La lecture d'un roman jette sur la vie une lumière.
— Louis Aragon

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lundi 23 octobre 2017

La Nuit des Temps de René Barjavel - Chronique n°379

Titre : La Nuit des Temps
Auteur : René Barjavel
Genre : Science-Fiction
Editions : Pocket
Nombre de pages : 394
Lu en : français 
Résumé : Dans l'immense paysage gelé, les membres des Expéditions Polaires françaises font un relevé du relief sous-glaciaire. Un incroyable phénomène se produit : les appareils sondeurs enregistrent un signal. Il y a un émetteur sous la glace...

Que vont découvrir les savants et les techniciens venus du monde entier qui creusent la glace à la rencontre du mystère ?

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En plein milieu de l'Antarctique, au cours d'une banale mission d'exploration, une équipe de scientifiques français découvre avec stupéfaction un signal émanant des profondeurs du sol, enfoui à plus de 900 mètres sous le niveau de la mer. Aussitôt, on dépêche les meilleurs experts du monde entier, les machines les plus sophistiquées et les techniques de communication les plus subtiles pour venir à bout du mystère de cette trace de vie dans le lieu le plus désolé de la planète...
Et ce qu'ils s'apprêtent à trouver va non seulement bouleverser leurs connaissances, mais aussi leur vision de l'humanité.

La Nuit des temps est un classique de la science-fiction française, un roman qu'il est intéressant de découvrir à la fois pour son histoire prenante d'un bout à l'autre, mais aussi pour déceler tous les petits détails de l'oeuvre qui ont inspiré la postérité, et enfin pour se rendre compte de l'évolution de notre monde depuis la fin des années 60 où il a été écrit. 

Tout d'abord donc, l'histoire, qui s'avère extrêmement surprenante, imprévisible à plus d'un égard, et curieusement attachante. Sans vraiment s'en rendre compte, on se laisse convaincre par la narration assez "premier degré", qui présente les faits, les conclusions que les personnages en retirent, les enjeux, de façon assez didactique sans être pesante. Tout le texte est marqué par un lyrisme saisissant et d'autant plus surprenant qu'il se trouve aussi bien dans de denses descriptions techniques que dans de grandes déclarations d'amour. Barjavel mélange les atmosphères, les époques, les genres, pour un résultat tout sauf écœurant qui ne peut au contraire que contaminer le lecteur par son enthousiasme. 

Tous les ingrédients de ce qui constitue la science-fiction actuelle sont déjà présents : l'imagination fourmillante, le sens du récit, mais aussi et surtout le regard porté sur son monde par l'auteur. Barjavel écrit en pleine Guerre Froide, à une époque où le monde se divise en des termes absurdes, et cela se ressent dans son oeuvre visionnaire sur bien des aspects - il imagine déjà de grandes révoltes étudiantes alors qu'il écrit en 66 ! La science-fiction est après tout paradoxalement le genre le plus éloigné du réel... et celui qui le décrit le mieux. 
Le roman se teinte ainsi d'une atmosphère presque idéaliste qui rêve d'un monde tout simplement pur et parfait, là où beaucoup d'oeuvres actuelles envisagent l'humanité en nuances de gris. Dans La Nuit des temps, la perfection n'est pas un mythe, mais un niveau d'évolution de l'espèce humaine. 

L'histoire n'est pas seulement celle de scientifiques, de beaucoup de terre gelée et de quelques foreuses, mais aussi celle de toute une espèce, de toutes ses sensibilités et ses potentialités. Est-ce naïf ? Est-ce du génie ? Est-ce complètement fou ? Impossible de le dire, mais en tout cas, c'est diaboliquement saisissant. 

"Nous avons quelque chose en commun qui est plus fort que nos différences : c'est le besoin de connaître [...] Nous appartenons à toutes les disciplines scientifiques, à toutes les nations, à toutes les idéologies. Vous n'aimez pas que je sois une Russe communiste. Je n'aime pas que vous soyez de petits capitalistes impérialistes lamentables et stupides, empêtrés dans la glu d'un passé social en train de pourrir. Mais je sais, et vous savez que tout ça est dépassé par notre curiosité. Vous et moi, nous voulons savoir. Nous voulons connaître l'Univers dans tous ses secrets, les plus grands et les plus petits. Et nous savons déjà au moins une chose, c'est que l'homme est merveilleux et que les hommes sont pitoyables, et que chacun de notre côté, dans notre morceau de connaissance et dans notre nationalisme misérable, c'est pour les hommes que nous travaillons."

L'âge de l'oeuvre ne se ressent donc pas dans l'intrigue en elle-même, aussi dynamique et prenante que si elle avait été imaginée hier, mais dans certains aspects du récit, notamment la façon dont sont décrites les femmes - quelques petites perles de misogynie sont à attendre - ou encore les différentes "races" humaines - c'est Barjavel qui emploie ce mot pour le moins douteux aujourd'hui. Tout n'est évidemment pas à prendre au mot dans ce récit qui remonte tout de même à plus de cinquante ans, mais il est indéniable que La Nuit des temps, dans sa passion, sa poésie, son lyrisme et son discours sans concessions, a encore beaucoup à apporter aux lecteurs de tous âges. 

mercredi 18 octobre 2017

D'un trait de fusain de Cathy Ytak - Chronique n°378

Titre : D'un trait de fusain
Auteure : Cathy Ytak
Genre : Contemporain
Editions : Talents Hauts (collection Les Héroïques)

Lu en : français
Nombre de pages : 256
Résumé : 
1992. Mary, Monelle, Julien et Sami sont lycéens dans une école d’art. En cours de dessin, leur modèle préféré s’appelle Joos. Il est jeune, libre et beau. À l’âge des premières expériences amoureuses, l’épidémie de sida s’immisce brutalement dans leurs vies. La plupart des adultes se taisent et semblent ignorer la tragédie. Mary décide de briser le silence, d’affronter le regard de ses parents, de la société, et de s’engager.

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Un grand merci aux éditions Talents Hauts et en particulier à Lucie pour cet envoi !

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Marie-Ange compte les jours qui la séparent de sa majorité, date à laquelle elle pourra enfin quitter le domicile familial. En attendant, elle tente d'ignorer ses parents, se cache dans des pulls où son corps se noierait presque, et profite au mieux de son quotidien avec ses meilleurs amis dans son lycée artistique. D'ailleurs, en ce moment, les élèves dessinent leurs premiers nus à partir de modèles vivants, et si les premiers à se présenter dans l'atelier font plutôt pouffer les artistes en herbe qu'autre chose, l'un d'entre eux, Joos comme Marie-Ange l'apprendra plus tard, les laisse pantois. 

Joos se lie vite d'amitié avec Marie-Ange, Monelle, Julien, Sami, et l'année poursuit son cours... Jusqu'à ce que s'immisce un corps étranger dans ce groupe jusque-là joyeux et insouciant. 
Le sida, qui tue dans l'indifférence généralisée, dont on s'émeut à la limite tant qu'il reste bien loin de son entourage. 
Le sida, qui donne à Marie-Ange l'envie d'enfin s'affirmer, de se battre pour la justice, sa justice, de faire vivre son combat en dépit de l'oppression familiale. Et peut-être d'enfin vivre. 

Le roman, pourtant plutôt court, donne l'impression de véritablement apprendre à connaître ces quelques personnages principaux, aussi attachants que touchants. Chacun a sa façon d'appréhender des événements de plus en plus dramatiques, chacun évolue d'une manière qui lui est propre. On peut à la fois distinguer des "types" à travers toutes ces figures, mais aussi se prendre d'affection pour leurs petites spécificités, leurs défauts et anecdotes particulières, leurs aspirations. On les quitte ému, nostalgique sans trop savoir pourquoi, mais surtout transporté par leur engagement. Marie-Ange refuse de se laisser dominer, de se plier à des exigences qui ne sont pas les siennes, elle trouve son combat, son nom et sa voix en même temps. 

Elle apprend l'amitié, le courage, le sacrifice, la perte et même l'amour dans une continuité d'événements aussi éprouvants que formateurs. Le récit se révèle donc aussi dur que touchant, reposant sur une écriture tout en délicatesse et simplicité sans jamais en devenir "basique". L'auteure, qui mobilise bien sûr son expérience personnelle au sein de l'association Act Up pour parvenir à conférer toute sa justesse à son récit, réussit à ne jamais tomber dans des caricatures d'adolescents ni dans l'exagération à trop idéaliser ses personnages. On découvre ainsi un roman intense, équilibré, brut et sensible à la fois, qui délivre l'air de rien des réflexions d'une grande profondeur. Une belle réussite ! 


dimanche 15 octobre 2017

Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre - Chronique n°377

Titre : Au revoir là-haut
Auteur : Pierre Lemaitre 
Editions : Le Livre de Poche
Genre : Historique
Lu en : français
Nombre de pages : 618
Résumé : 
Rescapés du chaos de la Grande Guerre, Albert et Edouard comprennent rapidement que le pays ne veut plus d'eux. Malheur aux vainqueurs ! La France glorifie ses morts et oublie les survivants. Albert, employé modeste et timoré, a tout perdu. Edouard, artiste flamboyant mais brisé, est écrasé par son histoire familiale. Désarmés et abandonnés après le carnage, tous deux sont condamnés à l'exclusion. Refusant de céder à l'amertume ou au découragement, ils vont, ensemble, imaginer une arnaque d'une audace inouïe qui mettra le pays tout entier en effervescence. 

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Au revoir là-haut, récompensé par le prix Goncourt en 2013, me fut formellement interdit par ma mère, que je salue au passage, au prétexte que mon âme sensible en serait bouleversée. 
Une éternité s'est passée, vous me l'accorderez. Je me suis endurcie. J'ai pris de l'âge et de la sagesse.
J'ai donc bravé l'avertissement maternel.
Et j'ai bien fait.Au revoir là-haut, récompensé par le prix Goncourt en 2013, me fut formellement interdit par ma mère que je salue au passage, au prétexte que mon âme sensible et juvénile en serait traumatisée. 
Une éternité s'est passée, vous me l'accorderez. Je me suis endurcie. Je suis désormais un être âgé et empli de sagesse.
J'ai donc bravé l'avertissement maternel.
Et j'ai bien fait.

2 Novembre 1918, France. La guerre est à quelques jours de s'achever, et si beaucoup le pressentent, ce n'est pas encore une vérité actée. Les heures s'écoulent, dans l'attente d'une bataille qui ne viendra sans doute plus jamais.
Et brusquement, d'autant plus violent que l'on ne l'imaginait plus possible, le chaos resurgit, et manque d'emporter Albert et Edouard, deux soldats parmi d'autres qui se sauvent mutuellement la vie mais ressortent du conflit passablement détruits. Et il n'y a pas que le visage d'Edouard qui soit détruit, non, c'est même leur statut de membre de la société qui se voit remis en question. 
Louer les morts, oui.
Considérer les survivants avec autre chose que de l'effroi, c'est tout de suite moins facile dans la France de l'après-guerre. 

Mais une idée aussi folle que révoltante et exaltante germe bientôt dans l'esprit d'Edouard, le projet d'une escroquerie d'envergure nationale. Une façon de s'approprier une exclusion jusque-là subie ? Un élan de passion dans une vie désormais consacrer à se cacher ? La seule issue possible à l'abattement qui guette les deux compagnons d'infortune ? Peu importe la raison, voici déjà Albert et Edouard pris dans l'enthousiasme de leur aventure... qu'ont-ils à perdre, vraiment ? 

Pierre Lemaitre accomplit la petite prouesse de livrer un roman à la fois dense historiquement, riche dans son écriture, généreux dans les portraits de personnages qu'il délivre, captivant dans son intrigue, saisissant dans son atmosphère et, disons-le enfin, bouleversant dans sa globalité. 
Oui, quand j'aime un livre, j'y vais franchement. 

Les scènes extraordinaires de vivacité se succèdent à un rythme par lequel on ne peut que se laisser entraîner, de sorte que l'on ne voit même pas défiler les plus de 600 pages de ce qui est, il faut l'admettre, un beau pavé. 
On se prend d'intérêt et de passion pour une histoire tantôt lyrique, tantôt amorale, toujours cynique et résolument intelligente. Lemaitre porte un regard acéré sur une société pétrie d'hypocrisie et de chagrin, deux ingrédients qui ne font pas bon ménage l'un avec l'autre. En larguant ses deux protagonistes dans un milieu aussi cruel, il déroule un récit qui prend à la gorge, révolte, émeut, bref, fait passer par tout le spectre des émotions. 

Le désenchantement de toute une génération n'aura jamais été aussi bien incarné que par les figures complètement opposées et pourtant curieusement semblables d'Albert et Edouard, le premier modeste et timide comptable, le second artiste de génie issu d'une famille privilégiée, qui se retrouvent à partager quelques mètres carrés dans une chambre de bonne. On s'attache d'autant plus à ces protagonistes - qui n'auront jamais aussi bien porté leur nom, puisque protagoniste signifie étymologiquement "premier combattant" - que le reste du monde les rejette, alors qu'autour d'eux, déjà, certains opportunistes réécrivent l'histoire et plongent déjà tête la première dans de sombres manigances. 

Le tout se lit avec un plaisir non dissimulé, au gré d'une plume joueuse et vive qui s'approprie avec talent les mots de l'époque. L'écriture parvient à ce niveau rare qui la fait paraître simple, parce que très travaillée. Difficile de résumer enfin ce qu'il subsiste de ce roman une fois la dernière page tournée : une profonde tristesse, certes, un certain dégoût devant tant de cruauté, mais aussi un inexplicable sentiment de légèreté. C'est dur, c'est cru, mais c'est aussi inexplicablement entraînant et irrésistiblement ironique. 
Albert et Edouard jouent, dans une danse peut-être parfois macabre, mais c'est le seul moyen pour eux de tenir bon. Et on n'a d'autre choix que de rentrer dans leur ronde mélancolique et belle à la fois, le cœur serré mais le regard tourné vers l'avenir. 

samedi 14 octobre 2017

Motel Lorraine de Brigitte Pilote - Chronique n°376

Titre : Motel Lorraine
Auteure : Brigitte Pilote
Editions : Michel Lafon
Genre : Fiction historique
Lu en : français 
Résumé : 1977. Sonia, diseuse de bonne aventure, fuit Montréal avec ses deux filles, Lou et Georgia, pour trouver refuge à Memphis, dans la chambre 306 du motel Lorraine, inoccupé depuis ce fameux 4 avril 1968 où Martin Luther King y a été assassiné. Elles partageront leur destin avec la sublime Alabama, Jacqueline Smith, femme de chambre au Lorraine, Grace DePriest, directrice de la chorale d'une petite église baptiste, ou encore Lonzie, le repris de justice devenu photographe.

Mais comment trouver sa place dans cette ville encore divisée par des tensions raciales ? À l'approche du Carnaval du coton, les secrets et les peines vont peu à peu se dévoiler.

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Un grand merci aux éditions Michel Lafon et en particulier à Camille pour cet envoi !

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Un motel à Memphis, loin d'être le plus confortable ou réputé, dont l'une des chambres reste inoccupée depuis neuf ans désormais. La raison en est à la fois évidente et purement irrationnelle : c'est dans cette pièce que Martin Luther King a été assassiné. Qui oserait passer la nuit dans un lieu marqué par un drame d'une telle violence ? Personne !
Personne sauf Sonia, qui a l'habitude de penser à contre-courant. De toute façon, elle n'a pas le choix, il faut bien dormir quelque part, et il faut bien un toit, même provisoire, pour elle et ses deux filles.
Lou, l'aînée, s'éloigne un peu plus chaque jour de cette mère qui lui pèse.

Georgia, la cadette, se voit tiraillée entre les deux, et se laisse aller à rêver d'une carrière de chanteuse. 
Et Sonia s'accroche à son "don de voyance" et à sa foi inébranlable en un destin plus glorieux, compte les jours sans trop savoir ce vers quoi elle se redirige. 
Très vite, le trio atypique, qui s'est exilé de Montréal pour d'obscures raisons, se crée sa petite routine à Memphis, entre émancipation adolescente, rêves de gloire et délires paranormaux, dans un microcosme à vif et encore cabossé. Un moment de vie, à un lieu donné. 

Et c'est bien ce qu'est Motel Lorraine, un instantané, un roman qui choisit de se poser dans une certaine société à un moment donné. Pas d'action à attendre donc, mais plutôt des portraits de personnages, un ensemble de chapitres successifs qui, mis bout à bout, forme une fresque de cette société cabossée et hétéroclite, pétrie de doutes, dans une région loin d'être parmi les plus prospères de l'Amérique. 

On assiste à un moment touchant, une transition historique, une époque de doutes où toute une ville se souvient encore des espoirs portés par King. Les scènes décrites sont parfois porteuses d'espoir, souvent mélancoliques, voire très dures, pour une atmosphère globale douce-amère assez réussi. On regrette cependant que le roman s'égare parfois, avec des baisses de rythme qui peuvent venir à bout de l'enthousiasme du lecteur. 

Cette intention de photographie d'une ville et de ses habitants est louable, et on en distingue certains éclairs de génie, mais malheureusement, on a le sentiment que ce projet ambitieux n'est que survolé dans un roman à la fois trop court qui ne permet que d'en découvrir très peu sur chaque personnage, et en même temps parfois très long dans certains passages. 

C'est donc un roman atypique et intrigant que propose ici Brigitte Pilote, avec une narration originale, faite de scènes en apparence très différentes les unes des autres mais liées par une même nostalgie, une même insatisfaction. Motel Lorraine laisse cependant un petit arrière-goût de frustration, à s'intéresser à autant de figures et de sujet passionnants sans vraiment s'appesantir sur beaucoup d'entre eux... A vous de voir donc !


lundi 9 octobre 2017

Les Cancres de Rousseau d'Insa Sané - Chronique n°375

Titre : Les Cancres de Rousseau - Une comédie urbaine
Auteur : Insa Sané
Genre : Contemporain
Editions : Sarbacane (collection Exprim')
Lu en : français
Résumé : C’est l’année ou jamais pour Djiraël. Il est en terminale et il a la chance de se retrouver dans la même classe que ses potes de toujours : Armand, Sacha, Rania, Doumam et Jazz. En plus, le prof principal, c’est Monsieur Fèvre – le seul prof à s’intéresser à eux… Il ne manque au bonheur de Djiraël qu’un baiser de Tatiana, qu’il convoite depuis la Seconde. En tout cas, Djiraël a décidé que cette année serait inoubliable. Aussi, quitte à se mettre l’administration à dos, il fera en sorte que l’éclate passe avant le baccalauréat. Le bonheur ne se conjugue pas au futur… Sauf que Monsieur Fèvre va avoir besoin d’aide. Et qu’il faudra donc, pour Djiraël, faire le choix entre sa quête d’amour, son intérêt personnel, les promesses faites à ses amis, et la nécessité d’agir selon son devoir. Parfois, on a décidé d’un truc et finalement on fait tout l’inverse.

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Un grand merci aux éditions Sarbacane et en particulier à Lucie pour cet envoi ! 

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Sarcelles, une classe de Terminale, un an pour réaliser le but d'une vie de lycéen - que dis-je, le but d'une vie - : séduire enfin Tatiana. 
Et la tâche n'est pas facile.
Heureusement, Djiraël peut compter sur ses amis de toujours, au cours de ces derniers mois avant que leurs chemins ne divergent franchement. Et une chose est certaine, il fera tout pour que leur Terminale soit inoubliable, quitte à batailler pour être élu délégué de la promo, organiser des soirées clandestines ou faire des heures de soutien scolaire à Armand pour que celui-ci décroche son bac. 
Mais Djiraël est bien vite confronté à ses propres contradictions, et se retrouve dans l'obligation de faire des choix...

Voilà pour Les Cancres de Rousseau.
Sauf que non.
Ce livre est beaucoup plus qu'une plongée dans une bande d'amis : c'est une odyssée lycéenne, c'est une Comédie Urbaine ! Au fil de la narration d'un Djiraël à l'humour ravageur, on est saisi d'affection pour cette bande aussi hétéroclite qu'harmonieuse, faite de personnalités hautes en couleur. Insa Sané maîtrise ses personnages, il leur donne vie dans le moindre dialogue, et parvient à créer l'impression rare que l'on connaît Djiraël, ce cancre qui parle comme un intellectuel du XIXème siècle, Jazz, qui ne rêve que musique, Sacha, que l'on n'a pas intérêt à contredire ou encore Armand et son incapacité quasi-pathologique à retenir la moindre leçon. 

Les Cancres de Rousseau fonctionne diablement bien, parce qu'il ne s'agit pas d'un roman qui se force à tenter de sonner juste. Il sonne juste, tout court, il est honnête, avec ses personnages, avec son ton. Le lecteur reçoit l'histoire pour ce qu'elle est, dans sa fougue adolescente, sa joie de vivre, mais également ses angoisses. Djiraël doute de lui, de la personne qu'il a envie de devenir, des choix qu'il veut faire et de leurs conséquences. 

L'histoire démarre doucement, naturellement, sans préparer à la justesse avec laquelle elle vient se confronter de façon sensible des problématiques terriblement préoccupantes, comme la sacro-sainte "intégration" prônée alors même qu'aujourd'hui encore, avoir la peau noire signifie devoir faire attention à son comportement en face d'un policier ou se voir refouler à l'entrée d'une bibliothèque si on a le tort de vouloir y rentrer en groupe.

Rien n'est dit de façon lourde, ou en appuyant de façon exagérée. L'auteur délivre ici son propos avec une pertinence incontestable qui touche profondément le lecteur, qu'il soit familier de ce que peut être la vie quotidienne de Djiraël et de ses amis ou non. Oui, c'est la banlieue. Mais non, ça ne se réduit pas à cela. 

On tourne les pages avec avidité et enthousiasme, tour à tour amusé par une des plaisanteries douteuses de Dji, ému par ses questionnements, révolté par les injustices auquel il est confronté, mais avant tout ravi de passer ces quelques pages en sa compagnie. C'est frais, enlevé, sans être dénué d'une véritable profondeur. C'est réussi, tout simplement, mais qui pourrait douter de cela de la part d'un roman Exprim' ? 


samedi 7 octobre 2017

Un certain M. Piekielny de François-Henri Désérable - Chronique n°374

Titre : Un certain M. Piekielny 
Auteur : François-Henri Désérable
Genre : Contemporain
Editions : Gallimard (collection Blanche)
Nombre de pages : 270
Lu en : français
Résumé : «"Quand tu rencontreras de grands personnages, des hommes importants, promets-moi de leur dire : au n° 16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, habitait M. Piekielny..." 

Quand il fit la promesse à ce M. Piekielny, son voisin, qui ressemblait à "une souris triste", Roman Kacew était enfant. Devenu adulte, résistant, diplomate, écrivain sous le nom de Romain Gary, il s’en est toujours acquitté : "Des estrades de l’ONU à l’Ambassade de Londres, du Palais Fédéral de Berne à l’Élysée, devant Charles de Gaulle et Vichinsky, devant les hauts dignitaires et les bâtisseurs pour mille ans, je n’ai jamais manqué de mentionner l’existence du petit homme", raconte-t-il dans La promesse de l’aube, son autobiographie romancée. 

Un jour de mai, des hasards m’ont jeté devant le n° 16 de la rue Grande-Pohulanka. J’ai décidé, ce jour-là, de partir à la recherche d’un certain M. Piekielny.»

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Un écrivain mythique, décédé depuis presque quarante ans. 
Un autre, plus jeune, dont le nom fait plutôt penser à celui d'un illustre intellectuel du XIXème siècle qu'à celui du tout juste trentenaire qu'il est en réalité. 

Et leur rencontre improbable, autour de la figure d'un vieil homme emporté par les griffes de l'histoire. 

Attention, alerte adoration excessive.
J'aime ce livre. 

Un certain M. Piekielny réjouit, émeut, survolte, 
C'est un roman qui donne envie de lire. C'est un roman qui donne envie d'écrire. C'est un roman qui donne envie de vivre. 

Au départ, un jeune homme quelque peu égaré dans les rues d'une ville inconnue, avec quelques heures à tuer. Et puis, sans même l'avoir prévu, ce jeune homme, qui deviendra auteur et narrateur d'Un certain M. Piekielny, se retrouve rue Grande-Pohulanka, devant l'immeuble même qui a hébergé Romain Gary à l'époque où il était encore Roman Kacew, et sa mère Mina. 

Mais curieusement, le nom qui ne cesse de se rappeler à la mémoire de notre narrateur est celui d'un certain M. Piekielny, cet ancien voisin de Gary, qui a droit à quatre pages à peine dans La Promesse de l'Aube. Piekielny, un homme aussi discret qu'une petite souris grise, aussi convaincu des succès futurs du petit Roman que la mère de ce dernier. Un condamné à l'anonymat qui aurait demandé à Gary de répéter son nom aux futurs grands de ce monde. Juste un rappel. Une petite phrase, chuchotée au creux de l'oreille de De Gaulle ou Kennedy, pour échapper à l'oubli, aux camps dans lesquels l'on apprend que l'ancien voisin de Gary a été assassiné. 

"Au numéro 16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, vivait un certain M. Piekielny..."

Et le charme opère.
Charme de la mémoire, de l'anecdote qui se teinte d'universalité, de la fiction qui se mêle au réel sans que l'on ne trouve finalement grand-chose à y redire. 

Une histoire qui inspire, une fable qui fait vivre. 

Un narrateur qui finalement parle sans doute beaucoup si ce n'est exclusivement de lui à travers sa quête de l'homme-souris, de ses égarements et de ses passions. 
Une plume qui saisit, fait rire, rêver, voyager à travers des décennies, des mots qui laissent le passé se heurter au présent dans la plus mélancolique des harmonies, un récit dont on ne sait plus vraiment de qui il raconte l'existence.

Est-ce celle de Gary, de Désérable, de Piekielny, des trois à la fois, du reste du monde, en fait, peu importe. Ce qui compte est la portée évocatrice de ces parcours, les instincts qu'ils réveillent chez le lecteur, l'enthousiasme et la rêverie sans objet que l'on ressent une fois la dernière page tournée. Un mélange subtil et contagieux de mal du siècle, de regret et d'ambition. 


Il faut lire Un certain M. Piekielny, quitte pour certains à être déstabilisés par cet ouvrage qui peut paraître à tort un peu désincarné, sans objet ni attaches. Au contraire, c'est un texte follement passionnant qui révèle une vérité de laquelle on se détourne trop souvent, celle de notre point commun à nous autres humains, notre tristesse de savoir nos vies absurdes, et notre joie de savoir que nous chercherons toujours avec le même enthousiasme le moyen de les rendre signifiantes. 

                            ★

mardi 3 octobre 2017

Bilan du mois [Septembre 2017]

Bonjour à tous !

Un mois absolument effaremment rempli mais aussi excessivement réjouissant sur tous les points pour le petit individu lecteur que je suis. Rentrée oblige, j'ai pu lire moins de romans que le mois précédent, mais n'ayez crainte, malgré le spectre menaçant des examens de mi-semestre, octobre s'annonce bien plus propice à l'engloutissement vorace d'une quantité inavouable de récits. 
8 romans lus, pas de coup de cœur particulier, et malheureusement beaucoup de lectures mitigées...

J'ai adoré...
Les Bourgeois d'Alice Feney : un roman familial et multi-générationnel qui s'avère bien plus qu'une simple continuité entre grands-parents, parents et enfants, mais bien une fresque historique et humaine qui s'attache aussi bien aux destins de ses protagonistes qu'à leur place dans une société de plus en plus fragmentée... et qui leur est surtout de plus en plus étrangère. 
La Gloire des Maudits de Nicolas d'Estienne d'Ovres : un roman historique palpitant - promis, ce n'est pas un oxymore -, qui nous replonge dans le Paris meurtri d'après-guerre, qui doit encore se revêtir d'un beau manteau d'hypocrisie pour ne pas voir ses ex-collabos et ses ex-résistants se déchirer. L'héroïne, Gabrielle, s'immisce pour le plus grand plaisir du lecteur dans le monde intellectuel bouillonnant du Paris des années 50, sur la trace d'un personnage aussi fascinant que trouble... Et c'est réussi. Tout à fait

J'ai beaucoup aimé...
Bibi Scott, détective à rollers - tome 1, Chasse au Scoop de Clémentine Beauvais : encore un roman jeunesse pétillant de la part de notre Clémentine Beauvais nationale, qui sait insuffler à ses histoires la juste dose de malice, de péripéties, de décalage et d'humour, pour une nouvelle série dont on ne peut que souhaiter le succès. 
Socrate, un homme dangereux de Christopher Bouix : un ouvrage de vulgarisation philosophique tout en pédagogie, plein d'humour, accessible sans être "simplificateur" à l'excès. Il plaira aussi bien à ceux qui veulent un premier contact avec l'un des plus grands philosophes de tous les temps, qu'à d'éventuels lecteurs un poil plus âgés - dont des Terminales en détresse - que les dialogues de Platon rebutent quelque peu pour une mystérieuse raison. 
Dans la forêt de Hokkaido d'Eric Pessan : un court récit, pratiquement une nouvelle, à propos duquel il vaut mieux en réalité savoir très peu avant de l'entamer. Sachez seulement que cette histoire paranormale implique deux continents, deux fuseaux horaires, quelques nuits, et surtout un insoluble mystère...

J'ai plutôt aimé...
Grupp d'Yves Grevet : un récit d'anticipation qui mêle le destin d'une famille perturbée à celui de toute une société sous surveillance... pour un roman aux deux parties très - trop ? - contrastées, qui garde tout de même un rythme haletant et des paris assez originaux. 
Motel Lorraine de Brigitte Pilote : l'histoire d'une mère et de ses deux filles, un peu désorientées, qui s'installent dans une chambre de motel désertée depuis des années, pour la simple - et bonne ? - raison qu'il s'agit de celle où Martin Luther King est mort assassiné. Un récit d'émancipation, de questionnement sur soi, sur son identité, qui s'égare un peu mais constitue tout de même une lecture intéressante. 

J'ai été déçue...
Caraval de Stephanie Garber : un récit dont j'attendais énormément et qui ne livre finalement rien que de très convenu, et surtout de très pompeux, avec un cadre et des personnages décevants, et une écriture inutilement tarabiscotée pleine d'images absurdes qui a parachevé mon désamour pour l'oeuvre. Hélas.

J'ai parlé de... 



Sur ce, un très beau mois d'octobre à vous tous ! 

dimanche 1 octobre 2017

Caraval de Stephanie Garber - Chronique n°373

“No one is truly honest,” Nigel answered. “Even if we don't lie to others, we often lie to ourselves. And the word good means different things to different people.”

Titre : Caraval
Auteure : Stephanie Garber
Genre : Fantasy
Editions : Hodder and Stoughton
Lu en : anglais
Nombre de pages : 402
Résumé : Scarlett Dragna has never left the tiny island where she and her sister, Tella, live with their powerful, and cruel, father. Now Scarlett’s father has arranged a marriage for her, and Scarlett thinks her dreams of seeing Caraval—the faraway, once-a-year performance where the audience participates in the show—are over.


But this year, Scarlett’s long-dreamt-of invitation finally arrives. With the help of a mysterious sailor, Tella whisks Scarlett away to the show. Only, as soon as they arrive, Tella is kidnapped by Caraval’s mastermind organizer, Legend. It turns out that this season’s Caraval revolves around Tella, and whoever finds her first is the winner.

Scarlett has been told that everything that happens during Caraval is only an elaborate performance. Nevertheless she becomes enmeshed in a game of love, heartbreak, and magic. And whether Caraval is real or not, Scarlett must find Tella before the five nights of the game are over or a dangerous domino effect of consequences will be set off, and her beloved sister will disappear forever.

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Existe également en français

Titre : Caraval
Editions : Bayard
RésuméBienvenue à Caraval ! Le spectacle le plus extraordinaire de tous les temps ! Vous y verrez plus de merveilles que le commun des mortels au cours de toute une vie. Mais avant que vous vous plongiez dans notre univers, gardez à l'esprit qu'il s'agit d'un jeu... Nous tenterons de vous convaincre que ce qui se passe au-delà de ce portail est réel, mais ce n'est qu'illusions. Alors prenez garde à ne pas trop vous laisser emporter. Car les rêves qui se réalisent peuvent être magnifiques, mais ils peuvent aussi se transformer en cauchemars si l'on ne se réveille pas...

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I have been looking forward to reading this book for ages.

And I finally have read it.
And I have to admit I am quite disappointed.


To me, this book was born from creative and whimsical ideas, written with passion and will... But the author did not manage to produce much more than a confusing pandemonium. The novel is even more frustrating to read that one can distinguish some good initiatives and intuitions, but tangled in an unsatisfying blurb of descriptions and random metaphors.


Let's talk about metaphors.

Metaphors are great. I support the generalized use of metaphors. Metaphors make life greater.

But metaphors are a dangerous game to play at. If only you chose the wrong combination, they can become dull, cliché, naive, or even ridiculous.
Stephanie Garber loves metaphors, too, and I definitely can rely to that.

But putting together some nice-looking words without any coherence does not constitute a powerful and judicious metaphor, unfortunately. Just see for yourself :

"He tasted like midnight and wind"
"Sad like fresh cut wood"
"Something acidic and moldy and burnt [...] : the taste of death"

I'm deeply sorry, but those choices of word do not make any sense. Of course, they look nice, they produce some kind of mystique effect, but they are not satisfactory on a literary plan. Good metaphors need coherence to awake the reader's sensibility. And maybe I'm being psychorigid, but to me, fresh cut wood has never and will never be sad. 

Anyway, that was just a personal opinion of mine, that nevertheless did not help me enjoying the storyline... which was again, a tiny disappointment.

Do not get me wrong: this book is quite entertaining, has a nice pace and some exciting twists. But nothing outstanding. Nothing like the bewitching tale one might expect, nothing like an unprecedented fantastic odyssey. 
A hint of fear, a lot of romance and a magical universe, with a very disturbing core. 
Again, nothing one would not manage to find in another book. 

The setting is highly problematic: not because it is unrealistic, which is just a component of a fantasy novel, but because it feels illogical and shaking. This universe does not have any solid base, any introduction or description. We never know what is at stake with all of these dimensions, time distorsions and contradictions all over the place. A reader will always agree with some fiction, some foreign rules, but he should also be allowed some consistancy, some attachment to the world he is trying to picture, and some soul to it. Caraval's world is just an amount of islands with vaguely Spanish-sounding names, weird customs and crazy lunatic people. Things just happen, out of the blue, without you expecting them or thinking of them later on. One cannot feel involved in such a undefined setting. And that is a shame, because involvement is the one element that makes a book striking.

Another fundamental problem: the characters. Again, readers do not need angelic, entirely kind and completely altruist characters to feel attachment towards them. The one thing they need is personality. 
Which all of the characters introduced in the novel lack. 
The main character, Scarlett is simply infuriating, acting based on her impulsions - which might be okay is only those impulsions had any kind of logic. Unfortunately, she does not manage to outreach the vaguely-bland-but-certainly-annoying-heroine status, whose aspirations never contribute to our interest to the story. 
On the other hand, much of the characters' cast does not have a paper important enough to mark its print on the story, the romance is boringly predictable and even the "evil" characters never awake any kind of excitement or fear.

A "catch-all" story is not a creative one. An unpredictable and not grounded enough tale is not an exciting one. That is a subtle nuance... But Caraval missed it. 
Caraval is not a bad book: it certainly remains enjoyable, nicely-paced, and even conducive to some reverie for some readers. But do not expect something out of the common like I did.

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Caraval faisait à n'en pas douter partie des romans de 2017 qu'il me brûlait le plus de découvrir.
Oui. Brûler. Carrément

La déception en est d'autant plus amère. 
Pas de malentendus : il ne s'agit pas d'un mauvais roman. Mais en tout cas certainement pas de la petite pépite d'originalité et d'onirisme que j'espérais. 

Caraval fait malheureusement une erreur d'interprétation, sur tous les plans. Ce roman devait être enchanteur, époustouflant, à la fois déstabilisant et prenant, fait de péripéties et de jeux d'illusions. Et il a de toute évidence été pensé et écrit dans cette optique, avec la volonté de créer la surprise et la passion chez le lecteur. Le résultat n'est malheureusement pas au rendez-vous : le rendu manque cruellement de cohérence d'ensemble, d'équilibre, de corps, d'enjeu.

Car ce n'est pas tout de lancer en l'air une multitude d'idées fantasques, d'imposer des règles sorties de nulle part qui déforment la réalité, ou de laisser aller le récit au fil de ses impulsions. 
Encore faut-il cette cohérence d'ensemble évoquée plus haut. 

Il ne s'agit pas d'être réaliste, évidemment ! Une oeuvre de fiction n'exige pas de réalisme stricto sensu, mais la construction solide d'un univers parallèle, avec ses propres codes, ses propres enjeux, suffisamment bien établis pour que l'on puisse se les approprier et alors seulement se plonger dans l'oeuvre. 
Ce n'est pas le cas dans Caraval

Le cadre est d'une superficialité effarante : quelques îles éparses, des noms aux consonances vaguement hispaniques, des personnages lunatiques et une espèce de gros embrouillamini spatio-temporel... Rien qui ne forme un attachement, une atmosphère globale. Mais le plus problématique reste l'extériorité du lecteur aux événements qui se succèdent : comme les règles sont inventées au fur et à mesure, le lecteur ne se sent ni concerné ni frappé. C'est le principe du set-up/pay-off : si vous voulez qu'un retournement de situation ou une révélation affecte le public, il faut en poser les bases, laisser des indices. Par exemple, tout le film Retour vers le futur est une sorte de gigantesque set-up pay-off, et la montre dans Interstellar peut aussi en être un. 
Bref, tout cela pour dire que Caraval passe à côté de cet élément essentiel. Les péripéties rocambolesques auront beau se succéder, on ne ressentira rien. 

Le travail sur les personnages reste par ailleurs très superficiel, ce qui n'aide p-as. On ne demande pas des figures angéliques pleines d'abnégation et d'altruisme, non, simplement des êtres avec du relief. De la personnalité. Et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'on n'est pas gâté, entre une héroïne ennuyeuse à mourir qui alterne entre trois sujets de préoccupation - "il est beau Julian, mais il est méchant / elle est où Tella ? / c'est bizarre par ici" -, des personnages secondaires qui disparaissent aussi vite qu'ils naissent et de façon générale, des protagonistes qui ont besoin de longs et mornes monologues pour exposer leurs intentions. 

Enfin, il me faut revenir sur un point crucial. 
Celui des métaphores.

J'aime les métaphores. Les métaphores rendent la vie plus belle. Mais on ne fait pas des métaphores n'importe comment. Il y a un minimum syndical de sens à respecter pour ne pas tomber dans le niais, le cliché, ou pire, l'aberrant et l'absurde. Voyez plutôt : 

"Il avait le goût de minuit et du vent"
"triste comme du bois fraîchement coupé"
"quelque chose d'acide et de moisi et de brûlé [...] : le goût de la mort"

[traductions de moi-même]

La métaphore repose sur la logique, le sens du comparant et du comparé. Evidemment, mettre à côté des jolis mots qui sonnent bien, c'est parfait en principe, mais dans les faits, cela revient littéralement à de l'arnaque esthétique. La métaphore fonctionne si elle éveille la sensibilité du lecteur, si elle fait appel à ses sens de façon subtile et évocatrice. Pas si elle juxtapose juste pour la beauté du geste des images vaguement mystiques et totalement inappropriées. 

Quelqu'un ici a déjà dit qu'il se sentait triste comme du bois ? EST-CE QUE LE BOIS EST TRISTE ? 
Je suis peut-être psychorigide, certes. Mais ma sensibilité de littéraire est heurtée. 


Encore une fois, Caraval n'est pas un mauvais roman. Il est moyen. Il remplit globalement sa mission de divertissement, il déroule son intrigue à un rythme plutôt agréable, et finalement propose une multitude de décors et de péripéties, mais rien que de très oubliable et surtout trouvable ailleurs... Certes, il a une certaine originalité dans ses intentions et sa juxtaposition douteuse de mots qui sonnent bien, mais encore une fois, absolument pas l'odyssée fantastique et féerique que j'attendais. Rien de plus ici qu'une romance dans un contexte vaguement exotique sur fond d'enquête.
Autrement dit, rien de nouveau sous le soleil.