.
Des espoirs déçus.
Des mauvaises blagues dont on s'arme pour faire face aux épreuves.
Du pouvoir infini de la musique, des mots chuchotés, des rituels magiques et des petits surnoms.
De ce qu'on ne s'attendait pas à partager.
De la reconnaissance.
De la violence.
Des lendemains dont on ne voulait pas mais qu'on se surprend à embrasser.

C'est l'histoire d'un couple, lui tellement jeune, elle qui se croyait condamnée au malheur et aux désillusions, deux forts qui s'ignorent, s'apprennent à vivre ensemble et se rendent plus matures et plus légers à la fois.
C'est une histoire qui aurait dû durer toute une vie, qui ne le pouvait pas, qui a trouvé son terme, dans les larmes, les regrets, mais aussi et surtout une forme d'acceptation. 
Non pas l'acceptation de l'injustice, de la maladie, plutôt celle du changement, de la transmission, de l'héritage.

C'est le portrait d'une femme qui a existé tellement fort aux yeux de ceux qui l'aimaient qu'elle ne disparaîtra jamais tout à fait. 
Une narration d'un cynisme délicieux, toujours enrobé d'un certain enthousiasme.
Une fureur à laquelle on a choisi de trouver du sens, à défaut de pouvoir la rendre juste et explicable. 

Une voix qui a l'inflexion grave et chère des voix qui se sont tues, qui aimait se dire qu'elle ne se ferait d'illusions sur rien ni personne, mais qui a malgré tout appris à s'abandonner, à offrir, à faire confiance.

C'est surtout ça, en fait.

Il est juste que les forts soient frappés, c'est une histoire de la confiance, même et surtout de celle qui aurait toutes les raisons de refuser de s'offrir. 
C'est apprendre à se lever le matin malgré tout.
A s'autoriser à vivre en dépit du reste, des jugements, des pronostics, des conventions.
A s'approprier ce dont on sait intiment qu'il donnera son but à son existence.

C'est une histoire de maladie, d'au revoir, de ce qu'il y a entre les deux, une histoire de gens qui souffrent, qui se réparent, qui se disent au revoir, jamais tout à fait vraiment. 
C'est l'histoire de la lumière qui revient toujours.
C'est une histoire d'amour.  

mercredi 15 janvier 2020

Miroir de nos peines de Pierre Lemaitre - Chronique n°500

Titre : Miroir de nos peines
Auteur : Pierre Lemaitre
Genre : Historique
Editions : Albin Michel
Lu en : français
Date de parution : 2020
Résumé : Avril 1940. Louise, trente ans, court, nue, sur le boulevard du Montparnasse. Pour comprendre la scène tragique qu’elle vient de vivre, elle devra plonger dans la folie d’une période sans équivalent dans l’histoire où la France toute entière, saisie par la panique, sombre dans le chaos, faisant émerger les héros et les salauds, les menteurs et les lâches... Et quelques hommes de bonne volonté.

----------------------------------------------------------

Il y a eu Au Revoir Là-Haut, son humour glaçant et ses envolées presque surréalistes, il y a eu Couleurs de l'Incendie, son atmosphère à la fois entachée de tristesse et électrisante de détermination, voici Miroir de nos peines, son joyeux bazar, sa flamme indescriptible, sa générosité constante. Pierre Lemaitre pose ici le point final de ce qui est devenu l'une des trilogies historiques françaises les plus populaires des dernières années, renouant avec certains personnages de son univers fictif - et notamment ici Louise, que l'on avait déjà croisée dans le premier opus -, et y incorporant tout un ensemble de nouveaux visages aux pérégrinations diverses et variées. Après les années post-Première Guerre mondiale et leurs hypocrisies, le pénible malaise de l'entre-deux-guerres, à cheval entre satisfaction et culpabilité, il plonge ici le lecteur dans la débâcle de l'année 1940 en France, sa fausse sécurité, la façon dont un pays entier est parvenu à fermer les yeux sur un désastre annoncé des mois durant avant d'être précipité dans le chaos. 

On retrouve la capacité virtuose de Pierre Lemaitre à effeuiller son récit en une multitude de couches narratives, à passionner ses lecteurs pour le parcours de tout un ensemble de personnages disparates. On saute d'une intrigue à l'autre, curieux, galvanisé, impatient, on se prend d'amour pour certains, de mépris pour d'autres, on se heurte au caractère opaque du comportement de quelques-uns d'entre eux. Le récit est mené d'une main de (Le)maître - pardon - par un écrivain qui maîtrise clairement ses pics d'action et ses temps morts, et on a vite fait d'engloutir les quelques 500 pages qui constituent le roman. 

Moins tortueux et facétieux que les deux tomes précédents, Miroir de nos peines n'en est pas moins touchant, avec un spectre de personnages peut-être plus large que pour les deux premiers opus, permettant ainsi à l'intrigue de devenir plus sensible, plus parlante pour l'ensemble des lecteurs. Ces personnages perdus et hétéroclites largués dans un monde que plus personne ne comprend, ce pourrait être n'importe lequel d'entre nous, ces destins chaotiques tressés au fil de mésaventures aussi imprévisibles que chahutées, ce sont autant de réaffirmations de la capacité de résilience inouïe propre à l'être humain, de son empathie, de son pouvoir de reconstruction, même au fond du trou. 

Lemaitre parvient une fois encore à mêler l'anecdotique à l'historique, le tragique au pittoresque, et convainc par son tableau recherché et surtout vivant de personnages aux parcours loin d'être toujours vraisemblables, mais qui demeurent malgré tout crédibles dans le contexte du récit. On aurait peut-être aimé un ton encore plus mordant, des peines encore plus saisissantes et un peu plus de poids accordé à certains protagonistes - sans trop en dire, il y aurait peut-être eu encore plus à faire avec le personnage de l'avocat -, mais le contrat est encore une fois plus qu'honoré, et je ne saurais trop vous enjoindre à faire la découverte de ce Miroir !

vendredi 10 janvier 2020

Le Coeur battant du monde de Sébastien Spitzer - Chronique n°499

Titre : Le Coeur battant du monde
Auteur : Sébastien Spitzer
Genre : Historique
Editions : Albin Michel
Date de parution : 2019
Lu en : français
Nombre de pages : 448
Résumé : Dans les années 1860, Londres, le cœur de l’empire le plus puissant du monde, se gave en avalant les faibles. Ses rues entent la misère, l’insurrection et l’opium.

Dans les faubourgs de la ville, un bâtard est recueilli par Charlotte, une Irlandaise qui a fui la famine. Par amour pour lui, elle va voler, mentir, se prostituer sans jamais révéler le mystère de sa naissance.
L’enfant illégitime est le fils caché d’un homme célèbre que poursuivent toutes les polices d’Europe. Il s’appelle Freddy et son père est Karl Marx. Alors que Marx se contente de théoriser la Révolution dans les livres, Freddy prend les armes avec les opprimés d’Irlande.

-----------------------------------------------------------------

Sébastien Spitzer avait fait fort pour son premier roman, avec un récit si sombre qu'il en devenait presque insoutenable, si dense qu'il en devenait presque cinématographique, si riche qu'il laissait un souvenir vivace, sensoriel à son lecteur. Si le destin du fils bâtard de Karl Marx qu'il imagine ici n'est peut-être pas aussi bouleversant que celui de Magda Goebbels dans Ces Rêves qu'on piétine, il demeure tout à fait saisissant, convaincant et marquant à bien des égards.

Après l'Allemagne nazie, c'est donc dans le Londres bouillant et miséreux de la Révolution Industrielle que Spitzer s'immerge, à grands coups de descriptions bien renseignées et de portraits de société comme il aime les dessiner, illustrés par les destins de personnages bien particuliers. L'écrivain n'hésite pas à faire s'exprimer de grandes figures historiques, à commencer par Engels et Marx eux-mêmes, piliers du récit qu'il propose ici. On découvre ainsi la vie un peu chaotique des deux intellectuels livrés à eux-mêmes après les grands espoirs et les encore plus grandes déconvenues du Printemps des peuples de 1848, peinant à concilier leurs aspirations idéalistes et la réalité de leur quotidien. Engels notamment, lié par son père à une grande manufacture de coton, fait face jour après jour à la condition effarante des ouvrières qui s'y laminent la santé, sans pouvoir vraiment agir tant la mécanique inébranlable de la productivité est viscéralement implantée dans le fonctionnement de l'usine. De son côté, un Marx vieillissant et quelque peu déconnecté du monde réel s'abîme dans la rédaction d'un Capital dont on sait qu'il ne le finira jamais, de plus en plus détaché de son entourage, qui se doute bien de l'impossibilité de combattre le système que Marx consacrera une vie à dénoncer. 

Mais ce sont d'autres personnages qui portent en eux le cour - battant - du récit : Charlotte, immigrée irlandaise, malmenée par une société qui ne s'intéresse à elle que pour son corps, qui devient par un concours de circonstances la mère adoptive d'un enfant que lui confie Engels. Le lecteur le comprend assez vite : le petit garçon est l'enfant illégitime de Marx, dont nul ne doit apprendre l'identité véritable. A partir de là se déroule le récit de sa jeunesse, alors que ses tuteurs, parents cachés et autres superviseurs se déchirent autour de leurs idéaux contradictoires. 

Certains portraits sont plus réussis que d'autres : là où on n'a aucun mal à se représenter Engels et ses tiraillements, à la fois attaché à un certain train de vie, convaincu de la nécessité de pousser ses ouvrières à se révolter, sincèrement engagé pour leur bien-être, et démuni face à un combat qui le dépasse, il est vrai qu'on peine à s'attacher à la figure d'un Marx moins haut en couleurs que celui de l'excellent film Le jeune Karl Marx de Raoul Peck. Les personnages féminins sont quant à eux tout à fait réussis, résilients, impressionnants de force et de conviction, et le jeune Freddy recueilli par Charlotte, s'il n'est pas la figure à la personnalité la plus affirmée du lot, reste un protagoniste que l'on se plaît à suivre.

C'est enfin l'atmosphère générale du roman qui convainc, ce Londres sale et bruyant retranscrit à merveille, où le coton importé d'Amérique fait tourner une industrie qui démolit autant qu'elle fait survivre ses travailleurs, et où les tensions s'accumulent, notamment du côté des Irlandais dont la rancœur et les velléités indépendantistes ne font que s'accroître au fur et à mesure que l'intrigue fait défiler les années. On se passionne pour ces destins brisés, ces frustrations ravalées, ces personnages qui paraissent condamnés à la pauvreté et au silence, et on se prend à espérer avec eux des lendemains meilleurs, tout en se doutant de l'issue pénible vers laquelle leurs luttes finiront par les mener. L'auteur parvient formidablement bien à maintenir une forte tension, un solide dynamisme et surtout une imagerie inventive au cœur de son roman, et les pages se tournent avec une voracité certaine. Le Cœur battant du monde est donc un ouvrage réussi, peut-être finalement moins pour son idée d'imaginer le destin du bâtard de Karl Marx que pour la façon dont il brosse le panorama social et historique du Londres du milieu du XIXème siècle. On en retient une histoire dure et éprouvante, marquée à la fois par une fatalité désespérante et une combativité à toute épreuve. Jolie découverte !

mardi 7 janvier 2020

Bilan du mois [Décembre 2019]

Bonjour à toutes et tous !

Décembre fut intense, décembre fut magnifique, décembre fut le point d'orgue d'une magnifique année.  Ça n'a pas forcément été un mois de grandes découvertes littéraires, étant donné mon bilan mi-figue mi-raisin, mais j'en reste extrêmement satisfaite puisque j'y ai dévoré 13 romans, dont beaucoup que je souhaitais découvrir depuis la rentrée littéraire de septembre. Décortiquons ensemble cette liste d'ouvrages hétéroclites : 

J'ai adoré...
Une Apparition de Sophie Fontanel : une petite pépite de poésie, de méditation joyeuse, d'harmonie intérieure, un moment que j'ai adoré passer avec son autrice au fil de sa transformation capillaire, alors que celle-ci assume semaine après semaine ses cheveux de plus en plus blancs. Si j'osais le dire : lumineux. 

J'ai beaucoup aimé...
Femme de Tête d'Hanne-Vibeke Holst : le dernier tome de la trilogie politique danoise que j'ai dévorée cet automne, un peu en-dessous du premier, trop long et un peu répétitif parfois, mais c'est toujours un immense plaisir que de se plonger dans les arcanes de jeux politiques qu'Hanne-Vibeke Holst décrit avec un grand sens du détail et de l'être humain. 
The Seven Husbands of Evelyn Hugo de Taylor Jenkins Reid : une lecture "facile" dans le sens où elle joue surtout sur l'attachement que l'on éprouve pour ses personnages plutôt que sur l'originalité de l'intrigue ou des mécanismes déployés, mais comment le lui en vouloir, tant elle le fait avec talent ? On s'attache outre-mesure à l'héroïne, Evelyn Hugo, au récit de sa vie lumineuse, exposée, déchirée, à l'univers du Old Hollywood où on s'amuse à déceler de petites touches de vérité historique, aux retournements d'une intrigue amoureuse maîtrisée qui ne fait pas de concessions en termes de qualité du rythme et de la construction du récit, bref, j'avais besoin de ce roman au cœur de mon hiver glacial et je lui suis immensément reconnaissante. 
La Débâcle de Romain Slocombe : un roman historique formidablement écrit dans sa première moitié, très prenant, qui rend avec une efficacité et une vivacité incroyables la pagaille monstrueuse que fut l'Exode de juin 1940 en France. Le roman devient inutilement agité, graphiquement violent et confus dans ses derniers chapitres, mais il fait preuve d'une telle ambition tout au long du récit qu'on le lui pardonne aisément. 
The Mars Room de Rachel Kushner : un roman que je ne m'attendais pas à apprécier plus que cela étant donné les critiques assez mitigées qu'il a reçues, mais qui m'a finalement vraiment plu. Récit tortueux et sombre décrivant le sort d'une jeune femme doublement condamnée à une incarcération à perpétuité. Excellente première moitié notamment, avec une narration bouleversante, incarnée, impitoyable. Le récit s'éparpille un peu plus dans sa seconde moitié, mais reste plus que recommandable.  

J'ai bien aimé...
Les Choses Humaines de Karine Tuil : j'ai déjà (beaucoup) eu l'occasion de m'exprimer sur ce roman, mais pour faire court : sujet intéressant traité avec équilibre et exhaustivité, plume efficace mais toujours aussi peu vivante et sensorielle, présente les faits décrits avec une implacabilité radicale, mais un propos qui aurait encore pu gagner en pertinence s'il avait assumé plus d'humanité, d'aspérités. 
Le Président des Ultra-Riches de Monique et Michel Pinçon-Charlot : un court ouvrage implacable, peut-être moins riche conceptuellement parlant que les autres livres des Pinçon-Charlot, mais tout à fait efficace dans son propos néanmoins. On est d'accord ou non, mais le travail de documentation et de compilation vaut le détour.

J'ai plutôt aimé...
La Part du Fils de Jean-Luc Coatalem : un roman assez difficile à approcher, très personnel, presque comme un soliloque auquel on assiste, à la fois intrigué et irrémédiablement étranger au propos. Témoignage d'un homme en quête d'informations sur son grand-père englouti par le passé, La part du fils offre un moment littéraire et mélancolique assez fort, quand bien même son côté"insaisissable" n'en fait pas une oeuvre à laquelle on s'attache. 
La Tentation de Luc Lang : un roman superbement écrit, trop long pour une intrigue finalement assez peu dense. Il y aurait eu moyen de tailler dans le gras et de livrer un très court roman fulgurant, à la façon d'une novella anglosaxonne, mais ici, c'est beaucoup de prises de tête, de descriptions, et d'envolées lyriques qui tournent assez vite en rond.

J'ai été déçue...
Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon de Jean-Paul Dubois : le prix Goncourt 2019 n'a hélas pas été une réussite pour moi. Certes très bien construit et écrit, son intrigue n'est absolument pas entrée en résonance avec moi, d'autant plus que son manque de recherche sur la culture québécoise m'a paru assez aberrant : on a des faits bien listés, des lieux bien décrits (et encore, Montréal brille par son absence alors même que le narrateur est censé y avoir vécu des années et des années), mais l'écrivain ne rend justice ni à la culture, ni à la langue, ni aux gens du Québec.  
Le Bal des Folles de Victoria Mas : j'en ai encore une fois beaucoup parlé, mais un roman clairement décevant à mes yeux, qui partait d'une formidable idée mais ne l'explique pratiquement pas (à peine quelques pages à la fin, et au second plan de l'action plus qu'autre chose), et se repose sur les parcours de personnages assez désincarnés et en somme, assez oubliables. 
Le Ciel par-dessus le toit de Natacha Appanah : je n'avais déjà pas vraiment été conquise par Tropique de la Violence, je suis tout aussi sceptique après Le ciel par-dessus le toit. Des textes à mon sens trop formels, pas assez incarnés, pas assez touchants... De vraies qualités d'écriture bien sûr, mais un ensemble qui relève à mon sens davantage de l'exercice stylistique. 
Innocence d'Eva Ionesco : assez déçue par la façon dont ce témoignage poignant était raconté : trop long, répétitif, avec une façon déconcertante d'offrir des moments d'introspection, et une atmosphère ambiante de malaise qui n'aide pas à se plonger dans le récit. 

Sur ce, très bon mois de janvier et très belle année à vous !

mercredi 1 janvier 2020

Mes meilleures lectures de l'année 2019

Bonjour à tous et toutes !

C'est un petit rituel tout à fait satisfaisant et même assez salutaire pour ceux qui, comme moi, doivent souvent répondre à la question "et alors, c'est quoi ton livre préféré ?" ou "tu me recommandes quoi de bien, parmi ce que tu as lu dernièrement ?" : faire son bilan littéraire chaque année, structurer tout ce que l'on a pu lire, être frappé par l'évidence d'un coup de cœur qu'on n'aurait pas cru possible, réaliser au contraire que certaines lectures dont on croyait qu'elles seraient marquantes en les achevant se sont finalement assez vite estompées, avoir, déjà, des envies de relecture. 

L'année 2019 a été très intéressante pour moi d'un point de vue littéraire - et pas que, mais on y reviendra dans un prochain article -, avec des hauts, des bas, des périodes où les coups de foudre romanesques s'enchaînaient (la fin de cet été fut à cet égard assez exceptionnelle) et d'autres où au contraire, pratiquement aucun titre ne trouvait grâce à mes yeux (avec malheureusement des mois de novembre et décembre assez décevants). Je suis très heureuse de ce bilan, avec 132 livres lus au total, dont beaucoup de nouveaux auteurs et autrices, et 2020 débute pour moi avec un enthousiasme toujours renouvelé et un grand nombre d'envies de lecture dont je vous parlerai très vite !

Voici donc - et parce que c'est un peu l'objet de l'article -, in no particular order, les 12 livres qui m'ont le plus hantée, époustouflée, surprise et retournée tout au long de l'année écoulée. Il y en a pour tous les goûts, tous les genres, toutes les attentes, il y a du populaire et du confidentiel, mais je peux vous garantir une chose : choisir l'un de ces titres, c'est vous garantir un moment de lecture mémorable. 
Jolis jolis monstres de Julien Dufresne-Lamy : peut-être mon roman préféré de l'année, en tout cas celui que je ne me lasse pas de recommander à tour de bras, peu importe la personne en face de moi. Un livre onirique, poétique, traversé d'un profond respect pour les personnages qu'il décrit sans non plus se départir d'un certain humour, touchant, éblouissant, Jolis jolis monstres révèle une plume inouïe, un sens de la description admirable, et donne à voir une passion telle qu'on n'en voit pas si souvent dans les romans. Une magnifique plongée dans un univers en-dehors de tout, et une excellente introduction à la culture et à l'histoire drag pour les néophytes. 
The Secret History/Le Maître des Illusions de Donna Tartt : un livre auquel je ne cesse de penser depuis que j'en ai tourné la dernière page, et dont j'ai eu terriblement envie de trouver un équivalent, une sorte de frère jumeau littéraire, pour me remettre de ce sentiment merveilleusement frustrant qu'est le manque d'un livre qu'on a adoré. (J'ai tenté Le Complexe d'Eden Bellweather notamment, pas mal mais clairement pas du niveau de The Secret History). Difficile cependant de trouver un ouvrage pareil à celui-ci, aussi intense, perturbant, complexe, plongé dans un univers aux codes aussi fascinants, parcouru d'un mystère qui fait sens sans non plus jamais révéler ses innombrables couches de complexité. A lire, maintenant, tout de suite, très vite.
Laëtitia ou la fin des hommes d'Ivan Jablonka : un essai glaçant, engagé, respectueux, minutieux, abasourdi et abasourdissant, qui revient sur un fait divers datant de 2011 qui avait à l'époque agité tout le pays des semaines durant. Jablonka y cherche à la fois à faire lumière sur les circonstances épouvantables de l'affaire, mais aussi et surtout à révéler en quoi un tel crime est révélateur de structures et d'enjeux loin d'être anecdotiques. Lecture éprouvante, mais nécessaire.
Le Mur Invisible de Marlen Haushofer : petit phénomène littéraire du printemps, le roman allemand Le Mur Invisible a connu un regain de popularité à la suite d'une chronique de la fantastique dessinatrice Diglee. Mélange de nature writing, roman initiatique et survival novel, cet ouvrage étonnamment précurseur imagine le sort d'une femme livrée à elle-même, coupée d'un monde apparemment détruit, qui entreprend d'organiser sa survie, jour après jour, sans même savoir pourquoi, et se retrouve à questionner l'intégralité de ses choix de vie... Un texte tout simple en apparence, terriblement marquant en réalité, formidablement pertinent sur les questions de l'identité, de l'accomplissement, de la mort, du talent, de la communauté, de l'humanité. On aime, on adore.
A la ligne de Joseph Ponthus : très beau premier roman, saccadé, éprouvant, qui remet concrètement les idées en place. L'écrivain, qui se confond régulièrement avec son narrateur, délivre quelques fragments de son quotidien en tant qu'ouvrier, des feuillets d'usine comme il le dit lui-même, au moyen d'une plume limpide, brutale, acérée, poétique et glacialement pragmatique à la fois. Une petite claque littéraire et humaine à la fois.
My Absolute Darling de Gabriel Tallent : une lecture dont je ne me suis sans doute pas totalement remise, même un an après en avoir achevé le dernier chapitre. L'ouvrage est devenu un phénomène dans le monde anglophone aussi bien qu'en France (où il est publié aux éditions Gallmeister). Son contenu éprouvant peut en faire une lecture difficile pour les plus sensibles, mais croyez-moi, vous n'êtes pas près d'oublier ce portrait déchirant d'une jeune fille manipulée par un père violent et paranoïaque qui la contraint à vivre avec lui, reclus aussi loin que possible du reste de la civilisation. Effroyablement marquant.
Héritières de Marie Redonnet : je ne m'attendais en toute honnêteté pas à être autant marquée par cet ouvrage, qui réunit trois romans de Marie Redonnet, trois novellas pour prendre un terme anglais, tous centrés autour d'un personnage féminin isolé, dépossédé, et fermement combatif. Les trois héroïnes s'accrochent chacune à leur façon à un héritage, à un souvenir, d'une façon éblouissante et glaçante à la fois, le tout narré par une plume sensorielle et acérée. Inoubliable, dérangeant, avec une atmosphère trouble et obsédante que l'on a envie de rapprocher de celles de certains contes de fées.
Lolita de Vladimir Nabokov : un immense classique, bien sûr, que je voulais lire depuis longtemps sans jamais vraiment oser. Grand bien m'a pris d'enfin me jeter à l'eau : ce récit splendidement écrit, terriblement bien construit, témoigne d'un génie machiavélique de la part de son auteur, et rend le lecteur viscéralement accroché à la narration magnétique d'un personnage principal détestable, mais dont on ne peut rester insensible à l'emprise. Difficile de dire quoi que ce soit qui n'ait pas déjà été répété à l'envi sur cet ouvrage, je me contenterai donc de conclure avec ces mots : lisez. Lolita. Maintenant. C'est très bien. Vraiment très bien. C'est la base de tout un héritage de fictions, c'est un discours glaçant sur la nature humaine, c'est un sommet de littérature tissé de mensonges, de dissimulations et de jeux avec le lecteur. Formidable. 
Résultat de recherche d'images pour "n'essuie jamais de larmes sans gants"
N'essuie jamais de larmes sans gants de Jonas Gardell : l'un de ces romans dont je savais que j'allais l'adorer et au sujet duquel je ne me suis clairement pas trompée. Chronique des années sida, portrait bouleversant de jeunes personnages en quête d'eux-mêmes et paralysés par des circonstances qui les dépassent, ce bon petit pavé de plus de 800 pages se dévore avec émotion, et de nombreux passages souvent très poétiques restent longtemps imprimés dans l'esprit du lecteur. A découvrir sans hésiter. 
Chronique de la dérive douce de Dany Laferrière : un roman que j'ai dévoré dans les meilleures conditions possibles, puisque je l'ai lu dans l'avion qui m'emmenait à Montréal avant le début de mon année d'échange là-bas, découvrant l'histoire de l'époque où l'écrivain posait lui-même les pieds dans cette ville pour la première fois, il y a quelques décennies déjà. Rien à redire : je suis amoureuse de la plume de Laferrière, de ses divagations, de ses délires poétiques, de son sens inouï de l'imagerie. Le roman fait moins de 200 pages, pas d'excuse : il faut dès maintenant vous jeter dessus, goûter à la torpeur de l'été québécois et à l'intransigeance de son hiver, et plus largement au désarroi de l'étranger et à l'émerveillement de celui qui se fait petit à petit une place dans un nouveau chez-lui. 
La Maison aux Esprits d'Isabel Allende : splendide lecture, un classique à vrai dire un peu intimidant pour qui ne l'a pas encore découvert, qui s'avère incroyablement envoûtant, amusant et touchant dès lors qu'on se laisse séduire par la plume fantastique d'Isabel Allende, dont l'imagination sans limites offre une fresque familiale fascinante, absurde, réjouissante, dramatique, pour un texte qui représente tout ce que j'adore dans le réalisme magique. 
La Supplication de Svetlana Alexievitch : après l'incroyable mini-série Chernobyl d'HBO (oui, très original de dire ça, je sais), il me fallait mettre les mains sur cet ouvrage de la prix Nobel Svetlana Alexievitch, dont les créateurs de la série ont expliqué qu'ils s'étaient énormément inspirés lors du processus d'écriture et de réalisation de leur oeuvre. Guidé par le grand talent d'Alexievitch pour structurer des récits entièrement constitués de témoignages réels, on découvre avec effroi des histoires si épouvantables qu'il est douloureux de réaliser qu'elles n'ont rien de fictif. Une grande leçon d'histoire, d'(in)humanité, de responsabilité. Pour le dire en quelques mots : lire ce livre, ça vous remet deux trois idées en place.

Et vous, quelles ont été vos plus belles lectures de l'année ?