La lecture d'un roman jette sur la vie une lumière.
— Louis Aragon

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vendredi 22 juin 2018

En finir avec Eddy Bellegueule d'Edouard Louis - Chronique n°420

Titre : En finir avec Eddy Bellegueule
Auteur : Edouard Louis
Genre : Autobiographie | Contemporain
Editions : Points
Lu en : français
Nombre de pages : 208
Résumé : "Je suis parti en courant, tout à coup. Juste le temps d'entendre ma mère dire Qu'est-ce qui fait le débile là? Je ne voulais pas rester à leur côté, je refusais de partager ce moment avec eux. J'étais déjà loin, je n'appartenais plus à leur monde désormais, la lettre le disait. Je suis allé dans les champs et j'ai marché une bonne partie de la nuit, la fraîcheur du Nord, les chemins de terre, l'odeur de colza, très forte à ce moment de l'année. Toute la nuit fut consacrée à l'élaboration de ma nouvelle vie loin d'ici". En vérité, l'insurrection contre mes parents, contre la pauvreté, contre ma classe sociale, son racisme, sa violence, ses habitudes, n'a été que seconde. Car avant de m'insurger contre le monde de mon enfance, c'est le monde de mon enfance qui s'est insurgé contre moi. Très vite j'ai été pour ma famille et les autres une source de honte, et même de dégoût. Je n'ai pas eu d'autre choix que de prendre la fuite. Ce livre est une tentative pour comprendre.

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"De mon enfance je n'ai aucun souvenir heureux."

Le ton est donné. 

L'autofiction me fascine, cette histoire vraie qui ne l'est pas quand ça l'arrange, ce récit en première personne qui se rêve extérieur, ce jeu constant avec la crédulité et le doute du lecteur, cette façon inédite et assez cathartique de parler le soi sans le faire tout à fait. 

Et Edouard Louis excelle à cet exercice. 


Le roman se veut marquant, choquant et même repoussant. L'auteur force le trait, se jette à corps perdu dans la provocation, l'absence de concession, le détail qui tue et l'image qui hante. Peu lui importe la pudeur, le voici qui décrit avec un ton extrêmement cru la violence sociale subie par le milieu ouvrier dont il est originaire, la violence qui lui a été infligée par ses proches ou ses camarades, la violence qu'il retourne aujourd'hui à ses oppresseurs par les mots qu'il écrit. C'est un roman aussi autobiographique que sociale, qui révolte, insupporte, tout en maintenant toujours éveillée cette petite flamme de curiosité malsaine du lecteur qui se demande pourquoi diable il continue à découvrir toutes ces horreurs, si ce n'est par pur voyeurisme. 

Edouard Louis joue sciemment avec la culpabilité et la gêne de son public qu'il devine étranger au milieu qu'il décrit. Les lecteurs d'En finir avec Eddy Bellegueule cherchent avant tout à se distancier des personnages du livre, mais l'auteur n'a de cesse de les confronter l'un à l'autre. 

Car c'est bien une dissection méthodique de la violence que Louis propose, de la violence symbolique de Bourdieu à la violence des caïds de la cour de récré, en passant par celle de sa propre plume sur ses lecteurs préservés. C'est poussé jusqu'au bout, ce qui pourrait peut-être constituer  mon principal reproche : à trop chercher la provocation, l'auteur s'égare peut-être un peu dans la gratuité, le spectaculaire, voire l'outrancier.

Mais c'est sans doute ce que recherche Edouard Louis, l'absence de concession envers qui que ce soit, son milieu, ceux qui l'ont élevé, et encore moins ceux qui le lisent. En finir avec Eddy Bellegueule se vit comme une expérience-limite, entre rejet et empathie, émotion et déni, qui mérite clairement les débats qu'il a suscités - même si bon sang, je n'aurais pas aimé être à la place de la famille Bellegueule lorsqu'elle a reçu ce coup de poing littéraire.


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