La lecture d'un roman jette sur la vie une lumière.
— Louis Aragon

-

Dernières chroniques...

Dernières chroniques...

h-ros le-paradoxe dix-sept girl why brexit_romance le_malheur_du_bas

dimanche 15 octobre 2017

Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre - Chronique n°377

Titre : Au revoir là-haut
Auteur : Pierre Lemaitre 
Editions : Le Livre de Poche
Genre : Historique
Lu en : français
Nombre de pages : 618
Résumé : 
Rescapés du chaos de la Grande Guerre, Albert et Edouard comprennent rapidement que le pays ne veut plus d'eux. Malheur aux vainqueurs ! La France glorifie ses morts et oublie les survivants. Albert, employé modeste et timoré, a tout perdu. Edouard, artiste flamboyant mais brisé, est écrasé par son histoire familiale. Désarmés et abandonnés après le carnage, tous deux sont condamnés à l'exclusion. Refusant de céder à l'amertume ou au découragement, ils vont, ensemble, imaginer une arnaque d'une audace inouïe qui mettra le pays tout entier en effervescence. 

-----------------------------------------------------------------------

Au revoir là-haut, récompensé par le prix Goncourt en 2013, me fut formellement interdit par ma mère, que je salue au passage, au prétexte que mon âme sensible en serait bouleversée. 
Une éternité s'est passée, vous me l'accorderez. Je me suis endurcie. J'ai pris de l'âge et de la sagesse.
J'ai donc bravé l'avertissement maternel.
Et j'ai bien fait.Au revoir là-haut, récompensé par le prix Goncourt en 2013, me fut formellement interdit par ma mère que je salue au passage, au prétexte que mon âme sensible et juvénile en serait traumatisée. 
Une éternité s'est passée, vous me l'accorderez. Je me suis endurcie. Je suis désormais un être âgé et empli de sagesse.
J'ai donc bravé l'avertissement maternel.
Et j'ai bien fait.

2 Novembre 1918, France. La guerre est à quelques jours de s'achever, et si beaucoup le pressentent, ce n'est pas encore une vérité actée. Les heures s'écoulent, dans l'attente d'une bataille qui ne viendra sans doute plus jamais.
Et brusquement, d'autant plus violent que l'on ne l'imaginait plus possible, le chaos resurgit, et manque d'emporter Albert et Edouard, deux soldats parmi d'autres qui se sauvent mutuellement la vie mais ressortent du conflit passablement détruits. Et il n'y a pas que le visage d'Edouard qui soit détruit, non, c'est même leur statut de membre de la société qui se voit remis en question. 
Louer les morts, oui.
Considérer les survivants avec autre chose que de l'effroi, c'est tout de suite moins facile dans la France de l'après-guerre. 

Mais une idée aussi folle que révoltante et exaltante germe bientôt dans l'esprit d'Edouard, le projet d'une escroquerie d'envergure nationale. Une façon de s'approprier une exclusion jusque-là subie ? Un élan de passion dans une vie désormais consacrer à se cacher ? La seule issue possible à l'abattement qui guette les deux compagnons d'infortune ? Peu importe la raison, voici déjà Albert et Edouard pris dans l'enthousiasme de leur aventure... qu'ont-ils à perdre, vraiment ? 

Pierre Lemaitre accomplit la petite prouesse de livrer un roman à la fois dense historiquement, riche dans son écriture, généreux dans les portraits de personnages qu'il délivre, captivant dans son intrigue, saisissant dans son atmosphère et, disons-le enfin, bouleversant dans sa globalité. 
Oui, quand j'aime un livre, j'y vais franchement. 

Les scènes extraordinaires de vivacité se succèdent à un rythme par lequel on ne peut que se laisser entraîner, de sorte que l'on ne voit même pas défiler les plus de 600 pages de ce qui est, il faut l'admettre, un beau pavé. 
On se prend d'intérêt et de passion pour une histoire tantôt lyrique, tantôt amorale, toujours cynique et résolument intelligente. Lemaitre porte un regard acéré sur une société pétrie d'hypocrisie et de chagrin, deux ingrédients qui ne font pas bon ménage l'un avec l'autre. En larguant ses deux protagonistes dans un milieu aussi cruel, il déroule un récit qui prend à la gorge, révolte, émeut, bref, fait passer par tout le spectre des émotions. 

Le désenchantement de toute une génération n'aura jamais été aussi bien incarné que par les figures complètement opposées et pourtant curieusement semblables d'Albert et Edouard, le premier modeste et timide comptable, le second artiste de génie issu d'une famille privilégiée, qui se retrouvent à partager quelques mètres carrés dans une chambre de bonne. On s'attache d'autant plus à ces protagonistes - qui n'auront jamais aussi bien porté leur nom, puisque protagoniste signifie étymologiquement "premier combattant" - que le reste du monde les rejette, alors qu'autour d'eux, déjà, certains opportunistes réécrivent l'histoire et plongent déjà tête la première dans de sombres manigances. 

Le tout se lit avec un plaisir non dissimulé, au gré d'une plume joueuse et vive qui s'approprie avec talent les mots de l'époque. L'écriture parvient à ce niveau rare qui la fait paraître simple, parce que très travaillée. Difficile de résumer enfin ce qu'il subsiste de ce roman une fois la dernière page tournée : une profonde tristesse, certes, un certain dégoût devant tant de cruauté, mais aussi un inexplicable sentiment de légèreté. C'est dur, c'est cru, mais c'est aussi inexplicablement entraînant et irrésistiblement ironique. 
Albert et Edouard jouent, dans une danse peut-être parfois macabre, mais c'est le seul moyen pour eux de tenir bon. Et on n'a d'autre choix que de rentrer dans leur ronde mélancolique et belle à la fois, le cœur serré mais le regard tourné vers l'avenir. 

1 commentaire:

  1. J'ai vu le film il y a quelques jours et j'ai été tellement impressionnée par l'histoire, je me demande comment est l'écriture de Pierre Lemaitre, du coup. C'est une histoire à la fois glaçante et touchante !

    RépondreSupprimer