La lecture d'un roman jette sur la vie une lumière.
— Louis Aragon

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lundi 28 mai 2018

Le Mythe de la Virilité d'Olivia Gazalé - Chronique n°415

Titre : Le Mythe de la Virilité
Auteure : Olivia Gazalé
Genre : Essai
Editions : Robert Laffont
Nombre de pages : 416
Lu en : français
Résumé : Et si, comme les femmes, les hommes étaient depuis toujours victimes du mythe de la virilité ? De la préhistoire à l’époque contemporaine, une passionnante histoire du féminin et du masculin qui réinterprète de façon originale le thème de la guerre des sexes. 
Pour asseoir sa domination sur le sexe féminin, l’homme a, dès les origines de la civilisation, théorisé sa supériorité en construisant le mythe de la virilité. Un discours fondateur qui n’a pas seulement postulé l’infériorité essentielle de la femme, mais aussi celle de l’autre homme (l’étranger, le « sous-homme », le « pédéraste »...). Historiquement, ce mythe a ainsi légitimé la minoration de la femme et l’oppression de l’homme par l’homme.
Depuis un siècle, ce modèle de la toute-puissance guerrière, politique et sexuelle est en pleine déconstruction, au point que certains esprits nostalgiques déplorent une « crise de la virilité ». Les masculinistes accusent le féminisme d’avoir privé l’homme de sa souveraineté naturelle. Que leur répondre ? Que le malaise masculin est, certes, une réalité, massive et douloureuse, mais que l’émancipation des femmes n’en est pas la cause. La virilité est tombée dans son propre piège, un piège que l’homme, en voulant y enfermer la femme, s’est tendu à lui-même.
En faisant du mythe de la supériorité mâle le fondement de l’ordre social, politique, religieux, économique et sexuel, en valorisant la force, le goût du pouvoir, l’appétit de conquête et l’instinct guerrier, il a justifié et organisé l’asservissement des femmes, mais il s’est aussi condamné à réprimer ses émotions, à redouter l’impuissance et à honnir l’effémination, tout en cultivant le goût de la violence et de la mort héroïque. Le devoir de virilité est un fardeau, et « devenir un homme » un processus extrêmement coûteux.
Si la virilité est aujourd’hui un mythe crépusculaire, il ne faut pas s’en alarmer, mais s’en réjouir. Car la réinvention actuelle des masculinités n’est pas seulement un progrès pour la cause des hommes, elle est l’avenir du féminisme.

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Les ouvrages s'intéressant à la question du genre forment un univers incroyablement enrichissant et exquis, mais néanmoins très vaste, et ce de plus en plus. Si l'on ne peut que se réjouir de la multiplication des titres autour de cette question cruciale, on peut se sentir dépassé et ne plus savoir par où commencer ou comment poursuivre. 

Ne cherchez plus. Voici la réponse : lisez Le Mythe de la Virilité

S'il est bien une question qui obsède tous ceux qui ont choisi de se battre contre les dominations liées au genre, c'est celle de l'origine du sexisme, des stéréotypes de genre, de la hiérarchie entre masculin et féminin. Et la réponse que vient proposer cet ouvrage est d'autant plus révolutionnaire qu'elle tient en quelques mots : si les femmes se sont vues progressivement oppressées, c'est avant tout parce que les hommes se sont fixé des idéaux de virilité impossibles à atteindre, une prison viriliste qui les condamne à demeurer dans un malaise permanent... qu'ils ont dès lors cherché à exorciser en dévaluant le genre féminin pour finalement le dominer. 

L'ouvrage, extrêmement clair, et même captivant, va ainsi exposer puis analyser les stéréotypes et les pressions liées à chacun des deux genres, en se concentrant sur le masculin, ainsi que sur les relations entre les genres mais également au sein même des genres. L'approche est philosophique, historique, anthropologique, politique et sociologique, et le résultat brillant. L'auteure fait preuve d'une grande pédagogie, illustrant son propos par des exemples qui parleront à chaque lecteur, et son point de vue assumé, celui d'une femme féministe, n'est en aucun cas un obstacle ou un biais gênant, mais au contraire un cap, une colonne vertébrale qui donne à l'essai toute sa cohérence. Et c'est brillant.

Voici donc un ouvrage que l'on peut sans hésiter qualifier d'utilité publique, tant il fait écho non seulement à l'histoire de l'humanité mais aussi à notre actualité brûlante, dans un débat où l'on perd souvent de vue l'essentiel, à savoir la nécessité de lutter enfin pour une égalité politique, économique et sociale entre les genres, pour se disperser avec des arguments fallacieux tels que "les féministes entretiennent la haine des hommes", "le féminisme va à l'encontre de l'ordre naturel des choses" ou "tous les hommes ne sont pas mauvais" - le fameux #NotAllMen. Avec Le Mythe de la Virilité, on dispose d'éclairages exhaustifs qui parlent d'eux-mêmes sur ces enjeux, de références de qualité, et surtout des outils appropriées pour enfin débattre intelligemment sur la façon dont on pourra en finir avec le patriarcat. 

Le Mythe de la Virilité s'adresse à tous et toutes, parce qu'il révèle mieux qu'aucun autre ouvrage le mal que le patriarcat fait aux hommes. Evidemment, les hommes jouissent de privilèges dans l'ordre actuel des choses, et ne connaîtront jamais de façon systémique le harcèlement sexuel, la peur du viol, ou encore les inégalités au travail, mais ils souffrent aussi à leur façon des préjugés et des injonctions de genre. Le féminisme est un mouvement qui oeuvre pour le bien commun, et cherche à émanciper tous les genres, y compris ceux qui ne rentrent pas dans une typologie encore très binaire aujourd'hui.
N'hésitez donc pas à vous jeter sur cet ouvrage, qui est, plus qu'un livre à lire, un livre à relire et à faire lire ! 

mardi 22 mai 2018

"Arrête avec tes mensonges" de Philippe Besson - Chronique n°414

Titre : "Arrête avec tes mensonges"
Auteur : Philippe Besson
Editions : 10/18
Genre : Contemporain | Autobiographie
Lu en : français
Nombre de pages : 160
Résumé : Quand j’étais enfant, ma mère ne cessait de me répéter : « Arrête avec te s mensonges. » J’inventais si bien les histoires, paraît-il, qu’elle ne savait plus démêler le vrai du faux. J’ai fini par en faire un métier, je suis devenu romancier. Aujourd'hui, voilà que j’obéis enfin à ma mère : je dis la vérité. Pour la première fois. Dans ce livre. Autant prévenir d’emblée : pas de règlement de comptes, pas de violence, pas de névrose familiale. Mais un amour, quand même. Un amour immense et tenu secret.

Qui a fini par me rattraper.


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Philippe a 17 ans, l'air typique du premier de la classe, et une admiration éperdue et unilatérale pour Thomas Andrieu. 
Thomas est au lycée avec Philippe, le premier en terminale D, le deuxième en terminale C. 
Philippe existe, c'est lui qui écrit ce roman. Thomas aussi a existé. Et ceci est leur histoire. 

C'est un roman court, presque une nouvelle, fulgurant. Le deuxième que je lis de Philippe Besson - après son fameux Un personnage de roman sur Emmanuel Macron -, et sans doute celui par lequel il faut commencer son oeuvre. L'événement structurant du reste de sa vie, le point de départ de son oeuvre, comme un traumatisme initiatique dont il ne se détachera jamais tout à fait. 

Une histoire d'amour que l'on dévore en un rien de temps et dans laquelle on se reconnaît, un premier amour plein d'absolus et de foudroiements comme on en vit à dix-sept ans, une histoire condamnée à s'éteindre, racontée avec une sincérité désarmante et plus que touchante par l'auteur. On est tous, on a tous été Philippe à un moment ou à un autre de sa vie, on a connu cette surprise émerveillée lorsque l'on s'est rendu compte qu'on était aimé en retour, la sensation de commencer une aventure unique.

C'est à la fois on ne peut plus particulier et définitivement universel, avec ces soupçons de petites réflexions personnelles et de bizarreries du narrateur qui rendent le tout attachant. C'est écrit sans aucun surplus, sans gras littéraire, c'est direct, pur, efficace. C'est à la fois très cru dans le vocabulaire employé et toujours très pudique dans le dévoilement des sentiments. 
C'est enfin un roman qui donne envie de lire tous ceux qui l'ont précédé dans l'oeuvre de Besson mais qui en découlent dans son esprit, tous ces romans qui parlent d'histoires d'amour entre deux garçons, de Thomas Andrieu, d'adolescents un peu bizarres, un peu décentrés, un peu perdus, qui s'unissent en sachant que ça ne peut pas durer, et se quittent sans jamais y parvenir tout à fait. C'est l'histoire d'une obsession. 

lundi 14 mai 2018

Mémoire de Fille d'Annie Ernaux - Chronique n°413


Titre : Mémoire de fille
Autrice : Annie Ernaux
Genre : Autobiographie
Editions : Folio
Nombre de pages : 176
Lu en : français
Résumé : "J’ai voulu l’oublier cette fille. L’oublier vraiment, c’est-à-dire ne plus avoir envie d’écrire sur elle. Ne plus penser que je dois écrire sur elle, son désir, sa folie, son idiotie et son orgueil, sa faim et son sang tari. Je n’y suis jamais parvenue." 

Annie Ernaux replonge dans l’été 1958, celui de sa première nuit avec un homme, à la colonie de S dans l’Orne. Nuit dont l’onde de choc s’est propagée violemment dans son corps et sur son existence durant deux années. S’appuyant sur des images indélébiles de sa mémoire, des photos et des lettres écrites à ses amies, elle interroge cette fille qu’elle a été dans un va-et-vient entre hier et aujourd’hui.
 

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Ecrire sur sa propre existence est sans doute l'un des exercices littéraires les plus périlleux qui soient. 
Etre objectif ou ne serait-ce que juste quant aux faits que l'on décrit est impossible dès le départ. 
Alors pourquoi écrire sur sa vie ? 

Pourquoi écrire sur des souvenirs qui sont forcément incomplets, brouillés et influencés par le point de vue de la personne que l'on est devenue ? Pourquoi écrire sur des événements que l'on ne revivra jamais, pourquoi se rappeler ainsi à des mirages, à des fantômes du passé ? 

Pourquoi Annie Ernaux se remémore-t-elle les deux années qui l'ont forgée en tant que jeune fille, jeune femme, depuis cet été 58 où elle est partie en tant que monitrice de colo jusqu'à l'année 1960, ces quelques mois qui l'ont vue enfin quitter le domicile parental, prendre des risques, toucher à tout, et surtout découvrir son corps, son pouvoir de séduction, le corps de l'autre, la sexualité ? 

Ernaux donne sa réponse.
"A quoi bon écrire si ce n'est pour désenfouir des choses, même une seule, irréductibles à des explications de toutes sortes, psychologiques, sociologiques, une chose qui ne soit pas le résultat d'une idée préconçue ni d'une démonstration, mais du récit, une chose sortant des replis étales du récit et qui puisse aider à comprendre - à supporter - ce qui arrive et ce qu'on fait ?"

Et c'est ce qu'elle fait, le long de ces 180 pages que l'on dévore en deux heures à peine, plongé dans une époque que l'on ne connaîtra jamais, pas plus que l'on ne la comprendra, la fin des années cinquante, début des années soixante, époque de paradoxes s'il en est, où le changement est là, nécessaire, inéluctable, mais pas encore acté. On le sent, les femmes ne vont plus se confiner longtemps à la position qui leur a été assigné pendant des siècles et des siècles, elles vont enfin vivre, faire des choix conscients et autonomes, à commencer par celui de leur vie sexuelle. Mais voilà, la loi Neuwirth est encore loin, l'égalité économique est une fiction - et l'est encore aujourd'hui, oups - elles ont l'envie mais pas les moyens. 

Et dans cette ère de troubles, de paradoxes et de transitions empêchées, se trouve Annie, Annie qui n'est pas encore Ernaux mais Duchesne, Annie qui est encore la fille de ses parents mais plus pour longtemps, Annie qui découvre une liberté à laquelle rien ne l'avait préparée. 

Mais ce qu'elle découvre, c'est surtout sa naïveté et la violence avec laquelle elle peut être rejetée par le groupe, la violence de son inadéquation. Elle, elle ne sait pas, elle ne connaît pas le fonctionnement des garçons, elle ne sait pas ce qu'elle va faire de sa vie, elle ne sait pas analyser aussi bien que le font les autres les stratégies d'intégration. Alors elle tente, elle échoue, mais à la fin subsiste ce qu'elle a appris. Ce qu'elle a compris. Ce qui va la construire. 

Mémoire de fille est donc un récit prenant, bien sûr, pur, sans la moindre fioriture, juste l'essentiel, la vérité crue et âpre d'une jeune fille un peu trop naïve pour s'en sortir. C'est un témoignage de féminité d'une justesse rare, dont certains aspects résonnent hélas encore avec ce que l'on sait de l'époque actuelle, mais aussi "a coming of age story" comme disent les anglophones, un roman d'apprentissage à plusieurs égards. C'est une plume experte, une femme qui dissèque sa propre existence avec une exhaustivité qui n'a d'égale que sa cruauté, mais toujours en note de fond, une touche d'indulgence, d'attendrissement peut-être même. 

Et c'est splendide. 

mardi 8 mai 2018

Littératurpitudes #7 De l'importance de la relecture

La relecture n'est pas à la mode. On est plutôt obsédé par le nombre de livres qu'on a lus, la liste de titres à lire qui s'allonge toujours plus, par  l'immédiateté des parutions, par la nouveauté, l'enrichissement d'une culture générale qui ne sera jamais aussi étendue qu'on le souhaite. 

Et pourtant. 

La relecture, c'est la vie. 
(Oui bon, on va peut-être développer quelque peu)

La relecture peut être intellectuelle, comme un approfondissement, une réflexion encore plus poussée, mais aussi purement divertissante. La relecture est aussi multiple et riche que la lecture, elle l'est même d'autant plus qu'elle se nourrit et se distingue à chaque fois de la lecture précédente, elle offre un contraste, un approfondissement, ou simplement un rappel.

Relire un livre n'est pas une perte de temps, comme le pensent certains à l'heure où des milliers de nouveaux titres envahissent nos librairies chaque année. Au contraire. 

Elle peut être ratée. On passe à côté, on regrette le sentiment d'inédit que l'on avait la toute première fois que l'on découvrait tel personnage, tel univers ou tel dénouement. Tout paraît plus fade, on souhaiterait pouvoir oublier l'ouvrage pour le redécouvrir à nouveau. 

Mais le plus souvent, elle est passionnante. Relire un livre, c'est lui déclarer son amour, là où on ne faisait que lui accorder un premier rendez-vous la première fois. Relire un livre, c'est bel et bien le choisir, le désigner comme un objet de valeur à une époque où le temps est si rare et si précieux, lui signifier qu'il a à nous offrir un contenu sur lequel il faut se retourner. 

Ne faut-il que lire des livres dont on sait qu'on les relira ? Sûrement pas. Lire un livre comme ça, pour voir, pour l'oublier immédiatement après, c'est aussi un plaisir, un plaisir différent, une expérience qui nous est permise par la prolifération des parutions. Lire uniquement de cette façon serait déprimant, et c'est pourquoi il est essentiel de pouvoir retrouver des valeurs sûres, mais ne s'en remettre qu'à ce qu'on connaît, ne se confronter qu'à des médiums familiers, c'est aussi déprimant. L'équilibre repose une fois encore dans la pluralité des démarches, tantôt curiosité, tantôt passion, tantôt désinvolture, tantôt surprise. N'y a-t-il pas plus délicieux que de s'apercevoir que tel ouvrage, qu'on pensait oubliable, s'avère incroyablement marquant ? 

Je crois que si. Je crois qu'il y a autant de plaisir à vouloir lire le plus quantitativement possible qu'à vouloir lire le plus qualitativement possible. Je pense qu'on peut allier les deux, au fur et à mesure que l'on apprend à se connaître, mais qu'on peut aussi mettre de côté l'un des deux piliers. Lire est une liberté, et la relecture en est la preuve ultime. 

samedi 5 mai 2018

Bilan du mois [Avril 2018]

Bonjour à tous !

Ca y est, le moment est venu pour moi de parler comme une ancêtre, mais bon sang de bonsoir, le temps passe vite. Mon année universitaire est pratiquement déjà terminée, je suis actuellement en pleine ferveur de révisions de partiels (ou de fuite des révisions, c'est selon), mais avant de replonger le nez dans un cahier ou un livre, en fonction de ma motivation, voici le bilan de mes onze lectures de ce mois-ci...

Le coup de coeur du mois...
Educated de Tara Westover - VO : je me suis déjà longuement étendue sur ce livre, mais en revoici une couche : c'est un texte bouleversant, marquant, inspirant, auquel je ne cesse de penser depuis que je l'ai achevé et dont je sens qu'il m'accompagnera encore longtemps. 

J'ai adoré...
Le Mythe de la virilité d'Olivia Gazalé : J'ADORE. Peuple, lisez ce livre, tous autant que vous êtes. C'est clair, documenté, brillant, instructif, essentiel pour sensibiliser aux problématiques de genre, bref, foncez, pitié.
Vingt-quatre heures de la vie d'une femme de Stefan Zweig : une lecture fulgurante et foudroyante que l'on ne peut qu'engloutir d'une traite, d'une sensibilité et d'une finesse déroutantes...
Call me by your name d'André Aciman - VO : un roman qui m'a tout sauf déçue - et pourtant le risque de déception était grand après le coup de foudre cataclysmique que j'ai eu pour l'adaptation cinématographique. Un vrai moment d'immersion et de sensualité, on en reparlera. 

J'ai bien aimé...
Soufi mon amour d'Elif Shafak : un roman foisonnant et dépaysant, qui ne m'a pas apporté ce que j'attendais - ce qui est plutôt une bonne chose ici -, mais m'a au contraire beaucoup surprise. Je suis restée un peu extérieure au récit, c'est ma seule réserve, mais dans l'ensemble une jolie lecture - bien que loin derrière Trois filles d'Eve / Three Daughters of Eve que j'ai lu en janvier. 

Je suis traumatisée...
Apprendre à prier à l'ère de la technique de Gonçalo M. Tavares : ce livre compte parmi  les plus dérangeants que j'ai jamais eu l'occasion de découvrir - je m'y attendais, mais le choc n'en a pas été amoindri. J'en reparlerai très vite, mais c'est une découverte vraiment marquante et un roman d'une incroyable qualité.

J'ai plutôt aimé...
Down and Across d'Arvin Ahmadi - VO : bon, soyons honnêtes, c'était une lecture divertissante, mais on me l'avait vraiment survendue. Toutes les critiques en parlaient comme d'un quasi-renouveau de la littérature YA, mais sorry not sorry, ça ne change rien au schmilblick. 

Très bonnes relectures...
Le Dernier Royaume, tomes 2, 3, 4, 5 de Morgan Rhodes : une saga résolument doudou qui m'a apporté force divertissement à un moment où j'en avais besoin. Le Dernier Royaume remplit largement le contrat et le dépasse même dans ses derniers opus, avec une histoire assez ambitieuse et surtout un travail sur les personnages au-dessus de la moyenne pour les romans du genre. Bref, sans doute une des meilleures sagas de fantasy YA actuelles ! 

Sur ce, je vous souhaite un joli moi de mai !


vendredi 4 mai 2018

La Traversée du Paradis d'Antoine Rault - Chronique n°412

Titre : La Traversée du Paradis
Auteur : Antoine Rault
Editions : Albin Michel
Genre : Historique
Lu en : français
Nombre de pages : 568
Résumé : 1920. A l’heure où Lénine et les Bolcheviks font régner la Terreur rouge, l’espion français Charles Hirscheim, devenu l’espion allemand Gustav Lerner, est envoyé en mission en Russie. Il s’y fait passer pour un communiste. Il est en réalité à la recherche de la femme qu’il aime, Tamara, jeune danseuse de cabaret qu’il a rencontrée à Berlin et qui a mystérieusement disparu du jour au lendemain…


Dans ce grand roman d’amour et d’aventures, Antoine Rault raconte le destin de personnages inoubliables, Allemands, Russes et Français, à travers lesquels il dresse le portrait de toute une époque : celle de l’Europe des années vingt bouleversée par la guerre et la Révolution communiste.

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Un grand merci aux éditions Albin Michel et à Babelio pour cette lecture ! 

Deux ans après La Danse des Vivants, Antoine Rault continue le récit des aventures de Charles Hirscheim, alias Gustav Lerner, ancien poilu français amnésique recruté comme agent secret au service de la France. Gustav, qui parle l'allemand aussi bien que le français, s'est ainsi fait passer pour un ancien soldat allemand à l'ère du traité de Versailles et du contrecoup de la Première Guerre mondiale, mais il a fini par déserter pour rejoindre la mère du jeune homme dont il a usurpé l'identité, Mona. Auprès de cette figure maternelle inattendue, il retrouve un certain calme, un cadre pour peut-être, enfin, se trouver, lui dont le plus vieux souvenir remonte à quelques mois à peine.
Mais on s'en doute, le calme ne durera pas longtemps...


L'auteur réussit à reprendre le cours de ce qui s'annonce comme une véritable saga historique, et malgré un début un peu lent et une multiplication des points de vue parfois déséquilibrée, le charme opère à nouveau, surtout dans les deux cent dernières pages. Le roman se perd en effet parfois dans la description minutieuse et un peu rude de stratégies arides, et dans des circonvolutions psychologiques qui ont tendance à tourner en rond, mais qui sont heureusement largement compensées par la toute nouvelle perspective et le décor inédit que propose ce deuxième opus. En effet, La Traversée du Paradis est le roman des débuts de la Russie communiste là où La Danse des vivants était celui du traumatisme de l'Allemagne vaincue. On est ainsi plongé dans les affres de la bureaucratie bolchevique et au cœur des enjeux les plus brûlants  de l'instauration du régime, au risque de manquer de réalisme - deux jeunes femmes aussi anonymes que Marguerite et Madeleine auraient-elles vraiment pu rencontrer le père de la révolution bolchevique avec une telle facilité ? -, mais cette immersion au degré le plus élevé du pouvoir a l'avantage de captiver l'intérêt du lecteur tout au long de la lecture. 

L'écriture, quelquefois un peu explicative, s'améliore au fur et à mesure que l'on avance dans le roman, pour aboutir à un dernier quart maîtrisé et haletant, avec une vraie concordance entre les intrigues, et l'ouverture d'une trame potentiellement passionnante pour un troisième tome. Le cadre choisi pour aborder la période est traité de façon amplement satisfaisante, avec des incursions vers les sujets de la justice sociale, des droits des femmes ou encore de la diplomatie européenne. L'histoire d'espionnage fonctionne également très bien, malgré les explications un peu brumeuses de début de roman, et les nouveaux personnages introduits s'harmonisent à merveille avec ceux que l'on connaît déjà. Leurs échanges sont naturels et fluides, et on suit avec plaisir leurs péripéties. 

Il s'agit donc d'un nouvel opus réussi - qui peut se lire indépendamment du premier - qui mêle la "petite histoire" à la "grande" avec talent, fluidité et dynamisme, en offrant un véritable intérêt par sa documentation et sa réflexion politique assez solide. Ce second tome décortique les fondements d'une dictature naissante avec talent, pédagogie et intelligence, et d'une façon accessible même pour  les plus néophytes de l'histoire du XXème siècle sans jamais être simplificatrice. L'intrigue reste prenante de bout en bout, le désir de réalisme saisissant, la souffrance des personnages et des populations qu'ils rencontrent palpable. On ne peut souhaiter que le meilleur à l'auteur pour le troisième tome auquel il s'est sans doute déjà attelé, et d'ici là, recommander cet ouvrage au plus grand nombre !



mardi 1 mai 2018

Educated de Tara Westover - Chronique n°411

Titre : Educated
Auteure : Tara Westover
Genre : Autobiographie
Editions : Random House
Lu en : anglais
Nombre de pages : 352
Résumé : An unforgettable memoir in the tradition of The Glass Castle about a young girl who, kept out of school, leaves her survivalist family and goes on to earn a PhD from Cambridge University

Tara Westover was seventeen the first time she set foot in a classroom. Born to survivalists in the mountains of Idaho, she prepared for the end of the world by stockpiling home-canned peaches and sleeping with her “head-for-the-hills bag.” In the summer she stewed herbs for her mother, a midwife and healer, and in the winter she salvaged in her father’s junkyard.

Her father forbade hospitals, so Tara never saw a doctor or nurse. Gashes and concussions, even burns from explosions, were all treated at home with herbalism. The family was so isolated from mainstream society that there was no one to ensure the children received an education, and no one to intervene when one of Tara’s older brothers became violent.

Then, lacking any formal education, Tara began to educate herself. She taught herself enough mathematics and grammar to be admitted to Brigham Young University, where she studied history, learning for the first time about important world events like the Holocaust and the civil rights movement. Her quest for knowledge transformed her, taking her over oceans and across continents, to Harvard and to Cambridge. Only then would she wonder if she’d traveled too far, if there was still a way home.

Educated is an account of the struggle for self-invention. It is a tale of fierce family loyalty, and of the grief that comes with severing the closest of ties. With the acute insight that distinguishes all great writers, Westover has crafted a universal coming-of-age story that gets to the heart of what an education is and what it offers: the perspective to see one’s life through new eyes, and the will to change it.

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Maybe the best books are the most unexpected ones. 
That's at least a thought comforted by my experiences with beautiful and completely unfamiliar works such as Into the Forest by Jean Hengland, or today Educated by Tara Westover. 
This is a genre I am completely unfamiliar to, and what a mistake that is.

What's the most important part of a book ? 
Its voice. 

Does Educated offer a strong voice to its readers ? 
You bet it does. 

From the very first page, the reader is stroked by the authenticity of Westover's voice, between rawness, cruelty and softness. Without holding anything back, she delivers piece by piece, memory by memory, the account of her childhood and teenagehood in a survivalist and ultra-religious family, isolated from civilisation in the middle to Idaho, cut away from any school or any medical center. 

She never sinks into sensationalism or melodrama, never becomes sour or insultant towards her family. This is a memoir, the story of how she found herself, educated herself, pushed herself towards what she instinctively knew was her place and her identity. 
Light, open-mindedness and knowledge. 

How deeply inspiring, how moving was this story, told in such a simple and convincing way, enhancing its inner violence and intensity by letting it unfold naturally, without adding or taking back anything from it. Of course objective truth doesn't exist, and especially not concerning such a subjective matter as life and memories, but nevertheless, that's how Educated feels to us. True. True to Tara Westover, to the reader, to every human being in its lonely quest of meaning and accomplishment. 
If Tara made it from Idaho to a PhD at Cambridge, we can make anything too. 
If she was able to prove such resilience and such determination, that's within our reach too. 

The book is not naive. Of course education, at any level, is never easy, no matter how and how much one should educate oneself. Of course the road will be uneven, of course obstacles will emerge, but we go through an infinity of them every day. 

This was both captivating and incredibly difficult to read, because of the violence of what Westover's family inflicted to her, physically but especially psychologically.
They're not the bad guys. 
They were just the wrong guys. 

And it is up to us to understand who are the wrong guys in our lives, what we must overcome in order to accomplish ourselves. It's both frightening and thrilling. And thank to books like this one, we are constantly reminded of the necessity of such a task.
For this, thank you very much for telling us your story, Tara Westover. It was passionate, terrifying, beautiful, ugly and true, all of these things at the same time, and I cannot recommend this book enough. 

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Les plus belles lectures sont sans doute les plus inattendues. 
C'est du moins ce que semble me dire mon expérience littéraire récente, avec la découverte de pépites comme Into the Forest de Jean Hengland dont je ne cesse de vous rebattre les oreilles, ou très récemment, Educated de Tara Westover. 

Educated, c'est l'histoire de Tara, la sixième fille d'une famille de sept enfants qui vit péniblement de l'exploitation de ses terres au fin fond de l'Idaho, engoncée dans des croyances religieuses étouffantes et une paranoïa toxique. 
Tara n'est jamais allée à l'école. Elle a tout juste appris à lire avec sa mère. L'éducation publique est un complot des autorités pour embrigader la jeunesse en lui faisant croire les pires mensonges. 
Elle n'a jamais non plus mis les pieds dans un cabinet médical. La médecine, c'est une arnaque monumentale, une manipulation, et même un danger, si elle en croyait son père.
Et elle le croyait. Jusqu'à un certain point. Jusqu'à ce qu'elle prenne la décision d'aller à l'université sans avoir passé la moindre minute de sa vie dans une salle de classe, de se faire elle-même sa propre éducation, de quitter cette vallée où elle a passé dix-sept ans. 

Et qu'est-ce que c'est touchant. 

Ce qui compte le plus à mes yeux dans un récit, peu importe son genre, c'est sa voix. Sonne-t-elle juste ? Résonne-t-elle en moi ? Avec quelle force ? Rien n'est plus marquant qu'un propos porté de façon sincère et engagée, peu importe sa teneur, peu importe le sujet qu'il aborde. Et laissez-moi vous dire que vous n'êtes pas prêts d'oublier la voix de Tara Westover dans Educated.

Jamais la jeune femme ne verse dans le sensationnalisme ou le mélodrame, jamais elle ne devient amère ou insultante jamais ses parents, jamais elle ne fait de faux procès d'intentions à qui que ce soit. Ce n'est pas pour autant qu'elle va nier les violences physiques et surtout psychologiques que lui ont infligées les membres de sa famille, mais sa voix reste juste, équilibrée, délicate. 

Bien sûr, le chemin est loin d'être sans encombres, mais le livre est tout sauf naïf, et loin de donner un message basique du style "c'est dur mais t'es encore plus dur" ou "ce sont les obstacles qui font la beauté du parcours", il délivre au contraire la vérité d'une trajectoire unique, particulière, humaine, faite de contradictions et d'atermoiements, avec des moments de doute aussi sinon encore plus émouvants que les grandes réussites. Tout est raconté avec une grande simplicité, dans une démarche qui se veut aussi honnête que possible. 

Les souvenirs sont le matériau le plus fragile et le moins objectif qui soit, et l'auteure s'en sort particulièrement dans son long et pénible travail de reconstitution, de reconstruction, de réconciliation avec son propre passé. C'est à la fois terriblement pénible à lire mais aussi impossible à lâcher, captivant, passionnant, tant cette réalité décrite nous est éloignée et pourtant paradoxalement parlante. 

Nous ne savons pas et ne saurons jamais ce que signifie grandir dans une famille survivaliste et apprendre à dix-huit ans seulement l'existence de l'Holocauste ou de Martin Luther King, mais nous savons ce que c'est que vouloir nous trouver, nous accomplir, nous donner les moyens d'être nous-mêmes. Pour Tara, cela passera par admettre enfin ce que sa famille lui a fait pour aller de l'avant, travailler, travailler énormément, apprendre tout ce qui lui a été refusé, faire la lumière sur tout ce qu'elle est capable de réussir. Pour nous, qui sait, c'est à nous de le découvrir. Et c'est grâce à des ouvrages aussi poignants, violents et bouleversants qu'Educated que cette tâche est possible. Alors, pour cela, merci Tara Westover.