La lecture d'un roman jette sur la vie une lumière.
— Louis Aragon

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vendredi 30 mars 2018

Eugenia de Lionel Duroy - Chronique n°407

Titre : Eugenia
Auteur : Lionel Duroy
Editions : Julliard
Genre : Historique
Lu en : français
Nombre de pages : 504
Résumé : À la fin des années trente, parce qu’elle est tombée sous le charme d’un romancier d’origine juive, Eugenia, une jeune et brillante étudiante roumaine, prend soudain conscience de la vague de haine antisémite qui se répand dans son pays. Peu à peu, la société entière semble frappée par cette gangrène morale, y compris certains membres de sa propre famille. Comment résister, lutter, témoigner, quand tout le monde autour de soi semble hypnotisé par la tentation de la barbarie ?
Avec pour toile de fond l’ascension du fascisme européen, ce roman foisonnant revient sur un épisode méconnu de la Seconde Guerre mondiale, l’effroyable pogrom de Jassy. Portrait d’une femme libre, animée par le besoin insatiable de comprendre l’origine du mal, ce livre est aussi une mise en garde contre le retour des heures les plus sombres de l’Histoire.

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Ce roman est une petite prouesse à lui tout seul. Un roman historique captivant, facile d'accès, qui a le mérite d'éclairer un aspect méconnu de la Seconde Guerre mondiale tout en ouvrant des pistes de réflexion passionnantes, pour un résultat dense mais qui vaut la peine d'être découvert. 

Si vous prenez l'excellente et avisée décision de découvrir ce roman, vous ferez la connaissance d'une jeune étudiante roumaine nommée Eugenia - sans blague -, dont l'histoire commence le jour où elle rencontre l'écrivain juif Milhail Sebastian. Encore toute gauche et immature, elle va tisser une relation complexe mais incroyablement enrichissante avec cette figure torturée de la littérature roumaine - dont elle va évidemment tomber passionnément amoureuse - et aux côtés duquel elle va vivre une décennie de guerre, d'occupation, et surtout de violences physiques comme idéologiques. Le lecteur vit les désillusions d'Eugenia en même temps qu'elle, se heurte petit à petit à la réalité d'une société où la haine s'est répandue comme une pandémie, et ne peut que se passionner pour ce véritable cheminement intérieur d'une jeune femme issue d'une famille conservatrice qui va petit à petit parvenir à son émancipation intellectuelle. 

Mais Eugenia ne raconte pas vraiment l'histoire d'Eugenia. Enfin, pas que. 
Le roman veut aller au-delà. 

On a en effet vite que ces personnages ne sont que des prétextes pour cette formidable reconstitution historique, des prétextes de qualité, certes, mais des prétextes, dans le sens où l'auteur ne s'attarde guère sur leurs destins particuliers. Eugenia, Milhail et les autres ne sont jamais négligés, mais ils n'ont pas non plus la part belle du récit, et en refermant ces 504 pages, on se sent capable de faire le récit complet de la Roumanie sous la Seconde Guerre mondiale, mais beaucoup moins de dresser le portrait psychologique d'Eugenia...
Et ce n'est pas mal en soi, il y avait un choix à faire, et Duroy a fait celui du contexte. Il faut donc s'attendre à un roman plus historique qu'intimiste, à visée plus "universelle" que personnelle. Le fait que l'on connaisse dès les toutes premières pages l'issue de l'histoire entre Milhail et Eugenia y est aussi pour quelque chose : le ton est donné, l'essentiel n'est pas dans cette fiction mais bien dans le cadre dans lequel elle s'ancre, avec ses enjeux historiques et surtout moraux.  

Duroy parvient à transmettre une quantité assez monumentale de savoirs et de réflexions sur l'histoire de la Roumanie entre 1938 et 1945, et ce sans trop de lourdeurs. Certes, certains passages se retrouvent assez "désincarnés", et relèvent surtout du récit historique, mais le tout se lit avec fluidité et intérêt, d'autant plus que demeure malgré tout en arrière-plan l'intrigue plus romanesque d'Eugenia, qui vient rythmer et faire respirer le récit. 

Mais le véritable intérêt de ce roman, en plus de sa solide documentation historique, reste la façon dont il titille la réflexion du lecteur. Il y a bien sûr la double lecture évidente qu'il crée entre l'exclusion des Juifs et celles d'autres minorités d'aujourd'hui, notamment les réfugiés, mais c'est, à vrai dire, un double sens un peu galvaudé qui manque parfois de subtilité. 

L'essentiel est ailleurs, dans la façon dont l'histoire d'Eugenia nous interroge sur la diffusion épidémique de l'intolérance, du cheminement des idéologies dans l'esprit des hommes, de la mécanique de la haine. Eugenia est celle qui se dresse à sa toute petite échelle contre la barbarie, ramenant le lecteur à cette interrogation perpétuelle sur l'origine du mal, la possibilité du bien et de l'acte de révolte. Duroy incorpore par ailleurs toute une dimension assez unique sur le rôle particulier que peuvent respectivement jouer le journaliste et l'écrivain dans ce genre de crises : quel équilibre trouver entre compromission et engagement, comment s'engager sans menacer sa survie ou celle des siens, comment convaincre, comment changer le cours des choses lorsque l'on n'a que sa plume et des éditeurs frileux ? Autant de questions qui travaillent nos sociétés actuelles, et qui me donnent envie de vous pousser à découvrir les réponses que propose Eugenia



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