La lecture d'un roman jette sur la vie une lumière.
— Louis Aragon

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mercredi 28 février 2018

La Maladie de Sachs de Martin Wrinckler - Chronique n°402

Titre : La Maladie de Sachs
Auteur : Martin Wrinckler
Genre : Contemporain
Editions : Gallimard (collection Folio)
Lu en : français
Nombre de pages : 648
Résumé : Alors ça fait mal là, et puis là ça tire, et quand je fais ça j'ai comme une douleur de l'autre côté, alors vous comprenez, Docteur, j'ai préféré vous appeler pour vous en parler, des fois que... Tu les écoutes dix fois, cent fois de suite. Tu as de la patience, docteur Sachs, tu rassures toutes leurs angoisses, tu écoutes leurs mots pour mieux soigner leurs maux. À toi, on peut tout dire, d'ailleurs on te dit tout. Et tout ce qu'on te dit, tu en feras un roman : parce que tu ne peux pas tout garder pour toi, parce que toi aussi, tu as des maux à dire. C'est ça, La Maladie de Sachs : une succession de récits apparemment anodins, qui se rejoignent, se complètent et finissent par trouver un sens : l'histoire d'une vocation mêlée à un trop-plein de sentiments. 

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Ce livre parle à chacun de ses lecteurs individuellement, à tous en même temps, mais surtout à son personnage central, le docteur Sachs, qui a trente-six ans, des cheveux qui ont toujours l'air d'avoir besoin d'un shampooing, une bienveillance sans limites et un côté un peu taciturne. 

A chaque chapitre, c'est une nouvelle voix qui s'adresse à lui, le tutoie, l'interpelle, le supplie ou l'interroge. Il y les patients très malades, ceux qui croient l'être, ceux qui croient venir pour une raison mais s'avèrent être motivés par autre chose, ceux qui souffrent de douleurs fantômes, ceux qui viennent parler. Il y a sa voisine, sa secrétaire médicale, cette personne anonyme dans la salle d'attente que l'on a tous croisée à un moment ou à un autre dans sa vie, une vieille femme qui n'a d'autre maladie que celle de se croire malade, un collègue qui ne le comprend que la moitié du temps. 

Tous apprécient les principes du docteur, la façon dont il prend le temps nécessaire pour chacun, dont il les considère comme des patients et non pas comme des clients, et le fait qu'il préférera toujours soigner plutôt que traiter qui que ce soit. Mais peu ont conscience de la complexité des conflits qui le troublent : ses idéaux de médecins contre la réalité d'une corporation plutôt consciente de ses propres intérêts que de ceux de sa patientèle, sa satisfaction professionnelle contre ses frustrations personnelles. 

Sachs est aussi torturé qu'il est réfléchi dans son métier, et c'est ce décalage qu'illustrent ces 650 pages d'une intelligence rare. On atteint des sommets en termes d'incarnation : réussir à incarner plus d'une centaine de personnages différents - à la première personne, et en l'espace de quelques pages à peine à chaque fois - relève de la prouesse littéraire. A chaque nouveau chapitre, c'est avec un intérêt renouvelé que le lecteur cerne au fil des réflexions le personnage auquel il se trouve confronté. Vieux ronchon, jeune idéaliste, malade chronique ou néophyte du jargon médical, parent débordé ou veuf isolé, tous reflètent des questionnements universels sur la maladie, la mort, ce qui compte dans l'existence ou du moins ce qui devrait compter, tous donnent aussi à voir la vie d'un petit village, la réalité des déserts médicaux. 

C'est un roman splendide, dense, que l'on découvre par petits bouts pour bien en savourer la richesse et la diversité. On ne peut que comprendre, au vu de la diversité des modes de narration, des formats, des personnages et des thématiques, pourquoi ce roman paru il y a 20 ans déjà demeure une référence, un de ces ouvrages que l'on se recommande avec ferveur au bouche-à-oreille et qui a fait un passage sur la table de chevet d'un grand nombre de lecteurs. On ne peut que saluer la sensibilité incroyable d'un écrivain indéniablement présent à travers la pertinence de son raisonnement, mais qui sait s'effacer pour laisser toute leur place à ses personnages, et la flexibilité de sa plume, qui se prête aussi bien aux soliloques sans queue ni tête de ceux qui commencent un peu à perdre la tête qu'aux raisonnements scientifiques ou aux plaintes les plus déconstruites. 

Je ne saurais trop que vous recommander ce petit pavé, qui illustre d'une façon aussi unique que mémorable le sens du mot "humanité", ainsi que celle d'un autre roman de l'auteur que j'ai relu récemment et qui m'a une nouvelle fois profondément marquée, Le Choeur des Femmes, avec de nouveaux personnages incroyablement vrais et touchants, de nouvelles histoires toutes simples et tellement justes, de nouveaux propos nécessaires et brûlants d'actualité sur ce qu'est la médecine, ce qu'elle devrait être, ce qu'elle pourrait être. 

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