La lecture d'un roman jette sur la vie une lumière.
— Louis Aragon

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lundi 27 mai 2019

Le Gang des Rêves de Luca Di Fulvio - Chronique n°471

Titre : Le Gang des Rêves
Auteur : Luca Di Fulvio
Genre : Historique
Editions : Pocket
Lu en : français
Date de parution : 2016
Résumé : 
New York ! En ces tumultueuses années 1920, pour des milliers d’Européens, la ville est synonyme de « rêve américain ». C’est le cas pour Cetta Luminata, une Italienne qui, du haut de son jeune âge, compte bien se tailler une place au soleil avec Christmas, son fils. 
Dans une cité en plein essor où la radio débute à peine et le cinéma se met à parler, Christmas grandit entre gangs adverses, violence et pauvreté, avec ses rêves et sa gouaille comme planche de salut. L’espoir d’une nouvelle existence s’esquisse lorsqu’il rencontre la belle et riche Ruth. Et si, à ses côtés, Christmas trouvait la liberté, et dans ses bras, l’amour ?

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Certains romans se lisent par plaisir, d'autres par curiosité, d'autres par obligation.
Et puis, il y a les autres. Ceux que l'on entame avec une sincérité totale et que l'on voudrait tant aimer, mais auxquels on finit par se heurter dans une désarmante incompréhension, ceux que l'on se force à achever sans trop savoir pourquoi, ceux dont l'on tourne la dernière page avec un sentiment de bonne conscience professionnelle, mais aussi un certain relent de lassitude.

(Vous le sentez, mon ton dramatique ?)

Le Gang des Rêves est un roman dont je n'avais entendu que du bien, au point même que je me demandais bien s'il existait quelques voix discordantes. Après plusieurs mois à le voir immuablement trôner au centre des étalages de ma librairie, je me suis enfin résolue à mettre la main dessus.
Et...
Je n'aurais peut-être pas dû.

Chaque roman a un public, c'est ainsi, et même si l'on arrive souvent avec les années à déterminer avec de plus en plus d'acuité si l'on fait partie de celui qu'un certain ouvrage vise, il arrive que l'on se trompe. Ce fut mon cas avec Le Gang des Rêves. Je suis tout simplement passée à côté, j'ai enchaîné les pages sans plus y croire dès le tiers ou la moitié du roman, je suis demeurée hermétique aux personnages, perplexe face à leurs émotions, de marbre face à leurs joies et détresses.

L'histoire en elle-même démarre fort avec une première trentaine ou quarantaine de pages prometteuse, mais très vite, elle se perd en péripéties de plus en plus improbables, le long d'un récit curieusement partagé entre des horreurs indescriptibles et de grandes professions de bons sentiments un peu caricaturaux. Le roman divertit, certes, mais ses retournements paraissent de moins en moins probables, de même que ses multiples coïncidences et autres recoupements. 

Les personnages en eux-mêmes sont des types dont l'introspection demeure limitée à ce que la narration à la troisième personne formule explicitement. Leurs personnalités n'apparaissent presque que comme des listes à tirets (- belle - pauvre - méritante - aime son fils pour Cetta par exemple), leur sort laisse finalement assez indifférent, tant ils semblent enchaîner les catastrophes et les épreuves avec une résistance hors-normes. Le problème du récit est qu'il n'offre que des idéaux abstraits (la résilience, l'amour plus fort que tout, le rêve), et, il faut le dire, un peu creux, face à des épreuves irréalistes face auxquelles n'importe quel individu lambda aurait vite fait de céder. Tout roman n'a certes pas forcément but à être réaliste, mais dans la mesure où l'auteur tient ici à implanter son histoire dans un contexte historique très précis, et à donner audit contexte force crédibilité et détails, le tout paraît curieusement déséquilibré. On a l'impression de faire face à un New York des années 1920 de pacotille, remastérisé à la sauce drame romanesque, et qui ne conserve en réalité que peu d'intérêt dans la mesure où aucun enjeu n'est solide, aucune difficulté ne pose de réel problème, aucun obstacle ne rechigne à s'effondrer. C'est du divertissement, bien sûr, pas un essai historique, mais on pourrait à mon sens attendre plus de la part d'un roman qui se veut d'une telle ambition.

La plume de l'auteur en elle-même, assez impersonnelle, ne facilite rien, si ce n'est la lecture qui se déroule de façon automatique. Quelques jours après avoir refermé l'ouvrage, certains prénoms m'échappent déjà, et les subtilités de l'intrigue auront sans doute vite fait de s'évanouir de mon esprit. Loin de moi la volonté de dénigrer cette lecture, qui offrira sans doute divertissement et évasion à d'autres que moi, mais force est d'admettre qu'en mon cas précis, j'ai été loin d'y trouver mon compte.

lundi 13 mai 2019

Les Grandes Familles de Maurice Druon - Chronique n°470

Titre : Les Grandes Familles
Auteur : Maurice Druon
Genre : Contemporain
Date de parution : 1948
Lu en : français
Nombre de pages : 446
Résumé : Immense fresque de la bourgeoisie française des années quarante et cinquante, tableau impitoyable des milieux politiques et financiers de l'entre-deux-guerres, cet ouvrage de Maurice Druon a reçu le prix Goncourt, et fait partie des romans les plus célèbres de la littérature française contemporaine. Il a été salué par la critique dès sa publication, traduit dans le monde entier et porté à l'écran avec succès.

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On connaît surtout Maurice Druon pour sa fameuse saga des Rois Maudits, qui a notamment inspiré une oeuvre un peu anonyme et très confidentielle intitulée A Song Of Ice And Fire, elle-même à l'origine d'une petite série télé sans grande envergure nommée Game of Thrones. Rien que ça.
Ce que l'on sait moins, et que j'ignorais absolument totalement, c'est que Druon ne s'est pas limité à cette faramineuse entreprise : avant les rois de France du Moyen-Âge, c'est à la grande bourgeoisie de l'entre-deux-guerres qu'il s'intéresse au travers d'une grande fresque couronnée du prix Goncourt en 1948.

Oui, on part vraiment sur un CV correct.

Les Grandes Familles, puisque tel est le titre dudit roman lauréat, retrace le parcours de deux familles unies par le mariage de deux de leurs enfants : les De La Monnerie, grande lignée aristocratique dont le patriarche siège à l'Académie Française et jouit d'une immense renommée grâce à sa poésie, et les Schoulder, clan mené par ses irréductibles patriarches, solidement installé à la tête de florissantes industries.

Le tableau semble figé ainsi dans le temps pour l'éternité. Les dirigeants engoncés dans leurs certitudes, les fortunes si solides qu'elles peuvent se permettre toutes les prises de risque, les décès qui ébranlent sans faire défaillir, les femmes mises en position d'infériorité, bref, l'ordre établi.

Mais l'entre-deux-guerres bouillonne de sa furie reconstructrice, la société grogne, l'économie se chamboule, les ambitions se réveillent, et les Schoulder sont bien vite entraînés dans une fascinante et effrayante décadence, au fur et à mesure que le monde autour d'eux mute vers quelque chose d'inconnu et d'incontrôlable, que les vieilles générations se laissent dépasser par des successeurs qu'ils n'ont jamais pris le temps de former, par cupidité et jalousie, que les années défilent et emportent avec elles les vestiges d'une époque qui n'a plus sa place dans le Paris des années folles.

L'auteur s'amuse et se gausse de personnages qu'il a lui-même hissés vers des honneurs qu'ils n'ont jamais mérités, au fur et à mesure qu'il révèle leur insoutenable superficialité et leur avidité sans nom. Il les brosse à grands coups de pinceau littéraire intransigeant, leurs défauts plus éclatants que jamais, leur condamnation irréversible, leur perte fatale.

Le roman se dévore avec la même sensation délicieuse que celle qui accompagne le visionnage d'une série particulièrement savoureuse, avec force trahisons, manipulations et retournements de situation. C'est, en quelque sorte, le Dallas de l'époque, avec un peu plus de sophistication littéraire et d'inventivité dans les descriptions.

(J'assume entièrement cette comparaison.)


Plus sérieusement, le roman s'offre à la fois comme un exquis divertissement et une critique tout à fait acerbe d'une société encore contemporaine pour l'auteur, ses codes périmés et ses exigences qui ont cessé d'être tenables. A travers les patriarches grotesques et pourrissants sur pattes qu'il décrit dans son oeuvre, c'est à un ordre des choses tout entier qu'il s'attaque. Qu'on s'entende bien, Les Grandes Familles n'est pas non plus un brûlot révolutionnaire, ne serait-ce par exemple que par le rôle minoritaire qu'y tiennent les femmes - qui ont parfois de vraies intrigues propres, mais toujours liées à des histoires de mariage ou de grossesses. Le roman est ancré dans son époque, certes, mais résonne toujours très fortement par certains aspects avec la nôtre, notamment par sa critique des inégalités, des déconnexions d'avec la vie réelle, des prestiges stériles, des sphères imperméables au reste de la société.

C'est exquisément écrit, c'est drôle, c'est fluide, c'est prenant, c'est malin, c'est formidablement bien construit, bref, c'est à découvrir.

PS : les tomes 2 et 3 de cette trilogie ne sont manifestement pas édités. C'est un scandale. Je proteste. J'ai besoin de ma dose de drama familial. SVP Le Livre de Poche. Ne me laissez pas seule dans mon aporie littéraire.

jeudi 2 mai 2019

Bilan du mois [Avril 2019]

Bonjour à tous !

Ce mois.
Etait un mois.
De grand malade.

En quelques mots : je n'ai pas arrêté. Mes études ne m'ont guère laissé de temps pour souffler, et je pense avoir hélas lu plus d'articles d'histoire et de théorie des politiques publiques que de fiction ce mois-ci. Je vous épargnerai fort heureusement le bilan de ces lectures académiques (parce qu'étonnamment, je pense que mon avis sur The Resilient Neoliberalism in Europe ou The Hidden Politics of Social Policy Retrenchment in the United States vous laissera assez indifférents. A raison).
Le mois suivant sera celui de mes partiels (joie), mais également de mes démarches administratives pour mon année d'études à Montréal (joie suprême), mais aussi et surtout du printemps (ceci était le bulletin météo de Capucine) et de quelques jours au Festival de Cannes (aaaaaaaah). En attendant cette succession d'événements incommensurablement réjouissants, voici la liste des sept beaux romans que j'ai eu le temps d'achever au cours du chaotique mois d'avril 2019 : 

J'ai adoré...
Les Trois Médecins de Martin Winckler : le troisième roman de Winckler que je découvre, et une troisième splendide découverte. Je ne saurais vous dire comment il s'y prend, mais cet écrivain parvient toujours à entremêler de la façon la plus saisissante qui soit des destins individuels, de grands enjeux éthiques et moraux, des controverses scientifiques et une insoutenable tension romanesque. Le tout donne des récits-fleuves, choraux, lyriques, infiniment précis, bref, inoubliables. Ma chronique par ici.
La Serpe de Philippe Jaenada : un mirifique petit pavé dont la lecture m'a donné envie de passer des soirées entières à écouter son auteur me raconter ses improbables péripéties. C'est délicieux, plein de détails sordides, passionnant, digressif, bref, ma chronique par ici !
Amok, Lettre d'une Inconnue et La Ruelle au Clair de Lune de Stefan Zweig : trois nouvelles à la Zweig comme je les aime de plus en plus, des récits enchâssés, des confessions tragiques et des débordements tragiques. Ça se dévore d'une traite, ça fait rêver ou frissonner, c'est splendidement écrit, c'est magique.
Les Échoués d'André Manoukian : un roman dont je pressentais que sa lecture serait loin d'être légère, mais dont je savais aussi qu'il me plairait énormément. C'est le cas : le roman m'a énormément marquée, avec notamment deux ou trois scènes dont j'avoue que je ne me suis pas tout à fait remise. A découvrir absolument. Ma chronique par ici.

J'ai beaucoup aimé...
Les Impatients de Maria Pourchet : un roman à la plume acérée, pétillante, virevoltante, acide, lucide, tendre, moqueuse, bref, un texte plus que dynamique qui pose un regard aussi déconcertant qu'étourdissant sur une société excessive, superficielle, mais malgré tout attachante.

J'ai bien aimé...
Le Liseur de Bernard Schlink : un roman assez classique en Allemagne, dont j'avais notamment entendu parler via son adaptation cinématographique avec Kate Winslet, et sur lequel j'ai fini par tomber par le plus pur des hasards. Bilan des courses : une écriture soyeuse, mesurée, un récit tout en retenue et en passions bridées, un narrateur effacé qui laisse se déployer toute l'ampleur du silence d'un pays entier à la suite des crimes du nazisme. Très beau roman.
L'Année de la Pensée Magique de Joan Didion : un roman dont l'autrice retrace l'année suivant le décès de son mari à la suite d'une attaque cardiaque. L'Année de la Pensée Magique offre une première partie splendide, bouleversante, dont j'avais envie de surligner pratiquement chaque phrase, mais une seconde moitié bien moins touchante, en décalage, presque incongrue, qui rompt toute attache avec le lecteur et laisse déconcerté... Mais une lecture qui vaut le détour ne serait-ce que pour cette première soixantaine de pages, déchirante.

Sur ce, je vous souhaite un excellent mois de mai !