La lecture d'un roman jette sur la vie une lumière.
— Louis Aragon

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lundi 14 mai 2018

Mémoire de Fille d'Annie Ernaux - Chronique n°413


Titre : Mémoire de fille
Autrice : Annie Ernaux
Genre : Autobiographie
Editions : Folio
Nombre de pages : 176
Lu en : français
Résumé : "J’ai voulu l’oublier cette fille. L’oublier vraiment, c’est-à-dire ne plus avoir envie d’écrire sur elle. Ne plus penser que je dois écrire sur elle, son désir, sa folie, son idiotie et son orgueil, sa faim et son sang tari. Je n’y suis jamais parvenue." 

Annie Ernaux replonge dans l’été 1958, celui de sa première nuit avec un homme, à la colonie de S dans l’Orne. Nuit dont l’onde de choc s’est propagée violemment dans son corps et sur son existence durant deux années. S’appuyant sur des images indélébiles de sa mémoire, des photos et des lettres écrites à ses amies, elle interroge cette fille qu’elle a été dans un va-et-vient entre hier et aujourd’hui.
 

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Ecrire sur sa propre existence est sans doute l'un des exercices littéraires les plus périlleux qui soient. 
Etre objectif ou ne serait-ce que juste quant aux faits que l'on décrit est impossible dès le départ. 
Alors pourquoi écrire sur sa vie ? 

Pourquoi écrire sur des souvenirs qui sont forcément incomplets, brouillés et influencés par le point de vue de la personne que l'on est devenue ? Pourquoi écrire sur des événements que l'on ne revivra jamais, pourquoi se rappeler ainsi à des mirages, à des fantômes du passé ? 

Pourquoi Annie Ernaux se remémore-t-elle les deux années qui l'ont forgée en tant que jeune fille, jeune femme, depuis cet été 58 où elle est partie en tant que monitrice de colo jusqu'à l'année 1960, ces quelques mois qui l'ont vue enfin quitter le domicile parental, prendre des risques, toucher à tout, et surtout découvrir son corps, son pouvoir de séduction, le corps de l'autre, la sexualité ? 

Ernaux donne sa réponse.
"A quoi bon écrire si ce n'est pour désenfouir des choses, même une seule, irréductibles à des explications de toutes sortes, psychologiques, sociologiques, une chose qui ne soit pas le résultat d'une idée préconçue ni d'une démonstration, mais du récit, une chose sortant des replis étales du récit et qui puisse aider à comprendre - à supporter - ce qui arrive et ce qu'on fait ?"

Et c'est ce qu'elle fait, le long de ces 180 pages que l'on dévore en deux heures à peine, plongé dans une époque que l'on ne connaîtra jamais, pas plus que l'on ne la comprendra, la fin des années cinquante, début des années soixante, époque de paradoxes s'il en est, où le changement est là, nécessaire, inéluctable, mais pas encore acté. On le sent, les femmes ne vont plus se confiner longtemps à la position qui leur a été assigné pendant des siècles et des siècles, elles vont enfin vivre, faire des choix conscients et autonomes, à commencer par celui de leur vie sexuelle. Mais voilà, la loi Neuwirth est encore loin, l'égalité économique est une fiction - et l'est encore aujourd'hui, oups - elles ont l'envie mais pas les moyens. 

Et dans cette ère de troubles, de paradoxes et de transitions empêchées, se trouve Annie, Annie qui n'est pas encore Ernaux mais Duchesne, Annie qui est encore la fille de ses parents mais plus pour longtemps, Annie qui découvre une liberté à laquelle rien ne l'avait préparée. 

Mais ce qu'elle découvre, c'est surtout sa naïveté et la violence avec laquelle elle peut être rejetée par le groupe, la violence de son inadéquation. Elle, elle ne sait pas, elle ne connaît pas le fonctionnement des garçons, elle ne sait pas ce qu'elle va faire de sa vie, elle ne sait pas analyser aussi bien que le font les autres les stratégies d'intégration. Alors elle tente, elle échoue, mais à la fin subsiste ce qu'elle a appris. Ce qu'elle a compris. Ce qui va la construire. 

Mémoire de fille est donc un récit prenant, bien sûr, pur, sans la moindre fioriture, juste l'essentiel, la vérité crue et âpre d'une jeune fille un peu trop naïve pour s'en sortir. C'est un témoignage de féminité d'une justesse rare, dont certains aspects résonnent hélas encore avec ce que l'on sait de l'époque actuelle, mais aussi "a coming of age story" comme disent les anglophones, un roman d'apprentissage à plusieurs égards. C'est une plume experte, une femme qui dissèque sa propre existence avec une exhaustivité qui n'a d'égale que sa cruauté, mais toujours en note de fond, une touche d'indulgence, d'attendrissement peut-être même. 

Et c'est splendide. 

2 commentaires:

  1. J'aime beaucoup ce que fait Annie Ernaux et je n'ai pas lu Mémoire de fille mais il me fait bien envie :)

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  2. J'attends impatiemment que ma mère me le rende pour le découvrir. Ce que fait Annie Ernaux me touche beaucoup, et c'est paradoxale d'ailleurs car elle a un style qui ne s'y prête pas forcément au premier abord. C'est une auteure dont on devrait encore plus entendre parler.

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