La lecture d'un roman jette sur la vie une lumière.
— Louis Aragon

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lundi 29 avril 2019

La Serpe de Philippe Jaenada - Chronique n°469

Titre : La Serpe
Auteur : Philippe Jaenada
Editions : Points
Nombre de pages : 637
Date de parution : 2017
Genre : Contemporain
Lu en : français
Résumé : Un matin d’octobre 1941, dans un château sinistre au fin fond du Périgord, Henri Girard appelle au secours : dans la nuit, son père, sa tante et la bonne ont été massacrés à coups de serpe. Il est le seul survivant. Toutes les portes étaient fermées, aucune effraction n’est constatée. Dépensier, arrogant, violent, le jeune homme est l’unique héritier des victimes. Deux jours plus tôt, il a emprunté l’arme du crime aux voisins. Pourtant, au terme d’un procès retentissant (et trouble par certains aspects), il est acquitté et l’enquête abandonnée. 
Jamais le mystère du triple assassinat du château d’Escoire ne sera élucidé, laissant planer autour d’Henri Girard, jusqu’à la fin de sa vie un halo noir et sulfureux. Jamais, jusqu’à ce qu’un écrivain têtu et minutieux s’en mêle…

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Si l'on voulait faire dans la provocation, on pourrait dire que Philippe Jaenada fait montre dans ses romans d'un comportement proche de la monomaniaquerie.
Mais comme on éprouve pour lui un attachement mâtiné d'admiration, on se contentera de dire que c'est un écrivain doué d'une application peu commune.

Depuis 2013 et son roman Sulak que je n'ai pas encore pu découvrir mais que je me consume de lire enfin, Jaenada investit à sa façon et avec une minutie rare ce que l'on appelle dans le monde anglo-saxon des "cold cases", ces affaires mystérieuses refermées sans réponse satisfaisante ni coupable définitif. Après Sulak, ce fut au tour du merveilleux La Petite Femelle de paraître, puis enfin à La Serpe, lauréat du prix Femina (au grand ravissement de son auteur, qui désespérait de voir un jour sa prose à nouveau récompensée, des années après le Flore qui avait couronné son premier roman).

La Serpe, c'est donc la plongée de l'auteur lui-même dans une obscure histoire de triple meurtre. Un château perdu en plein Périgord. Le châtelain, sa sœur, sa bonne. Tous les trois retrouvés baignant dans leur propre sang, massacrés à coups de serpe - on a connu mort plus paisible. Mais l'impensable, le plus horrifiant est encore à venir : le fils du propriétaire désormais décédé est toujours là, bien vivant, fringant même, alors qu'il a lui aussi passé la nuit au château.

Pour ne rien arranger, il s'avère que ledit rejeton a lui-même emprunté la serpe à ses voisins deux jours plus tôt, et qu'il patauge dans de terribles problèmes d'argent qui pourraient tout à fait bénéficier de l'éventuel héritage de son bien-aimé géniteur.

A partir de là, pas besoin d'avoir passé un doctorat en criminologie pour comprendre ce qu'il a bien pu se produire au château d'Escoire par cette froide nuit d'octobre 1941.

Fiston fauché, kaput papa, et les deux autres aussi, tant qu'à faire.

Sauf que par miracle, par absurdité, par erreur, par un de ces événements aussi inattendus qu'improbables, le fils, Henri Girard, s'est trouvé acquitté. Blanchi, disculpé, relaxé, dites-le comme vous le voulez. Relâché dans la nature, sans que le moindre coupable ne soit jamais désigné au cours des décennies qui s'ensuivent.
L'affaire a un terrible goût d'inachevé. Et ce n'est pas du coup de Jaenada.

Pour les néophytes du style jaenadien, voici un petit bréviaire de ce à quoi vous pouvez vous attendre : des digressions, des détails, des parenthèses, des péripéties, un soupçon d'autothérapie psychologique, des considérations urbanistiques et immobilières, de l'autopromotion, une ironie succulente en tous points, des portraits furieusement réjouissants de cynisme, une minutie retournante et une dévolution pure et entière à une seule et même affaire, celle de ce triple meurtre.

La plume de Jaenada est reconnaissable entre mille : amusée, distanciée elle-même de ses propres lubies, furieusement tendre, hilarante comme pas deux, virtuose de la parenthèse enchâssée dans une parenthèse elle-même ouverte au sein d'une autre parenthèse, experte en transitions impossibles, aussi excessive qu'inexplicablement addictive. L'auteur s'assume entièrement en narrateur incarné, lancé sur les routes périgourdines à la poursuite d'un mystère que seules quelques âmes isolées ont tenté de rouvrir en soixante-dix ans. Son périple aussi cocasse que prenant est rythmé de digressions savamment dosées, de détails techniques répétés et ressassés, de dissections soigneuses des moindres hypothèses envisageables. C'est long, répétitif, il prévient, mais par une réaction littéraro-chimique que je ne saurais moi-même analyser, ça passe comme une lettre à la poste - à l'exception peut-être de ces douze pages sur la fenêtre des toilettes, là, monsieur Jaenada, j'avoue que j'ai peut-être un peu décroché.

L'auteur-enquêteur excelle surtout dans la description de ses héros au summum de l'antihéroïsme, voire de la sociopathie : il l'avait déjà prouvé avec Pauline Dubuisson - qu'il invoque d'ailleurs régulièrement dans ces pages-ci, dans un sursaut d'autopromo qui m'a paru aussi délicieux que judicieux -, il le démontre à nouveau avec cette ordure d'Henri Girard, un irresponsable de première, les dents si longues qu'elles doivent lui parvenir au niveau du menton (au bas mot), provocateur comme pas deux, mais dans le même temps loin d'être dénué d'un certain panache, bref, un brave protagoniste comme on les aime. C'est dans son attachement à moitié inavoué à Henri que Jaenada brille le plus, dans cette relation improbable et à rebours dont on comprend très vite qu'elle constitue le cœur du roman. Tout tourne autour de l'insaisissable Henri, de ses malversations, de ses secrets, de ses marottes. C'est lui que Jaenada poursuit à travers ses analyses ergonomiques du maniement de la serpe ou ses dissertations sociologiques sur le peuplement du Nord de la France, c'est son visage polymorphe dont il cherche à retrouver les contours, c'est ses blessures qu'il voudrait panser.

Et c'est fascinant.

C'est sérieux et réjouissant, méticuleux et complètement réjouissant, délirant dans tous les sens du terme et pourtant si appliqué.
On aime, on adore, on se prend de passion, plus tellement pour trouver le fin mot de l'histoire mais plutôt pour le formidable itinéraire qui y mène.
La dernière page se tourne, le mystère s'imbibe de romanesque, l'épopée fantastique trouve son terme, la narration démesurément entraînante trouve son terme. Et on en redemande.


samedi 27 avril 2019

Lolita de Vladimir Nabokov - Chronique n°468

Titre : Lolita
Auteur : Vladimir Nabokov
Résultat de recherche d'images pour "lolita penguin"Editions : Penguin Books
Lu en : anglais
Nombre de pages : 320
Résumé : Humbert Humbert - scholar, aesthete and romantic - has fallen completely and utterly in love with Lolita Haze, his landlady's gum-snapping, silky skinned twelve-year-old daughter. Reluctantly agreeing to marry Mrs Haze just to be close to Lolita, Humbert suffers greatly in the pursuit of romance; but when Lo herself starts looking for attention elsewhere, he will carry her off on a desperate cross-country misadventure, all in the name of Love. Hilarious, flamboyant, heart-breaking and full of ingenious word play, Lolita is an immaculate, unforgettable masterpiece of obsession, delusion and lust.

Lolita (Folio)------------------------------------------------------

Existe également en français
Titre : Lolita
Editions : Folio
Résumé : " Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins. Mon péché, mon âme. Lo-lii-ta : le bout de la langue fait trois petits pas le long du palais pour taper, à trois reprises, contre les dents. Lo. Lii. Ta.
Le matin, elle était Lo, simplement Lo, avec son mètre quarante-six et son unique chaussette. Elle était Lola en pantalon. Elle était Dolly à l'école. Elle était Dolorès sur les pointillés. Mais dans mes bras, elle était toujours Lolita. "

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Il est peu de sensations aussi exquises que de voir ses certitudes confirmées.
Notamment, bien sûr, lorsque lesdites certitudes concernent des objets littéraires.

J'avais pour ma part la certitude assez affirmée que Lolita de Nabokov, le jour où je me déciderais enfin à le lire, me plairait. Mieux, qu'il intégrerait par la grande porte mon panthéon littéraire personnel. 
Alors, en ce cas, pourquoi avoir tardé à découvrir ce monument du XXème siècle ? Par appréhension ? Par flemme ? Sans doute un mélange des deux. Mais le fait est que, enfin, j'ai lu Lolita

Et comme prévu, c'était fabuleux.

Lolita, c'est avant tout l'un des meilleurs incipits qu'il m'ait été donné de découvrir. Tenez, juste pour le plaisir : 
“Lolita, light of my life, fire of my loins. My sin, my soul. Lo-lee-ta: the tip of the tongue taking a trip of three steps down the palate to tap, at three, on the teeth. Lo. Lee. Ta. She was Lo, plain Lo, in the morning, standing four feet ten in one sock. She was Lola in slacks. She was Dolly at school. She was Dolores on the dotted line. But in my arms she was always Lolita. Did she have a precursor? She did, indeed she did. In point of fact, there might have been no Lolita at all had I not loved, one summer, an initial girl-child. In a princedom by the sea. Oh when? About as many years before Lolita was born as my age was that summer. You can always count on a murderer for a fancy prose style. Ladies and gentlemen of the jury, exhibit number one is what the seraphs, the misinformed, simple, noble-winged seraphs, envied. Look at this tangle of thorns.”
Assonances, rythmes ternaires, ton saccadé, jeu sur les mots, les images, flux de pensées insaisissables, vivacité d'esprit, associations d'idées, insolence, ludisme, ironie, et surtout, ce qui fait le sel du roman, une passion détachée, un détachement passionné, on ne saurait trancher entre les deux, mais un curieux mélange d'obsession et de résignation, de fusion et d'éloignement amusé.

Dès les premières lignes du roman, vous savez à quoi vous attendre. Vous l'avez, face à vous, Humbert Humbert, narrateur génial s'il est, dont toutes les caractéristiques semblent concorder vers un personnage universellement détestable, mais que l'on se surprend à apprécier, voire à soutenir dans ses entreprises toutes plus déplacées les unes que les autres.

Pas de dissimulation : Humbert ne s'en cache pas, il fonctionne par fixettes, par schémas, par affections. Il est malade, sans doute, mais ça ne l'empêchera pas de vivre, il est malheureux, peut-être, il ne se l'avouera jamais, et ce n'est certainement pas une raison pour ne pas se précipiter dans des jeux de roulette russe toujours plus risqués.

Humbert, c'est l'idolâtre ultime de la "nymphette", cette jeune fille à mi-chemin entre l'enfance et l'adolescence, âgée d'entre neuf et quatorze ans, "créature élue" par son admirateur, dont l'âge avoisine le "triple ou le quintuple" de celui de l'élue de son cœur. C'est là le fondament de ce qui a fait de ce roman un roman à scandale, un roman qui dérange, qui scandalise peut-être même encore, un roman qui retrace l'histoire d'amour passionnelle et malsaine entre un homme de trente-sept ans et une jeune fille de pas même treize ans.

Humbert est à la dérive. Humbert rencontre Lolita. Humbert déraille, s'enthousiasme, se passionne. Humbert a trouvé un nouveau but à sa vie. Un but en trois syllabes.

Le génie de Nabokov est incontestable : le portrait qu'il fait de son narrateur est si juste, si implacable, si complètement et richement pensé que le personnage s'impose comme une évidence à la limite de la référence, et que l'on se retrouve embarqué avec un plaisir à moitié avoué dans son entreprise insensée.

Lolita se divise en autant de parties que les trois syllabes du nom adoré, chacune un peu plus profondément enfoncée dans le drame qui encercle Lolita et Humbert, chacune un peu plus hypnotique, chacune un peu plus sombre. On les dévore à une vitesse quasi supersonique - affirmation à peine exagérée - du fait de la fluidité de la plume de l'auteur, de la façon quasi liquide avec laquelle le flot des pensées d'Humbert s'écoule. C'est magique, mécanique : on pénètre son psyché, sa logique, sa façon de voir les choses, à un tel point que s'en détacher devient un effort. 

C'est tragique, lyrique, cynique, c'est un ébouriffant mélange de provocation morale et de séduction sensorielle. Nabokov manipule un lecteur dont il sait pertinemment qu'il est en proie à un certain malaise face à une situation clairement criminelle, mais dont on devient si familier qu'on se surprend à vouloir la comprendre, y voir plus que cela.

La forme même de l'ouvrage est plus que bien trouvée, et se révèle propice à tout un cadre d'analyses passionnantes. Le récit est en effet celui d'Humbert, incarcéré, qui retrace au fil de la plume ses mémoires à la veille de son procès. Le narrateur est moins que fiable, ses intentions floues. Tout voudrait qu'il manipule les faits sous un jour qui lui soit favorable, mais tout résonne de spontanéité, de défi même. Humbert donne le sentiment de tout déballer d'un coup, comme par provocation, pour laisser stupéfaits ses lecteurs devenus jurés.

C'est là encore le génie de Lolita : laisser son lectorat face à une interrogation massive, celle de la vérité ou du mensonge. Que croire, pourquoi, quelles étaient les intentions d'une telle confession ? Et comment nier que ce que l'on choisira de croire veut sans doute en dire plus sur soi-même que sur Humbert ? 

Humbert n'a plus rien à faire, il est fichu, en somme. En revanche, il peut se moquer une dernière fois, semer la zizanie comme il aime tant le faire, briser des codes pour lesquels il n'a jamais éprouvé que du mépris.
Et il y arrive sacrément bien.

Lolita, au-delà d'être un chef-d'oeuvre de maîtrise littéraire, s'offre donc comme un dilemme alors même que l'on ne devrait pas avoir le moindre doute face à une telle relation. C'est un roman captivant, foisonnant, à la fois fluide, évident, mais aussi incroyablement dense, qui mériterait de nombreuses relectures. C'est une fascinante dissection de l'amour, entre l'amour obsessif mais sincère de la première partie, l'amour maladif et intéressé de la deuxième, l'amour blessé et humilié de la dernière, qui désarçonne et interroge. C'est une histoire d'(a)moralité, bien sûr, mais plus encore que cela, un récit brillant dont l'on voudrait plus que tout avoir la voix en miroir, la version des faits de Lolita, cette enfant papillonnante et perturbante dont les intentions importent peu dans un contexte juridique (puisque le crime de pédophilie est incontestable), mais que le lecteur curieux voudrait plus que tout pouvoir enfin comprendre.

Lolita, en un mot, c'est génial.
En deux mots, génial et fou.
A la lisière entre la folie douce et la folie sombre, une expérience, un livre à faire circuler pour pouvoir en discuter des heures durant. Foncez.


samedi 20 avril 2019

Les Échoués de Pascal Manoukian - Chronique n°467

Titre : Les Échoués
Auteur : Pascal Manoukian
Genre : Contemporain
Editions : Points
Lu en : français
Nombre de pages : 284
Résumé : 
Ils sont porteurs d’espoir. Endettés, sacrifiés, ils ont laissé leur famille pour rejoindre la France et ses promesses. Virgil le Moldave, Chanchal le Bangladais, Assan le Somalien et sa fille affrontent le désenchantement de la clandestinité, les repas de poubelle et les nuits dehors. Le renoncement n’est pas une option. Ils n’ont pas de papiers mais une volonté forcenée de vivre. Et ils sont ensemble.

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Certains romans font mal, voire très mal, mais s'imposent par un seul mot une fois la dernière page tournée.
"Nécessaire".
Il est en effet des histoires nécessaires, violentes et âpres, qui viennent ouvrir les yeux de leurs lecteurs et leur imposer les réalités qu'ils ne connaissent qu'en théorie. Les Échoués fait partie de celles-là.

Les échoués sont au nombre de trois. Virgil, Assan et Chanchal. Un Moldavien, un Soudanais et un Bangladais. Un père habité par le besoin de trouver une solution pour permettre à sa famille de le rejoindre, un autre père, qui a perdu tous ceux qu'il aimait à l'exception de sa benjamine, et un jeune homme, le premier à avoir pu partir parmi les siens. 
Tous trois ont pris une sacrée claque dans la figure. En ce début des années 1990, rien n'est fait pour les accueillir. Clandestins, ils ont tout risqué pour poser les pieds sur le sol français, et leur arrivée n'a rien d'une fin en soi. Désormais, ils doivent survivre, travailler, tant bien que mal, pour trois fois rien, échapper aux arnaques et aux plans foireux, trouver où dormir, de quoi manger et se soigner. 

Malgré les privations et les douleurs, les nuits sans sommeil dans les squats où l'on se sent moins en sécurité qu'à l'extérieur, malgré les arnaques et les papiers qui ne sauraient passer pour vrais ne serait-ce que l'espace d'un instant, Virgil, Assan et Chanchal s'acharnent à exister, quand bien même tout semble conspirer à leur prouver que cela est désormais impossible pour eux. 


C'est une leçon, une sacrée leçon, un coup de poing, peu importe comment on l'appelle. Si le récit est romanesque, sa forme a tout de documentaire, et son fond tout d'universel. On ressent puissamment la vérité derrière les phrases de l'auteur, on devine les images dont il a lui-même été témoin, on accepte la profonde urgence et indignité derrière de pareilles injustices sociales et humaines.

Il y a un malaise évident, celui du lecteur qui, a priori, a la chance de vivre dans des conditions qui lui permettent de satisfaire ses besoins élémentaires, face à l'existence terrible des trois protagonistes. Mais le roman a l'intelligence de souligner que la culpabilité est inutile, pire, contre-productive, et qu'elle doit faire place à la conscience, à la reconnaissance, voire à l'action.

C'est un roman qui marque et révulse, dès ses toutes premières scènes d'une violence rare, qui font monter les larmes aux yeux et le cœur au bord des lèvres. C'est un roman qui ne prend jamais de gants, mais ne déborde jamais non plus dans une violence gratuite ou outrancière. C'est un roman qui choque d'autant plus que l'on sait que le trait n'est en rien grossi, que la situation n'est en rien exagérée. C'est un roman que l'on veut voir dans toutes les mains, dans les débats politiques et sur les programmes scolaires, c'est un roman qui laisse abasourdi, une seule question en tête : 

"Pourquoi les humains se font-ils ça les uns aux autres ?"

Il s'agit là de l'une de ces questions auxquelles l'on peine à trouver des réponses. 
Mais ce roman constitue déjà une étape fondamentale dans cette quête.

Les humains se font ça par inconscience, indélicatesse, par un respect aveugle et stérile de ce qu'ils appellent tradition mais qui n'est rien d'autre que de la peur, par confort, par instinct de préservation.
Rien de fondamentalement irréversible, rien de fondamentalement mauvais, mais une succession de réactions et autres défauts communs, qui s'additionnent pour aboutir à la plus atroce des injustices.

Et ce que ce roman raconte, c'est qu'il est possible d'agir autrement. Il est possible de décomposer les gestes de recul, les craintes et les étrangetés, il est possible de s'ouvrir, d'au moins chercher à rentrer en empathie.

Les expériences décrites indignent autant qu'elles émeuvent, et on ne peut qu'éprouver de la gratitude envers l'auteur de l'ouvrage pour sa pédagogie, son honnêteté et surtout son sens du reportage, évident dans ce texte clair et saisissant. Les faits sont là, indéniables, l'urgence de la réaction également. On a du mal à comprendre ce que l'on ne vit pas, et la fiction permet de pallier cette anesthésie involontaire. Impossible de ne pas rentrer en empathie profonde avec ces personnages que l'on condamne à ne pas exister, à se nier eux-mêmes, à accepter les conditions de leur propre destruction par la force tacite de l'autorité inflexible. Les Évadés n'a rien d'optimiste. 

Mais il a tout de véridique.

Les Évadés brise le cœur et retourne les tripes. Les Évadés révolte et intimide. C'est un texte qui rend humble et effaré, surtout quand on sait combien la situation des clandestins s'est dégradée depuis l'époque du récit. Alors, plus que jamais, que ce soit avec ce roman, un autre, par un témoignage, une prise de conscience, une conversation, ou bien en descendant dans la rue, ouvrons les yeux, et ceux de ceux qui nous entourent. Ce sera déjà beaucoup.



vendredi 12 avril 2019

Les Trois Médecins de Martin Winckler - Chronique n°466

Titre : Les Trois Médecins
Auteur : Martin Winckler
Editions : Folio 
Genre : Contemporain
Lu en : français
Nombre de pages : 768
Résumé : Un médecin, ça n'a pas toujours été médecin. Il a bien fallu qu'il le devienne. Bruno Sachs, le personnage déjà rencontré dans La Vacation (POL, 1989) et La Maladie de Sachs (POL, 1998), n'échappe pas à la règle. S'il est devenu le médecin qu'il est devenu, c'est grâce, malgré ou à cause des longues années de formation qu'il a passées à la faculté de médecine de Tourmens, dans les années soixante-dix.
Raconter ces sept années de faculté, c'était montrer que devenir médecin c'est vivre plusieurs romans à la fois : un roman de... formation médicale, bien sûr ; mais aussi un roman d'amour ; un roman qui parle de pouvoir et de politique ; un roman sur l'amitié ; un roman où l'on vit, où l'on se bat et ou l'on meurt - bref, un roman d'aventures.

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Houston, nous avons un problème. 

Que dites-vous ? A propos de ce livre ? S'il ne m'a pas plu ? 
Non, non, rien à voir.

Le problème, c'est qu'à force, un jour, bientôt, j'aurai lu tous les romans de Martin Winckler, et il me faudra prendre mon mal en patience pour en découvrir de nouveaux. 

Bon. 
Reprenons.

Ce roman, tout comme les deux ouvrages de l'auteur que j'ai pu découvrir auparavant, est tout bonnement formidable, je n'ai plus aucune objectivité en ce qui concerne Martin Winckler, et je vais désormais entreprendre une démarche de prosélytisme assumé dans le but de vous faire courir de façon aussi immédiate que possible chez votre libraire. 

Ne me remerciez pas.

Les Trois Médecins, c'est, comme cet écrivain nous y a habitués, un roman aussi foisonnant que palpitant, structuré par de très nombreux chapitres racontés depuis des points de vue tout aussi multiples, porté par un message fondamental autour de ce que signifie être médecin et donc soignant, et surtout de ce que cela ne signifie pas, et de ce que cela devrait signifier. 

Le roman propulse le lecteur dans la jeunesse de Bruno Sachs, médecin protagoniste du roman La Maladie de Sachs, que l'on retrouve à son arrivée à la fac de médecine de Tourmens, fraîchement rentré en France après deux ans en Australie. Le jeune homme, fils de médecin lui-même, se plonge donc dans ses études, et va rencontrer dans ce cadre un trio d'étudiants tout à fait différents mais ô combien complémentaires : Christophe, Basile et André. 
Le quatuor ainsi formé navigue très vite dans les bouillonnements des années 70, particulièrement intenses dans le milieu de la médecine. Accès à la contraception, bataille pour le droit à l'avortement, réforme du système de santé, controverses autour des études de médecine et des injustices qui y sévissent, les dossiers sont aussi nombreux que lourds. Les quatre amis, effarés par certaines des réalités dont ils sont témoins, enthousiasmés par d'autres, décident très vite de se constituer porte-paroles des causes qui leur tiennent à coeur, et entament par là même le début de leurs carrières de soignants.

Le livre en lui-même peut paraître imposant, mais se dévore à une vitesse assez intersidérale. La structure découpée en très courts chapitres et très fréquents changements de narrateurs y est pour beaucoup, la plume ô combien sensible de Winckler également, le propos captivant et toujours d'actualité évidemment. Il est assez fascinant de voir que si, certes, plusieurs décennies ont passé et les enjeux ne sont pas tout à fait les mêmes, les causes plaidées par Sachs et consorts sont d'une pertinence aussi criante. La nécessité de former les étudiants en médecine au contact avec d'autres êtres humains avant la rencontre avec des pathologies, de faire d'eux des soignants plutôt que des débusqueurs de maladies rares, de toujours valoriser la parole du patient plutôt que les préconceptions du médecin. 

Ce sont des ouvrages que l'on devine éminemment érudits et recherchés, et qui peuvent devenir des contributions essentielles à des débats de fond, mais qui sont par ailleurs toujours extrêmement prenants, romanesques, touchants sur le plan humain, et bien sûr accessibles. Les romans de Martin Winckler sont la parfaite alliance entre la force de la fiction et l'urgence du réel, le pouvoir hypnotique de personnages de papier et le besoin douloureux de réparer le réel. Ce sont des histoires de vie, de mort, de ce qui se joue entre les deux, de volonté d'embrasser l'un ou l'autre, d'humains un peu perdus, un peu cruels, souvent tendres, bref, ce sont des histoires précieuses.

Et il est plus que temps pour vous de les découvrir.

(Et je n'ai aucune objectivité.)

samedi 6 avril 2019

Bilan du mois [Mars 2019]

Bonjour à tous !

Mars a été quelque peu chaotique au niveau de la masse de travail qui s'est, non pas abattue, non pas avachie, mais bien effondrée sur mon pauvre petit être. Mes cours tirent désormais à leur fin (on y croit), et il est temps de revenir sur mes sept lectures de ce mois-ci (et remercions au passage tous en chœur cet effarant semestre qui est actuellement le mien).

Le coup de cœur du mois...
Lolita de Vladimir Nabokov : un roman que je voulais découvrir depuis bien longtemps déjà, et ça n'a pas raté. Coup de coeur monumental pour ce récit palpitant, fascinant, révulsant, si drôle et effrayant à la fois, magistralement écrit avec ce style incomparablement inventif, furieusement cynique, bref, c'est fantastique. Lisez-le. Vous verrez.

J'ai adoré...
Taqawan d'Eric Plamondon : un roman complètement perché et résolument brillant, qui entremêle récit historique, fable écopolitique, traité de biologie et introspection humaniste. Taqawan met en lumière la politique québécoise vis-à-vis des populations indigènes, le cycle reproductif du saumon, l'équilibre précaire et ô combien essentiel entre paix et respect de l'environnement, ainsi que le froid mordant propre aux hivers québécois. Le mélange prend formidablement bien, c'est tout à fait maîtrisé, savoureux, instructif, bref, foncez !
Flush de Virginia Woolf : la seule et unique (en tout cas à ma connaissance) biographie d'un individu canidé (oui, oui), le bien-nommé Flush, compagnon de la poétesse anglaise Elizabeth Barrett, dont Virginia Woolf recrée la vie et même l'intériorité le long d'un savoureux et fulgurant ouvrage, dont l'humour et l'énergie sont aussi exquis l'un que l'autre. J'aime, j'adore.

J'ai beaucoup aimé...
Marie Stuart de Stefan Zweig : une biographie dont on comprend assez vite pourquoi elle fait figure de référence. Zweig a un talent assez incomparable pour raconter, mettre en valeur, rendre palpables les moindres aspects de la personnalité de son héroïne, et assume son regard quelque peu biaisé sur la figure de Marie Stuart. Un gros reproche cependant : si j'ai beaucoup apprécié l'ouvrage pour tout ce que l'on y apprend, j'ai eu énormément de mal avec les remarques outrageusement sexistes de l'auteur, et sa propension assez phénoménale à expliquer les moindres comportements d'Elizabeth 1ère et Marie Stuart par, au choix, leur hystérie féminine, ou leur côté sentimental et instable dû à leur féminité. Je vous réserve un florilège pour la critique complète, vous allez voir, on va bien rigoler.
Coeur-Naufrage de Delphine Bertholon : ce titre a l'air extrêmement guimauve, il est vrai, mais :
1) c'est volontaire, vous verrez
2) c'est vraiment un bon roman, qui peine dans ses premiers chapitres à trouver son ton, mais qui parvient très vite à trouver son rythme de croisière (vive l'humour), et offre une histoire tout à fait émouvante, lyrique et touchante.
After the Fire de Will Hill : un roman bouillonnant, éprouvant, qui plonge le lecteur dans l'esprit d'une adolescente tout juste rescapée de l'incendie du camp où elle vivait depuis son enfance au sein d'une secte aussi oppressive que familière pour elle. After the Fire est le récit de son acclimatation à un nouvel environnement, de son déni, de son acceptation, de son deuil, de ses amnésies, involontaires ou provoquées, bref, un récit plutôt bien mené et assurément touchant.

Je suis passée à côté...
La Cité du Ciel d'Amy Ewing : un récit un peu brouillon, un peu convenu, qui offrait de belles promesses avec notamment une introduction enthousiasmante, mais se perd en circonvolutions, descriptions lassantes et autres allers-retours incessants, pour n'aboutir qu'à quelque chose d'assez oubliable...

Sur ce, un excellent mois d'avril à vous !