La lecture d'un roman jette sur la vie une lumière.
— Louis Aragon

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samedi 30 mars 2019

La Cité du Ciel d'Amy Ewing - Chronique n°465

Titre : La Cité du Ciel 
Autrice : Amy Ewing
Genre : Fantasy
Editions : Robert Laffont
Lu en : français
Nombre de pages : 440
Résumé :
 Sera ne s'est jamais sentie à sa place parmi son peuple, les Céruléennes. Curieuse de tout, elle questionne sans cesse ses trois mères, sa meilleures amie Leela et même la Grande Prêtresse. 

Elle attend aussi avec impatience le jour ou le cordon qui relie la Cité du Ciel au monde d'en dessous sera rompu, permettant aux Céruléennes de partir en quête d'une nouvelle planète d'attache. 
Mais lorsque Sera est choisie comme sacrifice pour rompre le cordon, elle ne sait quoi ressentir. Pour sauver sa Cité et ses concitoyennes, elle doit se précipiter du bord du prix de sa vie. 
Sauf que tout ne se passe pas comme prévu et qu'elle survit à sa chute, atterrissant en un lieu appelé Kaolin. Sera a entendu des histoires sur les humain qui y habitent et elle ne tarde pas à se rendre compte que les mises en garde de ses mères étaient justifiées.

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Un grand merci à Babelio et aux éditions Robert Laffont pour cet envoi !

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Amy Ewing aime s'inventer des mondes parallèles aux mythologies foisonnantes et incontestablement dépaysantes. Elle l'avait fait dans sa trilogie du Joyau, que j'avais lue il y a déjà plus de deux ans de cela, et récidive avec ce nouveau dyptique, La Cité du Ciel. Encore une fois, elle s'illustre par une imagination assez remarquable, mais pêche ici par un rythme mal géré, une certaine poussivité dans la narration, et certains aspects de l'histoire qui se cherchent encore un peu.

C'est avec son ouverture que le roman brille le plus, en plongeant ses lecteurs dans une société absolument fascinante, qui, chose rare dans ce genre littéraire, paraît en tous points innovant et inventif. On découvre ainsi un peuple matriarcal, qui vit en autarcie sur une planète vaguement lunaire rattachée à une autre, où la magie coule dans le sang de chacune, où les couples sont des trouples liés à vie et où l'idée même d'individu masculin est une folie. 

On y découvre Sera, jeune novice s'apprêtant à faire ses premiers pas dans sa vie d'adulte, complètement larguée, voire assez isolée, si ce n'est la présence de sa meilleure amie Leela. Alors qu'elle réalise qu'aucune des perspectives que son monde lui offre ne la satisfait, elle est brusquement révélée comme martyr choisie par la déesse de son peuple pour, en gros, permettre à la Cité du Ciel de survivre. Incrédule et stupéfaite, celle qui paraissait le moins susceptible d'être élue se résout néanmoins à se sacrifier, et fait ses adieux à sa famille. Mais lorsqu'elle bascule enfin pour couper le cordon qui relie la Cité à la planète, rien ne se passe comme prévu : non seulement elle échoue à le trancher, mais elle finit par atterrir sur terre, vivante, là où elle était censée périr en route. A partir de là démarre pour elle un périple plus qu'accidenté, au cours duquel elle tente de comprendre pourquoi sa mission a tourné ainsi, et surtout, quels étaient les enjeux véritables derrière sa désignation.

Le roman alterne donc entre différentes parties, la première sur la Cité du Ciel elle-même, et ensuite en alternance entre plusieurs décors, sur la planète des Humains notamment. Les personnages sont nombreux, plus ou moins intéressants, plus ou moins creusés, mais il est indéniable que l'autrice sait rendre ses atmosphères prenantes et surtout palpables, avec un ton propre à chaque fois, une imagerie convaincante, des règles tacites et marquantes.

En revanche, ce qui surprend et chagrine un peu, c'est l'entremêlement de cette extraordinaire inventivité à d'autres aspects assez communs, voire franchement oubliables. On a donc en opposition cette Cité du Ciel assez captivante et ce pays peuplé d'humains, Kaolin, malheureusement plus qu'austère, voire assez lassant, ou encore l'intervention dans la mythologie du roman de noms poétiques tels que "mère céladon" ou "mère violine" face à des appellations plus que plates comme "la Grande Tristesse".

Le tout est plutôt prometteur, mais déçoit quelque peu sur le plan narratif, avec une histoire qui poireaute assez longuement et trouve une conclusion assez évidente. On a envie de lui pardonner ce dénouement en demi-teinte puisqu'un second tome est prévu, mais reste que le récit en lui-même paraît finalement frustrant, tant on sent que certains de ses personnages ou aspects auraient pu être porteurs si plus approfondis - typiquement, le personnage d'Agnès. 

Qu'on se le dise : c'est long, bon sang que c'est long. L'autrice fourmille de bonnes idées - une piratesse invéterée ? Une femme scientifique passionnée ? Des conflits générationnels entre peuples ennemis ? Une extra-terrestre aux pouvoirs inexplorés ? Je dis oui -, mais ne parvient ni à les faire interagir convenablement, ni à les coordonner en un rythme plaisant et harmonieux. Plusieurs dizaines de pages s'écoulent parfois dans une monotonie assez frappante, d'autres au contraire accumulent les péripéties, bref, c'est assez inégal, et une fois l'ouverture consacrée à la Cité du Ciel achevée, mieux vaut s'accrocher. Le final relève le niveau, reste à voir ce qu'il en sera dans le second opus.

L'autrice verse également dans un autre écueil de la littérature YA : insister, encore et encore, sur certains aspects, comme le fait que oui, vraiment, le cordon qui relie la Cité du Ciel à la planète des humains est extrêmement beau et tissé d'argent, d'or et de bleu (ça a l'air sympa dit comme ça, mais après cinq occurrences, disons que bon, on s'en lasse), ou même nous livrer la sempiternelle et horripilante réflexion "tu n'es pas comme les autres filles", qui me donne personnellement des poussées d'urticaire assez violentes. On apprécie cela dit l'absence de romance intempestive - merci, merci, vraiment, merci -, et la volonté de créer des personnages nouveaux et dénués de stéréotypes.

Je ne nierai pas avoir apprécié le dépaysement certain que m'a procuré le roman, ni avoir eu envie de savoir de quoi il en retournait, reste qu'à mon sens, La Cité du Ciel demeure largement en-dessous du Joyau, tant sur le plan de la mythologie, des personnages, des enjeux politiques que de l'écriture - assez plate ici, et réserve une lecture parfois assez laborieuse. Il s'agit donc d'un potentiel moment d'escapade, appréciable surtout pour tous les passages consacrés directement à la société matriarcale imaginée par Ewing, mais à part cela assez commun. A vous de voir donc !

vendredi 29 mars 2019

Taqawan d'Eric Plamondon - Chronique n°464

Titre : Taqawan
Auteur : Eric Plamondon
Genre : Contemporain
Editions : Quidam Editeur
Lu en : français
Nombre de pages : 196
Résumé : 
« Ici, on a tous du sang indien et quand ce n’est pas dans les veines, c’est sur les mains. »

Le 11 juin 1981, trois cents policiers de la sûreté du Québec débarquent sur la réserve de Restigouche pour s’emparer des filets des Indiens mi’gmaq. Émeutes, répression et crise d’ampleur : le pays découvre son angle mort.

Une adolescente en révolte disparaît, un agent de la faune démissionne, un vieil Indien sort du bois et une jeune enseignante française découvre l’immensité d’un territoire et toutes ses contradictions. Comme le saumon devenu taqawan remonte la rivière vers son origine, il faut aller à la source…
Histoire de luttes et de pêche, d’amour tout autant que de meurtres et de rêves brisés, Taqawan se nourrit de légendes comme de réalités, du passé et du présent, celui notamment d’un peuple millénaire bafoué dans ses droits.


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Taqawan est vraiment, vraiment un drôle de roman. 
Et je suis vraiment, vraiment contente de l'avoir découvert. 

C'est un ouvrage intrigant, sur lequel s'étale un curieux poisson souriant, sa couverture barrée d'un bandeau rouge couvert de critiques élogieuses - notamment celle d'Augustin Trapenard qui figure en bonne position sur la liste de mes êtres humains préférés de l'univers -, lauréat du prix France-Québec 2018. Son résumé promet une plongée dans un épisode douloureux de l'histoire contemporaine québécoise, mais aussi une exploration d'individualités diverses et variées, et encore un traité de biologie. 

Taqawan, c'est un peu tout ça à la fois, effectivement.
Mais c'est aussi et surtout un tout, un ensemble bien supérieur à la somme des éléments qui le composent.

Le roman s'ouvre donc en 1981, dans la réserve de Restigouche au Québec, où les Indiens Mi'gmaq qui vivent là depuis une éternité voient un jour surgir des policiers en raid, qui ont reçu pour ordre de confisquer leurs filets de pêche. La descente dégénère en émeute, puis en répression policière, et enfin en crise politique, car le drame qui se joue va bien au-delà d'une histoire de poisson et de quotas de saumons. Le problème, le véritable enjeu, c'est l'instrumentalisation de la communauté Mi'gmaq, normalement sous contrôle du gouvernement fédéral canadien, mais sur laquelle les autorités québécoises entendent exercer leur autorité par bravade et défi envers le Canada. 

En s'en prenant aux Mi'qmag, les dirigeants québécois entrent en effet sciemment dans un domaine de compétence réservé à l'Etat fédéral, manifestant par un acte politique retentissant leurs velléités. Et tant pis pour les Indiens qui trinquent.

En plein coeur du marasme (réel) évoluent les personnages du roman (fictifs), une jeune fille Indienne qui paye dans sa chair le prix de l'interventionnisme québécois, un ex-garde-chasse tiraillé entre ses engagements, un professeur imbu de lui-même ou encore une expat française, tous plus ou moins conscients des enjeux des événements qui se déroulent sous leurs yeux, tous globalement plutôt très perdus. Ensemble, ils s'expliquent, se consolent, se posent pour demeurer atterrés face à la violence de l'être humain et à la stérilité du combat qu'il est en train de mener dans la réserve.

C'est rageant. C'est touchant. C'est brillant.

Le roman, furieusement politique donc, brille par sa capacité à entremêler cette dimension-là à un aspect plus humain, ainsi qu'à tout un travail sur l'environnement, la nature, qui font eux aussi les frais des événements, et sont traités comme quantité négligeable dans une lutte qui se croit abstraite mais qui ignore les conséquences sévèrement concrètes qu'elle inflige à une communauté entière.
Taqawan est ainsi entrecoupé de foisonnantes et captivantes descriptions du décor, mais aussi de considérations sur le cycle de vie du saumon, de parenthèses techniques sur l'art de la pêche, ou d'autres intermèdes encore dont je tairai la nature pour que vous puissiez les découvrir avec la surprise et l'amusement qui furent les miens.

La plume de l'auteur est exquise, technique, précise et subtile à la fois, et capture parfaitement la violence et la cruauté de la situation sans jamais émettre de jugements péremptoires. On navigue avec elle dans cette histoire dont on ne comprend pas forcément la construction, on se plaît à comprendre petit à petit les enjeux de cet épisode historique assez méconnu - en tout cas totalement étranger à la petite Française que je suis. Le tout forme un récit à la fois politique et romanesque, digne héritier des plus grands romans du nature writing, entre le traité ethnographique et essai historique, avec toujours en filigrane une ironie décapante. C'est incomparable, c'est innovant, c'est réjouissant : en un mot, foncez !

mardi 19 mars 2019

Les Heures Solaires de Caroline Caugant - Chronique n°463

Titre : Les Heures Solaires
Autrice : Caroline Caugant
Genre : Contemporain
Editions : Stock (collection Arpège)
Lu en : français
Nombre de pages : 288
Résumé : 
Alors qu’elle prépare sa prochaine exposition, Billie, artiste trentenaire, parisienne, apprend la mort brutale de Louise. Sa mère, dont elle s’est tenue éloignée si longtemps, s’est mystérieusement noyée.


Pour Billie, l’heure est venue de retourner à V., le village de son enfance.

Elle retrouve intacts l’arrière-pays méditerranéen, les collines asséchées qu’elle arpentait gamine, la rivière galopante aux échos enchanteurs et féroces, et surtout le souvenir obsédant de celle qu’elle a laissée derrière elle : Lila, l’amie éternelle, la soeur de coeur — la grande absente.

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C'est une histoire de tentative d'oubli et de déni de réalité. 
Billie s'est construit une vie loin de la maison où elle a grandi, loin de ses souvenirs d'enfance. En engloutissant les kilomètres, elle a espéré faire de même avec son passé, mais comme bien souvent, sa tentative de nouveau départ s'est soldée par une accalmie qui n'était que temporaire. 

La voici, désormais, face au décès de sa mère, alors que celle-ci vivait depuis trois ans en maison de retraite. Le fait que cette mère de toute façon insaisissable soit décédée n'est pas tant ce qui ébranle Billie que les circonstances inexplicables de la disparition : c'est en effet en se noyant que la vieille femme a trouvé sa perte. 
Avec l'annonce de cette mort troublante, Billie se heurte à toutes les questions qu'elle n'a pas eu la force ou le courage de résoudre, dans une confusion chronologique assumée, et une certaine dose de culpabilité. Petit à petit, avec l'aide des lieux envoûtants de son enfance, elle laisse les réminiscences venir à elle, et se plonge dans un passé qu'elle a trop longtemps rejeté. 

Bon.
Voilà pour le résumé.
Pour ce qui est de mon ressenti, voici mon constat principal.

C'est un roman assez frustrant. 
Pas mauvais, loin de là, mais frustrant.

Je l'ai refermé séduite, mais les jours passant, j'y reviens avec un peu plus de circonspection.

On en attend beaucoup, par ce résumé intrigant, cette plume qui se veut pleine d'images marquantes, ce ton sombre et puissant, mais force est d'admettre que deux semaines après l'avoir refermé, il n'en reste pas grand-chose. Le tout est trop long et le trait trop forcé, comme s'il fallait absolument faire à tout prix dans une intensité absolue, comme s'il n'y avait que la noirceur la plus totale pour imprimer une émotion mémorable sur le lecteur. 

Plus problématique encore, certaines relations paraissent difficilement palpables pour le lecteur, comme celle entre Billie et Paul, ou la prévisibilité de l'histoire. Avec une telle montée en crescendo tout au long du roman, on s'attend à un final retournant, inédit, et si le dénouement est plutôt bien amené et laisse une douce note finale, on ne peut pas non plus dire qu'il offre une conclusion d'une folle originalité. L'autrice a voulu raconter une histoire d'absolus, mais n'arrive finalement qu'à un récit inégal selon les passages, tantôt très juste, avec une plume douce et lumineuse, tantôt dissonant, surtout dans certaines envolées lyriques où le style d'écriture se fait presque caricatural.

Loin de moi la volonté de nier que le livre se lit bien, avec fluidité et intérêt lors des passages les plus réussis - notamment le deuxième tiers, bien mieux rythmé que le reste. Les Heures Solaires fait passer un moment de lecture plutôt agréable, tout en poésie et en images évocatrices, mais on n'a finalement droit qu'à une histoire de secret de famille bien maîtrisée dans l'absolu, mais bien trop classique pour qui commence à connaître les ficelles du registre. A vous de voir donc, pour cette lecture qui n'a rien de déplaisant et offre des passages tout à fait touchants, mais qui souffre d'un certain manque d'équilibre, d'un dénouement qui risque de vous laisser sur votre faim et de personnages furieusement insondables - ce qui peut avoir son charme, mais s'avère souvent agaçant. 

Les Heures Solaires est donc un ouvrage onirique, nébuleux, que l'on lit avec facilité et curiosité, mais qui peine à toucher véritablement. Il recèle un certain potentiel,  notamment avec son travail soigné des atmosphères et des décors - l'effet procuré par la maison de famille de Billie peut être qualifié de hantant -  mais reste encore un peu prévisible pour être qualifié de marquant. 

vendredi 8 mars 2019

Le Mur Invisible de Marlen Haushofer - Chronique n°462

Titre : Le Mur Invisible
Autrice : Marlen Haushofer
Genre : Fantastique
Editions : Actes Sud (collection Babel)
Lu en : français
Résumé : Voici le roman le plus célèbre et le plus émouvant de Marlen Haushofer, journal de bord d'une femme ordinaire, confrontée à une expérience - limite. Après une catastrophe planétaire, l'héroïne se retrouve seule dans un chalet en pleine forêt autrichienne, séparée du reste du monde par un mur invisible au-delà duquel toute vie semble s'être pétrifiée durant la nuit. Tel un moderne Robinson, elle organise sa survie en compagnie de quelques animaux familiers, prend en main son destin dans un combat quotidien contre la forêt, les intempéries et la maladie. Et ce qui aurait pu être un simple exercice de style sur un thème à la mode prend dès lors la dimension d'une aventure bouleversante où le labeur, la solitude et la peur constituent les conditions de l'expérience humaine.

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Certains romans se découvrent par hasard, par instinct, par obligation.
Pour d'autres, cela se fait de façon enthousiasmante, imprévue, voire exaltante.
Ce fut le cas pour moi avec Le Mur Invisible, un roman allemand dont le simple titre n'avait pas même effleuré mes délicates oreilles avant que je ne le découvre sur un post Instagram, vanté par la dessinatrice Diglee. Ma curiosité, relativement titillée, s'est très rapidement téléportée à un niveau stratosphérique lorsque j'ai petit à petit constaté le petit emballement qui s'est petit à petit développé autour de ce livre en apparence assez anodin. 


C'est bien simple : des centaines de lecteurs et lectrices se sont arraché le roman l'espace de quelques semaines, dans les librairies qui se retrouvaient en rupture de stock, sur Amazon où il caracolait en tête des ventes, et même en bibliothèque. L'éditeur a lancé une réimpression, et c'est ainsi que j'ai moi aussi fini par faire partie du groupe assez considérable d'individus ayant cédé aux sirènes mystérieuses de cette troublante histoire dont j'ignorais en réalité globalement tout. 

Alors, me demanderez-vous, ça parle de quoi, ton bouquin ? 

Le Mur Invisible nous propulse aux côtés d'une femme autour de la quarantaine, mère de grands enfants qui l'ont un peu délaissée, et qui fait le constat amer qu'elle a subi sa vie plutôt que de la mener. 
Elle rend un jour visite à un couple d'amis, dans leur chalet un peu perdu dans la forêt. Lesdits amis sortent un soir pour rejoindre le village non loin de leur résidence, laissant notre narratrice seule pour quelques heures. Problème : lorsque cette dernière se réveille le lendemain matin, aucun signe du couple. Elle s'aventure alors à l'extérieur, pour se heurter - littéralement - à un mur invisible (role credits). Petit à petit, bien qu'il lui manque les réponses profondes, elle comprend l'essentiel : quelque chose d'irréversible et de dramatique s'est produit dehors, dans ce monde qui restera désormais pour elle un ailleurs. Les silhouettes qu'elle reconnaît en marchant le long du mur restent inertes, le mur demeure inébranlable : elle n'a d'autre choix que de survivre seule, de trouver un moyen de subsister sans l'assistance de qui que ce soit. 

L'angoisse, a priori. 
Et pourtant. 

Notre héroïne anonyme va en effet se révéler dans cette vie pourtant ô combien imprévue et éprouvante, sans compagnie humaine, dans des conditions plus que rudimentaires, et surtout sans aucune assurance d'être un jour secourue ou même de ne pas être l'ultime être humain sur Terre. Avec une réaction aussi immédiate que méthodique, elle apprend à connaître son environnement, dresse des listes de sources potentielles de nourriture, fait l'inventaire de ses ressources et outils, et se met au travail d'arrache-pied. Au fur et à mesure que les jours défilent et que l'évidence de sa solitude se confirme, elle s'endurcit, approfondit son expertise, et s'entoure même et surtout de compagnons aussi inattendus qu'attachants, à savoir quelques animaux qui sont demeurés de son côté du mur. Elle devient en quelque sorte comme maîtresse et possesseuse de la nature, emplie d'un immense pouvoir, et dans le même temps parcourue de faiblesses qui ne l'en rendent que plus impressionnante. 

Le roman saisit et bouleverse par la détermination de sa narratrice, d'autant plus touchante qu'elle n'est évidemment ni constante ni infaillible. Les instants de doute existent, évidemment, et l'intrigue en elle-même se déroule sur une tension assez implacable de laquelle le lecteur éprouve d'infinies difficultés à se détacher, mais en dépit de cela et peut-être grâce à cela, Le Mur Invisible parvient à se hisser à des sommets de sensibilité et d'intensité. Le livre défile en un kaléidoscope d'émotions qui se contredisent et se complètent en même temps - sérénité, satisfaction, confiance, mais aussi inquiétude, désespoir, isolement -, et témoigne d'une lucidité assez hallucinante de l'autrice par rapport au regard qu'elle pose sur son personnage. Cette femme est crédible, d'un bout à l'autre, en proie à toutes les insécurités légitimes et appropriées à une telle situation de détresse, mais surtout d'une inflexible résolution, d'une inventivité hors-normes et d'une volonté d'acier. 

Le Mur Invisible n'est pas un traité d'agriculture ou une longue déblatération sur les dangers de l'arme nucléaire, c'est avant tout une parabole, un quasi conte de fées doublé d'un manifeste philosophique, en quelque sorte l'épilogue de Candide de Voltaire poussé à son extrême limite. On y voit en effet une affirmation inoubliable d'un personnage féminin brut, authentique, résolu et débordant de ressources, qui réinvente à sa façon la figure de l'ermite, et trouve les moyens de s'épanouir quand tout semblait la pousser à se morfondre et à lâcher prise. On se pose évidemment la question de savoir pourquoi elle s'acharne, pourquoi elle continue de s'efforcer à survivre quand elle sait pertinemment que toutes ses ressources ne sont pas éternelles et que viendra un jour où elle devra se résoudre à baisser les bras. Pourquoi continuer à vivre quand on a perdu l'espoir de retrouver la moindre compagnie humaine un jour, pourquoi continuer à se lever tous les matins lorsque chaque jour est la copie exacte de la veille ? 

C'est là la magie du Mur Invisible : sa logique assez indicible, sa simplicité toute poétique, sa croyance réaffirmée en une vie simple, pure, qui se savoure dans la moindre de ses beautés, qui ne cherche d'autre objectif que d'apporter de l'affection et un soin constant aux individus autour de soi, en l'occurrence les animaux de l'héroïne - qui sont au passage des personnages épouvantablement et merveilleusement attachants. La discipline de la narratrice paraît finalement tout aussi sensée que toute autre façon de mener sa vie, admirable même, assez robinsonesque et dépouillée. C'est une vie pour la vie, pour la beauté de se sentir grandir et de conquérir de petites victoires de tous les instants face aux aléas de son environnement, une vie de responsabilités déchirantes et de moments de grâce. 

Le Mur Invisible s'offre donc comme une véritable expérience, forte et violente, douce et réconfortante. Le récit se déroule dans une routine curieusement magnétique dont on ne parvient pas à se détacher, et établit en quelques pages à peine une figure romanesque splendide dont les atermoiements sont autant de raisons de la soutenir.  C'est une lecture marquante, hypnotique, angoissante et éprouvante, un texte qui interroge et émeut, un récit aux accents d'éternité qui ne manquera pas de vous saisir comme il l'a fait pour moi. Foncez !

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Rendons enfin à César ce qui est à César, voici le fameux post Instagram qui est à l'origine de cette splendide découverte (et je ne saurais d'ailleurs trop vous enjoindre à suivre la fantastique Diglee et ses régulières recommandations littéraires !).




J’ai dû attendre un jour avant de faire ma chronique de ce livre, tellement il m’a secouée. Je vous l’ai déjà dit en Story, mais pour celleux qui l’ont loupée,voilà ce qui s’est passé. Au cours d’une balade à la Fnac je suis tombée sur ce roman dont je ne savais rien: la couverture m’a attirée (et le fait que ce soit une autrice) et j’ai lu une page au hasard. Les larmes me sont montées immédiatement. J’ai rapidement parcouru le dos, mais je savais déjà qu’en rentrant, j’allais le lire. Résultat: quatre jours de lecture avide. Ce livre est une fine réflexion sur l’humain, sur la guerre, sur la nature, sur la solitude, sur le silence, sur les animaux... et il est si dur à décrire! Le pitch: une femme part en vacances à la forêt chez des amis. Mais un matin, un mur invisible s’est érigé dans la forêt, et tout ce qui est de l’autre côté du mur semble mort. Elle se retrouve donc seule, sans savoir ce qui s’est passé, accompagnée d’un chien qui n’est pas le sien. Commence la survie... et la liberté, aussi. • C’est indescriptible parce que le ton oscille entre tension, angoisse, et plénitude, douceur, sérénité. J’avais envie de franchir le papier et d’être avec elle dans cette clairière. Je ne pensais QU’À ÇA, nuit et jour. Le texte date de 1963 et porte les stigmates d’une époque qui craint l’arme nucléaire. La peur d’une arme nouvelle, qui détruirait le monde, palpite en filigrane. La menace plane, qui ternit la douceur d’une vie au rythme des saisons et de la lumière. • Bref: c’est une sorte de mélange entre « La Route » de Mc Carthy et « Walden, la vie dans les bois »de Thoreau... mais écrit par une femme. Et ça ajoute à la puissance du récit parce qu’en plus, ça brise les codes du genre. Pas d’homme protecteur ou de femmes faire valoir. La figure de l’ermite est revisitée. • Je sais déjà que jamais, jamais je n’oublierai cette lecture. Elle m’a meurtrie, elle m’a nourrie, elle m’a marquée au fer. Impossible d’enchaîner tout de suite, je suis encore trop remuée. . Bon sang, lisez ce livre! (Il y a aussi eu un film Allemand qui paraît-il, vaut le détour!) . . #digleelectures2019 #lemurinvisible #digleelectures
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mardi 5 mars 2019

Bilan du mois [Février 2019]

Bonjour à tous !


Février était synonyme de retour en cours, de frénésie de devoirs accumulés, de merveilleuses séances de lecture sous un soleil complètement absurde pour un pseudo-hiver, et comme toujours, de craquages en bonne et due forme en librairie. J'essaye toujours de varier au maximum les registres, genres, tons, nationalités des auteurs.autrices, bref, de cultiver un certain éclectisme, et je crois être assez satisfaite de ce que j'ai pu découvrir en février. Voici donc le bilan de mes huit lectures du mois !


Le coup de cœur du mois... (sérieusement ce livre est une bombe)
Le Mur Invisible de Marlen Haushofer : un livre dont je vous reparlerai très bientôt, que j'ai découvert dans des circonstances tout à fait particulières - comme la plupart de celles et ceux qui l'ont lu récemment -, et qui m'a littéralement transportée. Transportée, je vous dis. Une histoire fabuleuse, entre le conte de fées et le récit post-apocalyptique, le tout construit sur une solide base féministe. On adore.
Je commence d'ailleurs à me dire que je développe un sérieux tropisme pour les romans centrés autour d'un ou deux personnages féminins, isolés dans une forêt, dans des conditions extrêmement critiques (entre celui-ci, Dans la Forêt et My Absolute Darling, ça commence à faire beaucoup). C'est... original. 

J'ai adoré...
L’Énigme du Retour de Dany Laferrière : une écriture douloureuse, sensible, pleine de synesthésie et de considérations nostalgiques. C'était suave, poétique, déchirant, désabusé, c'était un très très beau moment de littérature. 
Sur les Chemins Noirs de Sylvain Tesson : les récits des voyages du fameux Sylvain Tesson s'avèrent toujours plus éclectiques, saisissants, étourdissants et passionnants. Ici, l'aventurier misanthrope parcourt les chemins les plus désertiques et, il faut se l'avouer, les plus paumés du pays, dans une sorte de quête de rédemption à la suite d'une chute qui l'a lourdement blessé. C'est encore une fois délicieusement gronchon et fabuleusement émerveillé, bref, je suis fan. 

J'ai beaucoup aimé...
Tout ce dont on rêvait de François Roux : une lecture entamée de façon tout à fait imprévue - c'est bien la meilleure façon d'entamer une lecture -, par une simple intuition qu'elle me plairait. De fait, elle m'a plu, avec son écriture qui m'a emportée dès la première page, son récit très "drame français" mais bien plus juste que la plupart des contenus que j'ai pu lire ou regarder dans des thématiques similaires, des personnages assez poignants auxquels je me suis surprise à repenser des jours après avoir achevé le roman. Très réussi ! 
Gabriële d'Anne et Claire Perest : une fabuleuse biographie, à la fois fouillée sur le plan historique, et évidemment particulièrement touchante puisque les autrices sont les arrières-petites-filles de la femme dont elles décrivent le destin. On savoure le parcours d'une héroïne hors-normes et injustement méconnue, dont les passions, les amitiés et les dérives illustrent toute une époque de création artistique inédite. Surréalisme, féminisme, art : un cocktail assez idéal en somme. 
Résultat de recherche d'images pour "les revenants poche"
Les Revenants de David Thomson : une lecture que j'avais envie d'effectuer depuis longtemps déjà, et que j'ai eu à faire dans le cadre de mes cours : comme qui dirait, j'ai fait d'une pierre deux coups (#ExpressionDeMamie). Comme je l'espérais, il s'agissait d'un essai journalistique captivant car particulièrement travaillé, avec une approche qui m'a paru très juste et pertinente sur un sujet éminemment sensible : le retour des djihadistes islamistes en France après un séjour plus ou moins long et violent en Syrie. L'auteur revient sur de nombreux fondamentaux de l'histoire de l'Etat Islamique avec beaucoup de pédagogie, et formule une analyse très intéressante sur un phénomène plus que complexe - je peux vous poster mon devoir si ça vous intéresse, mais bon, à mon avis, on s'en tiendra là. 

J'ai bien aimé...

Les Heures Solaires de Caroline Caugant : un roman assez nébuleux, insaisissable, qui laisse longtemps son lecteur dans le doute et l'interrogation face aux situations douloureuses qu'il découvre. Une histoire de deuil anesthésié, un peu façon Meursault dans L'Etranger, qui dissimule en réalité des blessures bien plus profondes et douloureuses, le tout porté par une plume un peu déséquilibrée mais souvent parcourue d'images lumineuses. Un roman qui recèle un certain potentiel, mais reste encore un peu prévisible pour marquer les mémoires. 

Je suis mitigée...
Deux Sœurs de David Foenkinos : comme je l'ai déjà décrit dans ma chronique dédiée, le dernier roman de David Foenkinos se lit toujours avec ce même plaisir propre à toute son oeuvre, et offre la même vivacité, le même plaisir apparent d'inventer une histoire de toutes pièces. L'auteur se perd cependant peut-être un peu dans une espèce de caricature du thriller psychologique, dont on ne sait pas vraiment s'il s'agit ou non d'une parodie volontaire. Le tout est donc tout à fait prenant, mais pas vraiment mémorable.

Sur ce, je vous souhaite un formidablissime mois de mars, avec je l'espère pour vous si vous en avez l'occasion, un petit crochet par le Salon du Livre de Paris !

vendredi 1 mars 2019

Deux Sœurs de David Foenkinos - Chronique n°461

Titre : Deux Soeurs
Auteur : David Foenkinos
Genre : Contemporain
Editions : Gallimard (collection Blanche)
Lu en : français
Nombre de pages : 178
Résumé : Du jour au lendemain, Étienne décide de quitter Mathilde, et l’univers de la jeune femme s’effondre. Comment ne pas sombrer devant ce vide aussi soudain qu’inacceptable ? Quel avenir composer avec le fantôme d’un amour disparu ? Dévastée, Mathilde est recueillie par sa sœur Agathe dans le petit appartement qu’elle occupe avec son mari Frédéric et leur fille Lili. De nouveaux liens se tissent progressivement au sein de ce huis clos familial, où chacun peine de plus en plus à trouver un équilibre. Il suffira d’un rien pour que tout bascule… 

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J'aime David Foenkinos. De tout mon coeur. Extrêmement non-objectivement. 

Cet amour a commencé avec - et est en grande partie dû à - Charlotte, qui m'a saisie et bouleversée il y a déjà plus de quatre ans de cela - gloups, le temps file -, et s'est poursuivi avec le temps, les mots, les interviews, et même une rencontre assez fantastique en chair et en os, l'année dernière.

Et voici venu le dernier paru de l'écrivain, Deux Sœurs, un titre volontairement simple et intrigant, un regard insondable de la part du reflet de la jeune femme sur le bandeau, et cette magistrale couverture de la collection Blanche à laquelle je voue toujours une fascination irrationnelle (non, je ne me refais pas).
Ca commence bien.

Deux Sœurs, c'est l'histoire de Mathilde, une Parisienne bien sous tous rapports, prof de français passionnée par son métier, fiancée à Etienne, avec qui elle file le parfait amour depuis plus de cinq ans. Projets de mariages, rapports humains riches avec ses élèves, vie tranquille et paisible. Circulez, y a rien à voir.

Tout ça, ça ne nous intéresse pas, nous autres lecteurs de romans. Nous, ce qu'on veut, c'est du conflit.
Et le conflit survient.

Le conflit s'appelle Iris, il revient tout juste d'une expatriation de cinq ans en Australie, et surtout, il a vécu une histoire d'amour aussi passionnelle qu'inoubliable avec Etienne avant que celui-ci ne rencontre Mathilde.
Iris est de retour. Iris s'impose. Etienne n'a jamais pu oublier Iris. 
Alors ce qui devait arriver arriva. 
Etienne s'en va.
Et Mathilde demeure, seule avec les lambeaux de la vie qu'elle avait cru pouvoir construire pour son couple.

Une rupture, ça chamboule. Bien sûr. 
Mais parfois, ça chamboule vraiment beaucoup.
Comme c'est le cas pour Mathilde.

En l'espace de quelques heures, ce n'est pas uniquement une relation qu'elle perd, c'est un équilibre, un projet d'avenir - voire un plan sur la comète -, un regard qu'elle posait sur elle-même, une compagnie, une vibration qui lui assurait que quoi qu'il arrive, elle serait et demeurerait aimée. 
Désormais, elle n'a plus rien, si ce n'est la solitude d'un appartement qu'elle va de toute façon devoir quitter, le vide des soirées à combler seule, et le désœuvrement d'une existence qu'elle n'est plus capable de porter de ses seuls bras. 

Il lui reste un pilier, une source de réconfort qui s'offre à elle, quand bien même elle l'a un peu négligée avec les années. Agathe, sa grande sœur, qui vit avec son mari et sa toute petite fille Lili dans un petit appartement, et qui lui offre le gîte et le couvert, le temps qu'elle reprenne pied. Mathilde s'installe, évidemment qu'elle s'installe, elle n'a de toute façon plus le choix, et puis après tout, la famille, c'est la famille.
Petit à petit, des routines s'instaurent, des dynamiques de pouvoir aussi. Mathilde se fait à un nouvel ordre des choses, et se forge une place dans la vie de famille de sa sœur, entre tante bienveillante, baby-sitter de secours, et squatteuse un peu amorphe. Un équilibre qui ne saurait s'éterniser...

On connaissait David Foenkinos dans des registres intimistes, délicats, poétiques, élégiaques et ironiques, on l'a même vu explorer l'enquête avec Le Mystère Henri Pick, et on le découvre désormais verser dans un ton bien plus sombre et glaçant que ce qu'il révèle habituellement. C'est un renouvellement audacieux, surprenant, et surtout tout à fait réussi.

L'écrivain prend un plaisir non dissimulé à brosser les traits de ses personnages, mettant ainsi en place les éléments déclencheurs d'une histoire dont on sait qu'elle se muera tôt ou tard en tragédie, avant de donner un grand coup dans la machine dramatique pour la laisser ébranler la mécanique des rouages du destin. 
(Avouez ça rend bien comme image)

On tourne les pages avec fébrilité et impatience d'en découdre, d'autant plus que le récit est fractionné en de très courts chapitres, ce qui pousse à l'extrême le vice bien connu du "encore un chapitre, encore un de plus, juste un...", et résultera pour vous en un engloutissement vorace du roman, d'une traite, comme cela a été le cas pour votre humble servante. La plume de Foenkinos est comme toujours vive, joueuse, fluide, et on se laisse très vite prendre au jeu des portraits, des descriptions, des situations dont on devine très bien comment elles vont dégénérer. 

Le résultat s'avère quelque peu confus à démêler : il est indéniable que l'on suit le récit avec un plaisir non dissimulé, et que chaque page tournée ne fait qu'accroître le désir du lecteur de parvenir au dénouement de cette sacrée histoire. Cependant, à trop vouloir tirer la corde du roman noir, du tragique, des sentiments sombres, tortueux et inavouables, force est d'avouer que Foenkinos verse parfois du côté du caricatural. Sans rien dévoiler de l'intrigue, disons simplement que certains points de bascule s'opèrent bien brutalement, certains comportements s'apparentent quelque peu à des facilités dans la mesure où ils paraissent tout de même très surprenants de la part de personnages dont la personnalité ne laissait pas transparaître quoi que ce soit de relié à de tels actes. Le roman est en réalité bien court pour un récit d'une telle intensité et d'une telle violence, et sa progression peut paraître à plus d'un titre accidentée.

Deux options s'offrent alors au lecteur, l'une aussi légitime que l'autre : regretter ce manque de subtilité et cette volonté presque grossière de pousser le récit vers les confins du supportable en termes d'horreur et de tension relationnelle, ou choisir d'y voir une parodie volontaire, une sorte d'exercice de la part de l'écrivain en somme, qui s'amuserait à s'emparer d'un genre bien connu, le thriller psychologique intimiste, pour le manipuler à son gré et en faire un texte qui pourrait presque en devenir drôle tant il exploite à fond le registre, jusqu'à en trouver les limites. En l'absence du principal concerné, je m'abstiendrai de tout jugement définitif, et ne peux donc conclure qu'en réaffirmant le plaisir de lecture qu'a malgré tout été Deux Sœurs, quand bien même on peut s'accorder à trouver le fond du récit un peu inconsistant, et s'interroger sur ce qui subsiste de cette histoire de déceptions jalouses et de remords acides une fois le point final posé.