Le Choix d'Isabelle Hanne [Littérature]

Titre : Le Choix
Autrice : Isabelle Hanne
Editions : La Goutte d'Or
Genre : Roman
Date de publication : Janvier 2023Lu en : français
Résumé : 
Dallas, Texas, 2021. La clinique où le Dr Pavone pratique des avortements est devenue un champ de bataille. Chaque vendredi, une armée de militants pro-life se poste devant le bâtiment pour dissuader des femmes d’avorter. Parmi eux, Mark, un rire de bébé en guise de sonnerie de téléphone, fait figure de leader. Un matin, il repère une silhouette longiligne aux longues dreads qui sort de la clinique. Cette femme s’appelle Norma. Il la connaît. Il en est même fou amoureux.

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J'ai une relation conflictuelle avec les romans qui multiplient les points de vue. Sur le papier, excellente idée : un prisme narratif élargi, des décors plus nombreux, un panel d'émotions démultiplié... Dans les faits, c'est hélas souvent surtout synonyme d'éparpillement et d'aplatissement de la plume. Forger un personnage principal doté d'une voix propre et crédible est déjà une gageure (oui j'ai fait L j'utilise des mots compliqués), alors rares sont les auteurs qui parviennent à accomplir cette petite prouesse pour deux, trois, voire davantage encore de personnages narrateurs. Si l'on veut faire le choix de répartir les chapitres entre différents points de vue, alors il faut y aller à fond, ne serait-ce que pour des questions de clarté : chaque narrateur doit avoir ses tics de langage, son vocabulaire, son registre émotionnel bien à lui, éléments d'autant plus importants qu'on aura fatalement moins de temps/pages pour apprendre à le connaître que dans un roman "monophonique", et qu'il doit donc être d'autant plus facile à distinguer des autres.

Tout ce long bavardage pour signifier ceci : plus tu as de narrateurs, plus tu as de chances de te viander.
Ce livre ne s'est pas viandé.

Isabelle Hanne est journaliste, couvre l'actualité des Etats-Unis pour Libération depuis plus d'une dizaine d'années (job de rêve soit dit en passant donne les contacts Isa bref), et ça se sent. Non pas parce qu'elle écrit son roman comme un reportage - loin de là ! -, mais parce que quand elle parle d'avortement au Texas en 2021, à quelques mois de la révocation de l'amendement Roe v. Wade, elle sait de quoi elle parle. Plus que ça, elle a parlé avec ceux qu'elle fait parler. Aussi bien les pro-choix que les anti-choix (oui je suis idéologisée et par conséquent non je ne désignerai pas les opposants au droit à l'IVG libre et gratuite comme des "pro-choix", car ce ne sont rien d'autre que des fanatiques liberticides et misogynes merci), les soignant.e.s que les soigné.e.s, les hommes que les femmes, les précaires que les privilégiés, les politiciens que les politisés, pour un résultat brillant.

L'un des quatre protagonistes notamment est l'un des militants anti-choix qui campent devant la clinique d'IVG tous les vendredi, alpaguant les patientes à l'entrée et tentant de les manipuler pour les faire renoncer à l'intervention, mais jamais il n'est présenté comme "juste un méchant qui est méchant car il a toujours été et sera toujours méchant", ni comme "non mais vous savez il est comme ça parce qu'il est malade mental". Son portrait, sans jamais l'excuser parce que mdr le mec est impardonnable, s'avère bien plus nuancé que cela - et je trouve cela très pertinent, parce qu'on ne vaincra jamais l'ennemi sans le comprendre. De nombreux éléments se croisent et se répondent dans la construction de Mark - le personnage en question : adopté par une famille sans tendresse, il est devenu un jeune adulte à la limite de ce qu'on pourrait qualifier d'incel, en quête de sens, sous l'influence d'un pasteur très charismatique qui lui a retourné le cerveau, et dont l'intégralité des liens sociaux dépendent de sa paroisse. Et de tout ce que j'ai pu lire, ça me paraît plutôt juste, comme typologie représentative (parmi tant d'autres) des gens qui peuvent arriver à de telles opinions. Plus juste en tout cas que l'éternel "non mais voilà ils ont toujours été comme ça on n'y peut rien".

Quant aux autres narrateurs, c'est aussi complémentaire qu'efficace : la fille d'un sénateur ultraconservateur texan, une jeune femme afro-américaine sur le point d'avorter, redoutant d'avoir dépassé l'absurde limite de six semaines de grossesse récemment imposée par des abrutis de politiciens parmi lesquels ledit sénateur ultraconservateur texan, et le médecin chef à la clinique d'IVG devant laquelle tous les zigotos fondamentalistes harcèlent les patientes et menacent les soignants. 

Le roman en lui-même est plutôt subtil, n'appuie pas sur ses sous-entendus avec de gros sabots pour qu'on remarque bien ce qui est insinué là, fait confiance à l'intelligence du lecteur et laisse à sa charge la responsabilité d'arranger certaines pièces du grand puzzle qu'est cette intrigue. Sa structure très très étasunienne, qui fait vraiment penser aux romans américains contemporains, au sens le plus noble du terme, marche très bien pour poser les enjeux avec un prologue façon "flash-forward", puis un retour en arrière et une intrigue linéaire, et enfin un épilogue qui nous fait découvrir la suite du prologue - classique mais redoutablement efficace. La plume a une chouette personnalité, le vocabulaire employé sort des sentiers battus, et on ne peut qu'apprécier la crédibilité des personnages - Leah, 17 ans, parle vraiment comme une ado de 2021, pas avec des simulacres de phrases truffées de "grave" et de "lol".

Le tout parvient à mêler un parfait exposé politique des enjeux autour de l'IVG aux Etats-Unis à un vrai travail sur l'atmosphère qui réussit à déclencher angoisse, appréhension, attendrissement et espoir à tous les moments clés, et construit un équilibre très solide entre intrigue et pédagogie. A lire et faire lire !

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