Apeirogon de Collum McCann - Chronique n°541

Titre : Apeirogon

Auteur : Collum McCann
Editions : Belfond
Lu en : français
Traduit par : Clément Baude
Nombre de pages : 512
Date de parution : 2020
Résumé : Rami Elhanan est israélien, fils d’un rescapé de la Shoah, ancien soldat de la guerre du Kippour ; Bassam Aramin est palestinien, et n’a connu que la dépossession, la prison et les humiliations.

Tous deux ont perdu une fille. Abir avait dix ans, Smadar, treize ans.
Passés le choc, la douleur, les souvenirs, le deuil, il y a l’envie de sauver des vies.
Eux qui étaient nés pour se haïr décident de raconter leur histoire et de se battre pour la paix.


-------------------------------------------------------------------

Je n'avais jamais rien lu de pareil.
Et ça, quand on aime la littérature de façon intense et revendiquée, c'est très rare.

Apeirogon est une sorte de Mille et une nuits du XXème siècle, articulé autour de 1000 (très courts) petits chapitres, fragments épars de tout un ensemble de narrations qui peuvent déstabiliser au départ, voire sembler carrément arbitraires ou séparées les unes des autres, mais qui révèlent petit à petit leurs intrications, leurs parallèles et leurs clés de lecture. Ce choix narratif très original crée une forme de frustration, une source intarissable de questions pour le lecteur ou la lectrice

En gros, à titre d'illustration, voici un petit aperçu de mon cerveau alors que je découvrais les premières dizaines de pages du roman : 
"Mais, euh, pourquoi il me parle d'oiseaux ? Je croyais que ça parlait de la Palestine ? Ah, OK, là il y a un mec à moto, il a l'air d'être israélien, je vois. Attendez, on a changé de personnage là, c'est ça ? Et pourquoi on me parle de l'armement antique de la civilisation béotienne tout à coup ? Et il y a des photos maintenant ?? Aaah, les oiseaux sont de retour... ça doit avoir un rapport... OH MAIS OUI TOUT S'EXPLIQUE"

Le roman assume jusqu'au bout sa narration éclatée, dont les multiples ramifications sont autant de façon de créer des effets d'attente, de comparaison et d'analyse surprenants qui n'auraient sans doute jamais été mis en lumière avec un récit plus linéaire. Le livre est éminemment érudit, accorde un rôle énorme à la technique, aux faits, à l'historique des événements, prend même souvent un ton professoral ou journalistique. Apeirogon laisse très peu de place aux émotions dans son texte même, qui n'exprime à vrai dire aucune sorte de sentimentalité ou de lyrisme. Ce que McCann décrit ici, ce sont des gens, des récits, des parcours, des erreurs et des explications, dans une sorte de raisonnement très logique qui peut paraître froid parfois, mais qui a son sens étant donné le contexte et le fond du propos du roman. Ce choix de narration "savante" permet en effet d'offrir d'autant plus de respect et de dignité aux personnages décrits qu'il ne va pas creuser dans l'émotion facile, le pathos ou le sensationnel. Pas de polémique, pas de faux effet de suspense : l'auteur s'est profondément documenté, est lui-même irlandais et donc extérieur au conflit qu'il décrit, et a (à mon humble avis) parfaitement trouvé sa place en tant qu'écrivain et narrateur omniscient, en équilibre entre le reportage, le documentaire "sur le terrain", le roman et l'essai. 

Ce n'est enfin pas parce que le texte en lui-même se refuse à tout sentimentalisme que le lecteur ou la lectrice n'a pas, lui, des sentiments : dire que la lecture d'Apeirogon est éprouvante serait un euphémisme. Certains passages se révèlent si abrupts qu'on en a presque  besoin de s'accorder une pause, de souffler, de prendre un recul salutaire où se développe une émotion d'autant plus forte et sincère que jamais l'auteur ne tente de la provoquer. On ressort de ce roman après une lecture dense, éreintante presque tant elle exige une certaine attention et suscite des réactions brutes et instinctives. On en ressort également très (très) instruit, éveillé à tout un tas de problématiques et d'aspects du conflit israélo-palestinien dont on n'avait pas conscience, avec très clairement dans un coin de la tête l'envie de relire un jour cet énorme bouquin, tant son contenu paraît riche et recherché, et tant il fourmille de symboliques, de réflexions et d'analyses.

Les choix d'Apeirogon sont à la fois le rendent cela dit assez peu accessible : en toute honnêteté, il faut s'accrocher. Il y a des longueurs, indéniablement, et il est parfois nécessaire de fournir un véritable effort pour dépasser certains caps du roman. Les segments mettent parfois du temps à se recouper, on peut avoir le sentiment de perdre le fil ou de devoir retourner en arrière, et être frappé par un certain malaise face à certains passages insoutenables. Autant d'obstacles qui ne sont pas pour autant des défauts, puisqu'ils découlent des choix de l'auteur et sans doute de sa volonté de faire d'Apeirogon un texte auquel on accorde sa pleine et entière attention, quitte à y consacrer plus de temps qu'on ne le ferait pour un livre plus classique. Un ouvrage singulier donc, rare même, lecture exigeante qui fera sans doute des déçus, qui me laisse moi-même dans une espèce d'état limbique, avec la conscience d'avoir lu quelque chose qui me dépassait totalement, et un mélange de frustration et d'humilité. Perturbant, édifiant, un roman dont il faudra parler en plus de le lire.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Pourquoi faire un film en noir et blanc en 2021 ? [Capucinéphile]

J'avoue que j'ai vécu de Pablo Neruda - Chronique n°517

Une Femme d'Anne Delbée - Chronique n°427

U4 – Koridwen d'Yves Grevet — Chronique n°120

La Disparition de Stephanie Mailer de Joël Dicker - Chronique n°426