La lecture d'un roman jette sur la vie une lumière.
— Louis Aragon

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dimanche 31 décembre 2017

Bilan du mois [Décembre 2017]

Bonjour à tous ! 

Décembre était le mois de mes partiels puis de mes vacances, mais en bonne personne déraisonnable, j'ai lu de toute mon âme et de tout mon saoul de la même façon pendant ces deux périodes, pour un résultat de 13 ouvrages lus ce mois-ci. 
Le pire c'est que je n'ai même pas honte.

Il faut dire aussi que je n'ai eu pratiquement que de belles découvertes, des romans riches, beaucoup de classiques que je voulais lire depuis longtemps, mais aussi des BD ou des romans YA passionnants et innovants. Voici donc mon bilan : 

Le coup de cœur du mois... 
Aurélien de Louis Aragon : je n'ai pas les mots. Pour plus de discours enflammés sur cette merveille, allez lire ma chronique dédiée

J'ai a-do-ré...
Rain Falls on Everyone de Clar ni Chonghaile : un roman absolument inconnu sur lequel je suis tombée par pur hasard et qui s'est avéré être une incroyable pépite aux personnages marquants. Je vous en reparle très vite ! 
Adrienne Mesurat de Julien Green : un autre coup de cœur pour ce "classique" injustement méconnu, qui plonge le lecteur dans l'angoisse intenable de son héroïne, et décrit une descente aux enfers aussi fascinante qu'horrifiante...
La Fortune des Rougon d'Emile Zola : comme j'en ai déjà beaucoup parlé, j'ai décidé de lire les vingt tomes de la saga des Rougon-Macquart car je suis une personne excessive. Je pensais que j'en aurais pour trois ans mais j'en ai déjà liquidé trois, il faudrait peut-être revoir mes ambitions à la hausse. Trois romans excessivement convaincants, bien écrits, captivants, et même addictifs !
La Curée d'Emile Zola : un récit violent, vicieux, au cœur des magouilles de parvenus qui cherchent à s'enrichir en spéculant sur l'immobilier parisien - hm, j'ai comme une vague impression d'actualité - à l'heure du Second Empire, mais aussi d'un drame intime fascinant. 
Le Ventre de Paris d'Emile Zola : un roman incroyablement pittoresque, pictural, débordant de descriptions parmi les plus frappantes que j'aie pu lire, qui décrit l'agitation des Halles - l'ancêtre du Rungis actuel - et les coups bas que les divers clans qui s'y forment peuvent se faire mutuellement. 

J'ai beaucoup aimé...
Heartless de Marissa Meyer : une réinvention maîtrisée de l'univers du Pays des Merveilles de Lewis Carroll, avec un juste équilibre entre réécriture et innovation, et à la clé un récit hautement prenant et divertissant ! 
Libres ! d'Ovidie et Diglee : à mi-chemin entre l'essai et la BD, un ouvrage essentiel et brûlant d'actualité qui aborde sans tabou le thème de la sexualité, notamment féminine, et se dresse contre des diktats malheureusement encore et toujours à l'oeuvre...
Goupil ou Face de Lou Lubie : une autre BD magnifiquement illustrée, à la fois captivante et d'utilité publique puisqu'elle décrit d'un point de vue personnel et scientifique un trouble bipolaire moins connu et souvent mal diagnostiqué, la cyclothymie. A faire circuler d'urgence !
Sapiens - A Brief History of Humankind de Yuval Noah Harari : un ouvrage sur les origines de l'humanité et de nos coutumes/mœurs/sociétés, dont on parle beaucoup en ce moment, très clair, très abordable, et au propos vraiment instructif, en particulier dans sa première moitié. On ne sera pas forcément d'accord avec toutes les théories de l'auteur, mais ce livre vaut sans aucun doute le détour !
Paris est tout petit de Maïté Bernard : pitié, ne vous arrêtez pas à cette couverture niaise et à ce résumé assez simpliste - navrée, mais le livre a l'air d'être une énième romance dégoulinante de bons sentiments, alors que ce n'est pas le cas. Certes, on ne peut éviter certains poncifs, notamment dans les premiers chapitres, mais par la suite, le récit prend un tournant inattendu, trouve son unicité, et devient profondément touchant. Une très belle lecture dont je vous reparlerai plus en détail à sa sortie dans un mois ! 

Une enquête passionnante et glaçante...
Le Livre noir de la Gynécologie de Mélanie Déchalotte : un ouvrage qui s'intéresse aux témoignages assez horrifiants de femmes victimes de l'incompétence voire de la cruauté de certains membres du corps médical, et notamment gynécologique. Et ces actes sont sont d'ailleurs doublement horrifiants : d'une part par leur violence et leur inhumanité, d'autre part par la méconnaissance que nous en avons alors qu'il s'agit de faits bien plus fréquents que nous ne voulons bien le reconnaître. A lire de toute urgence, surtout en ce moment... 

Je suis mitigée...
Libérez l'Ours en vous de Carole Trébor : un roman qui, si je l'ai lu en très peu de temps, m'a laissée assez dubitative, non pas à propos de son message général que j'ai bien apprécié, mais plutôt de ses personnages peu crédibles et pas vraiment attachants et de son style un peu trop explicatif et simple à mon goût. 

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Je vous laisse ici en vous souhaitant un très beau réveillon si vous avez la chance de le passer en bonne compagnie, en vous envoyant toutes mes ondes positives si vous le passez seul.e.s, et une très très très belle année 2018. On se retrouve très vite pour une liste de mes romans préférés de 2017, que je n'hésiterai pas à vous recommander avec passion et excès, comme toujours ! 

mercredi 27 décembre 2017

Kaleb de Myra Eljundir - Chronique n°390

Titre : Kaleb
Auteure : Myra Eljundir
Editions : Robert Laffont (collection R)
Genre : Paranormal 
Lu en : français
Nombre de pages : 442
Résumé
À 19 ans, Kaleb Helgusson se découvre empathe : il se connecte à vos émotions pour vous manipuler. Il vous connaît mieux que vous-mêmes. Et cela le rend irrésistible. Terriblement dangereux. Parce qu’on ne peut s’empêcher de l’aimer. À la folie. À la mort.
Sachez que ce qu’il vous fera, il n’en sera pas désolé. Ce don qu’il tient d’une lignée islandaise millénaire le grise. Même traqué comme une bête, il en veut toujours plus. Jusqu’au jour ou sa propre puissance le dépasse et ou tout bascule… Mais que peut-on contre le volcan qui vient de se réveiller ?

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Kaleb a 19 ans, un père dont il s'éloigne, une mère islandaise morte à sa naissance, un charisme indéniable, et une force indescriptible qui couve en lui.
Il suffit d'une étincelle pour que son don fascinant, unique et dangereux se dévoile.
Un pouvoir grâce auquel le premier venu serait à sa merci.
Mais aussi une arme à double tranchant, qu'il est le seul à pouvoir choisir comment manipuler.  
Il peut s'employer à accomplir le bien.
Ou bien verser vers le gouffre opposé, qui lui parle et l'attire tant. 

Kaleb démarre lentement, avec une plume si simple qu'elle en est presque dépouillée, et une histoire qui paraît à se rouler par terre de banalité, à savoir le jeune et beau héros qui se découvre des pouvoirs surnaturels, les maîtrise en un rien de temps car "son don est exceptionnel et plus puissant que ce que nul n'aurait pu imaginer", et se questionne sur l'usage qu'il va pouvoir faire de ces nouvelles facultés. Les clichés sont nombreux : relation conflictuelle avec le père, beau gosse bilingue et ténébreux qui enchaîne les conquêtes, et coup de foudre immédiat qui donne lieu à une relation tout sauf crédible. Pour être honnête, j'en avais presque envie de reposer le livre et de passer à autre chose. J'ai néanmoins continué à progresser dans ma lecture, d'une part grâce à l'écriture qui à défaut d'être originale, restait très fluide, et d'autre part parce que je suis une guerrière. 

Et bien m'en a pris, car la suite s'avère des plus... particulières.

En effet, le roman s'étoffe au fur et à mesure qu'il développe une mythologie tout à fait originale, en y incorporant notamment toute une dimension morale. La question n'est pas tant de savoir ce que peut faire Kaleb de ce qu'il veut faire. Progressivement, tout un ensemble de personnages affirmés se dessine, des enjeux se mettent en place, des questions sont posées, d'autres résolues, et une fois la seconde moitié du roman entamée, il devient impossible d'interrompre sa lecture. Même le style de l'auteure gagne en richesse, avec un vocabulaire évocateur et un rythme bien construit. 

Mais ce qui marque surtout dans Kaleb, c'est la grande noirceur qui le caractérise, et le malaise profond dans lequel il plonge intentionnellement le lecteur. Le roman ne prend pas de gants et va au bout de ce qu'il entreprend, n'hésitant pas à décrire des scènes d'une rare violence, entre torture physique et émotionnelle, manipulation, brutalité, mais toujours dans un but, que ce soit de faire évoluer le héros ou de poser les grands dilemmes moraux qui marqueront la saga. Très vite, le lecteur se sent tiraillé entre les personnages, car aucun n'est foncièrement bon ou mauvais : c'est la fameuse zone grise. On se surprend soi-même à se délecter des crimes commis les uns et les autres, à se prendre d'intérêt pour la façon dont on peut tomber dans le "côté obscur". 

Le roman n'est donc pas exempt de défauts, notamment en ce qui concerne sa romance très superflue ou encore son écriture parfois un peu impersonnelle, mais il gagne des points grâce au travail fourni sur ses protagonistes, sur ses enjeux, sur son action. C'est un récit absolument divertissant, très dérangeant et indéniablement satisfaisant. Kaleb reste donc, malgré son début laborieux, une lecture assez hors-normes, dont on ne sait pas vraiment quoi faire une fois qu'on la referme - et c'est le but ! Une histoire prometteuse qui questionne les limites du personnage, et pourquoi pas aussi celles du lecteur, et dont la suite a intérêt à être à la hauteur de tous les espoirs que laissent présager les derniers chapitres ! En espérant que l'auteure parvienne à se détacher de certains poncifs et d'améliorer encore son rythme pour éviter de tourner en rond comme c'est encore parfois le cas ici...

samedi 23 décembre 2017

Heartless de Marissa Meyer - Chronique n°389

Titre : Heartless
Auteure : Marissa Meyer
Genre : Réécriture | Fantasy
Editions : Fiewel & Friends
Lu en : anglais

Nombre de pages : 453
Résumé Catherine may be one of the most desired girls in Wonderland and a favorite of the unmarried King, but her interests lie elsewhere. A talented baker, she wants to open a shop and create delectable pastries. But for her mother, such a goal is unthinkable for a woman who could be a queen.



At a royal ball where Cath is expected to receive the King’s marriage proposal, she meets handsome and mysterious Jest. For the first time, she feels the pull of true attraction. At the risk of offending the King and infuriating her parents, she and Jest enter into a secret courtship.


Cath is determined to choose her own destiny. But in a land thriving with magic, madness, and monsters, fate has other plans.

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Existe également en français


Titre : Heartless

Editions : PKJ
Résumé : Catherine a beau être l'une des jeunes filles les plus convoitées du Pays des Merveilles et la favorite du Roi, qui ferait bien d'elle son épouse, elle a d'autres intérêts. Pâtissière de génie, elle rêve d'ouvrir son propre magasin pour y confectionner de délicieuses créations. Mais aux yeux de sa mère, un tel destin est impensable pour une femme qui pourrait être reine. 

Au cours d'un bal royal où Catherine devrait selon toute attente recevoir une demande en mariage de la part du Roi, la jeune fille rencontre le beau et mystérieux Jest. Pour la première fois, elle se sent véritablement par quelqu'un. Au risque de faire outrage au Roi et de rendre ses parents furieux, elle et Jest commencent à se voir de plus en plus régulièrement. 

Cath est résolue à choisir et suivre sa propre voie. Mais dans un lieu regorgeant de magie, de folie et de monstres, le destin lui réserve un sort bien différent...

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Marissa Meyer is a master at retelling stories we all know, but at the same time at making us feel like it is the first time we discover them.
She knows how to create the perfect balance between borrowing elements from the original tale, while adding an incredibly creative range of innovations to her novel, and as a result, the whole book feels both delightedly familiar and absolutely new. 


She takes for granted the fact that her readers already know the most important features of Wonderland, but nevertheless takes time to build her own original world and her own personal characters. 

This is definitely a slow-paced and character-driven novel, at least until the very last chapters. Marissa Meyer focuses on drawing a complex and elaborated portrait of her heroine, making it a hardship for the reader not to feel too close to Cath. 
Because as adorable and innocent as she seems, we know the fatal ending is inevitable. We can already distinguish from the very beginning the still discreet features of her personality that will, in the end, make it possible for her new nature to emerge. 

You will not be able to put this book down as soon as you will open it, thanks to the exquisite writing of the author, full of evocative descriptions of places, peoples, gowns and pastries - just a piece of advise: don't read this book with an empty stomach. You will thank me later. 
Heartless is a highly entertaining novel, that confirms Meyer's improvement in her writing and her story-building with time. I can't recommend it enough to you if you're looking forward to discovering a fascinating but also disturbing world, whose carelessness and frivolity always threatens to become recklessness and even pure madness, whose protagonists are always on the edge of something greater, something darker, something fiercer.  

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Impossible de passer à côté du moindre livre de Marissa Meyer, qui nous a enchantés avec sa saga des Chroniques Lunaires, des réécritures de contes de fées dans un univers de science-fiction époustouflant, et propose ici de réinventer l'univers d'Alice au Pays des Merveilles pour imaginer les origines de la terrifiante Reine de Coeur. 

Et croyez-le ou non, mais la femme sans cœur et assoiffée de sang que l'on retrouve dans les ouvrages de Carroll et leurs adaptations nous est ici présentée comme une jeune fille insouciante, pleine de fraîcheur et surtout passionnée de pâtisserie. 


L'auteure parvient à trouver, comme à chaque fois dans ses réécritures, l'équilibre parfait entre réinvestissement des éléments du conte et innovations personnelles. Dans Heartless, l'auteure considère, et à juste titre étant donnée la popularité de cette histoire, que son public est déjà familiarisé aux traits les plus connus de cet univers, et ne perd pas de temps à disséquer la moindre caractéristique du Pays des Merveilles. Cela ne signifie pas cependant qu'elle n'accorde pas de soin à bien construire son environnement d'écriture, bien au contraire ! Elle incorpore avec soin de nombreux ajouts à l'histoire d'origine, et la trame principale du roman en elle-même est complètement inédite. Le rythme est assez lent, et consacré pour une majeure partie, notamment dans la première moitié, à un étoffement de l'environnement du Royaume de Coeur, à la présentation de Catherine, à l'exposition de ses dilemmes. Heartless est tout sauf un déferlement d'action, mais bien un roman porté par son personnage principal, qui prend son temps pour développer de multiples enjeux, descriptions et réflexions... avant d'offrir un dénouement pour le moins mouvementé, et  même retournant ! 


Ce n'est pas une simple copie de l'histoire de base avec quelques anachronismes pour tromper son monde, au contraire, c'est un récit à part entière, qui ravira autant les néophytes que les familiers de l'univers du Pays des Merveilles. On retrouve cet esprit de folie douce, mais aussi dangereuse, propre au récit de Carroll, cet équilibre fragile entre insouciance et inconscience, à la fois enthousiasmant et empreint de malaise. 

On ne peut être que délecté par la plume de l'auteure, qui parvient à rendre compte des moindres détails des décors, tenues, sensations et autres de ses personnages, à travers des descriptions riches et évocatrices. 
Un simple avertissement : les passages consacrés aux pâtisseries de Cath sont à se rouler par terre. Votre estomac ne s'en remettra pas. 
Les relations entre personnages sont décrites avec soin, et les éléments de romance, bien que prévisibles au premier abord, s'éloignent plutôt bien des sentiers battus. Le tout forme un divertissement de qualité, bien rythmé, bien écrit, un peu lent pour certains peut-être, mais impossible à reposer et surtout, qui joue diaboliquement avec les nerfs de ces lecteurs. 

On ne peut s'empêcher de s'attacher à Catherine et même de la soutenir, tout en sachant très bien que l'issue fatale du roman est inéluctable, et qu'aussi enthousiaste et innocente que l'héroïne paraisse, le titre est bien là pour nous rappeler la funeste personnalité qu'elle endossera bientôt. Sa descente aux enfers est très subtile, bien menée, et aussi captivante qu'effroyable. On sent dès le départ les quelques traits de caractère subtils et encore inoffensifs qui pousseront Cath à devenir par la suite le cœur de pierre que l'on connaît. Mais je vous mets au défi de ne pas vous surprendre à souhaiter un dénouement heureux. 

Navrée. 

Mais ce n'est pas ainsi que les choses se passent au Royaume de Cœur. 




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Je viens de voir qu'ils avaient traduit le nom de Jest par "Badin" en français.
Alors oui, "jest" veut bien dire taquinerie, badinerie, plaisanterie.

Mais faire croire que le nom Badin peut être porteur de charme et de mystère, c'est hélas peine perdue.
Badin. 

mardi 19 décembre 2017

Les Rougon-Macquart tome 1 - La Fortune des Rougon d'Emile Zola - Chronique n°388

Titre : La Fortune des Rougon
Auteur : Emile Zola
Editions : Folio
Lu en : français
Nombre de pages : 450
Résumé : 
Dans la petite ville provençale de Plassans, au lendemain du coup d’Etat d’où va naître le Second Empire, deux adolescents, Miette et Silvère, se mêlent aux insurgés. Leur histoire d’amour comme le soulèvement des républicains traversent le roman, mais au-delà d’eux, c’est aussi la naissance d’une famille qui se trouve évoquée : les Rougon en même temps que les Macquart dont la double lignée, légitime et bâtarde, descend de la grand-mère de Silvère, Tante Dide. Et entre Pierre Rougon et son demi-frère Antoine Macquart, la lutte rapidement va s’ouvrir.

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Parfois, j'ai des lubies. 
Mais pas des lubies normales.
Des lubies de personne détraquée et littéraire à l'excès.
Du style, me lancer le défi de lire l'intégralité de la saga des Rougon-Macquart de Zola, une fresque romanesque de vingt tomes, qui retrace le destin d'une famille française sous le Second Empire. Parmi ses membres, vous trouverez aussi bien les plus misérables des travailleurs que les plus fortunés des bourgeois, les plus maladifs que les plus vigoureux, mais tous sont un élément constitutif d'une véritable étude naturaliste, héréditaire, voire scientifique. Zola se fait enquêteur et généalogiste, noircissant des pages et des pages de Carnets d'enquête sur le travail dans les mines pour Germinal ou la réalité des grands magasins pour Au Bonheur des Dames. C'est dense, c'est culte, c'est fascinant.

Et c'est avec La Fortune des Rougon que tout commence.
Et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il s'agit d'un démarrage sur les chapeaux de roue.
*Expression non usitée depuis l'an de grâce 1865*

C'est bien simple, ce roman est aussi addictif qu'il a l'air ennuyeux. Parce que oui, avouons-le, nous avons tous cet a priori persistant et ce petit mouvement de recul chaque fois que nos yeux tombent sur un livre "Folio Classique".
Mais détrompez-vous, car La Fortune des Rougon se lit aussi bien que n'importe quel ouvrage plus contemporain, une fois dépassées les dix premières pages, qui s'attachent à décrire un terrain vague - oui oui, dix pages sur un terrain vague. Mais dix très belles pages, cela dit. Zola écrit si bien qu'il pourrait même faire deux mille mots splendides sur une pelure de pomme de terre sans effort. 
L'ouvrage est découpé en sept chapitres, presque comme sept épisodes de série, chacun avec leur temporalité et leurs héros, mais tous reliés par une même toile de fond : la ville de Plassans, dans le sud de la France, un contexte politique, celui du raffermissement du pouvoir de Louis-Napoléon Bonaparte jusqu'à son coup d'Etat, et enfin, une même famille, le sulfureux clan des Rougon-Macquart. 

On a donc dans un seul et même livre le mélange d'un récit familial, de manigances politiques, d'une histoire d'amour parmi les plus attachantes qu'il vous sera donné de découvrir, et même un début de chronique sociale. Zola fascine par sa capacité à décrire la vie de ses personnages dans ce qu'elle a de plus particulier et de plus infime, tout en leur conférant une dimension quasi iconique. Rien n'aurait dû faire de Pierre et Félicité Rougon, ce couple assoiffé de richesse et d'ascension sociale, des figures aussi complexes, riches et pleines d'aspérités, mais c'était sans conter sur le talent de l'auteur pour brosser ses portraits de personnages.

Vous ne regretterez pas d'avoir lu La Fortune des Rougon, un roman bouillonnant de passions, de vices, d'orgueil, d'ambition et de démesures, aux personnages parfois épouvantables et grandiloquents mais toujours captivants, et surtout au cynisme et au ton ironique absolument exquis. Zola ne fait pas qu'écrire une histoire familiale, il dissèque littéralement toute la société d'une époque, en critique avec acerbité la vie politique, lui porte même des coups d'une insolence rare, pour un résultat aussi riche que marquant.
Et encore une fois, si le format ou le niveau de langue vous font peur, rappelez-vous que rien ne vous oblige à lire les descriptions dont vous ne voyez pas la fin, à comprendre le moindre mot, à tout lire d'une traite. Le roman vous appartient. Croyez-moi, vous avez à gagner à découvrir cette plume, vous vous laisserez entraîner au cœur des manigances des Rougon et des fourberies des Macquart, et vous serez hypnotisé par la violence de ces conflits familiaux, l'innocence de Silvère et Miette, ou encore la capacité de certains à encore et toujours retourner leur veste...  



jeudi 14 décembre 2017

Aurélien de Louis Aragon - Chronique n°387

Titre : Aurélien
Auteur : Louis Aragon
Editions : Folio
Lu en : français
Nombre de pages : 700
Résumé : Aurélien Leurtillois rencontre Bérénice Morel. 
Et c'est tout ce qu'on a besoin de savoir. 

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Mes amis, on peut dire que je me suis pris une sacrée claque littéraire. 

Voici donc mon avis confus, bouleversé et bouillonnant à propos du chef-d'oeuvre qu'est Aurélien.
Et si, au sortir de cet article, vous n'avez pas la fulgurante envie de poser les mains sur ce roman, autant fermer ce blog tout de suite. 

Aurélien a la trentaine.
Derrière lui, des années passées au front, à combattre.  
Un appartement en plein cœur de Paris, sur l'île Saint-Louis.
Une rente confortable qui le laisse libre de disposer de ses journées à sa guise.
Mais Aurélien a surtout le terrible sentiment d'errer sans but. 
De ne pas comprendre les figures qui évoluent autour de lui.
De s'abuser.
Peut-être de passer à côté de sa vie.
Et il n'en est sans doute pas vraiment conscient. 
Alors il laisse défiler les jours, les semaines, dans ce Paris du début des années 20 encore traumatisé par les souvenirs indicibles d'une guerre meurtrière. 

Jusqu'à ce qu'il croise Bérénice.
Bérénice, dont on nous dit dès les tous premiers mots du roman qu'il "la trouva franchement laide", mais pour laquelle il sombre très vite dans la plus profonde, la plus noire, la plus vibrante des passions. Profonde, parce qu'il ne vit plus que pour elle. Noire, parce que Bérénice est mariée, à un obscur pharmacien certes, mais mariée tout de même. Vibrante, parce que c'est peut-être dans cet amour scandaleux, incompréhensible et foudroyant que se trouve la réponse aux égarements du jeune homme.

Commence alors un chassé-croisé, une suite de manipulations, de quiproquos et de rencontres volées entre Aurélien, Bérénice, et toutes les autres figures qui gravitent autour d'eux, tous plongés dans des troubles étourdissants, et pourtant vivant toujours un même quotidien réglé comme du papier à musique.

Aurélien est ce que l'on appelle un classique de la littérature, certes. Mais pas besoin de connaître la réflexion d'Aragon ou d'avoir une culture monstrueuse pour s'en rendre compte - vous connaissez par ailleurs mon aversion envers ceux qui estiment que les "classiques" sont des lectures "qui se méritent", réservées à une élite. C'est faux. Les livres appartiennent à leur lecteur, vous êtes aptes et légitimes à lire et critiquer toute oeuvre. Vous êtes totalement à même de ne pas aimer des classiques. 
Lisez ce bouquin, pitié.

Aurélien est un bijou, un chef-d'oeuvre, un sommet d'écriture. La qualité du style et la justesse des mots sont flagrants, car la moindre phrase est un coup direct au cœur du lecteur. Aragon a compris cette mélancolie, ce désœuvrement qui sommeillent plus ou moins profondément au fond de chaque être humain, qui se révèlent parfois dans nos coups de génie ou de folie... et cette connaissance de notre nature transparaît dans chaque passage, dans chaque décision des personnages, dans chaque observation douce-amère. 

Aragon parvient à mettre le doigt avec une précision hallucinante sur des sensations et des réflexions que l'on partage sans même en avoir conscience, et parvient, avec ce qui peut ne sembler se réduire qu'à une banale histoire d'amour, à révéler dans un même élan ses personnages, ses lecteurs, et à les confronter à leurs fantômes. 

Aurélien est sans doute le plus beau roman à Paris, sur Paris, pour Paris que vous aurez l'occasion de lire. La ville y est incarnée comme nulle part ailleurs, elle n'est pas simple décor mais bel et bien personnage à part entière. Elle y est décrite avec une incroyable générosité, qui convaincra aussi bien ceux qui la connaissent bien que ceux qui n'y ont jamais mis les pieds. Aragon a un don pour saisir la note, la vibration précise d'une atmosphère, d'une situation, d'un contexte, et lorsqu'il applique cet art à une ville entière, cela ne peut qu'être un délice. 

Aurélien est à la fois délicieusement passé et furieusement moderne, avec sa langue soutenue mais toujours accessible, et surtout universelle. On pourrait, à quelques détails près, oublier le siècle qui nous sépare de Leurtillois et de ses connaissances, tant leurs errements paraissent palpables, compréhensibles. On se laisse contaminer par leur désemparement face à l'absurdité de leurs propres vies, parce qu'on le comprend, on le partage, sans jamais verser dans la déprime. On est en empathie, c'est aussi simple que cela.

Pour simple exemple, ce passage, la plus belle description jamais réalisée de la flemme : 

"C'était, dans le premier moment, une flâne qui se prolongeait. Vous connaissez ce sentiment : on devrait être ailleurs, chez soi, par exemple mais pas nécessairement, il y a quelque chose comme un repas qui vous attend, on n'y va pas avec une croissante conscience de sa culpabilité. Encore cinq minutes, deux minutes, une minute. On n'y va pas. C'est cela,le temps volé. Un temps qui n'est pas comme les autres. Gâché aussi, dilapidé. Une habitude profonde du devoir se mêle à un sens étrange de l'économie, d'une économie incompréhensible des minutes. Comme si on ne vivait pas quand on fait autre chose que ce qu'on est censé faire, devoir faire. Tant pis, on n'ira pas. Ce n'est pas que l'on tienne spécialement à traîner ici, qu'on préfère y être. On y est. Voilà tout. Avec une ivresse désobéissante."

Osez me dire que vous ne vous y reconnaissez pas. Oui, toi, qui passes six heures par jour à scroller ton fil d'actualité sur Facebook, parce que tu y es. Voilà tout. Avec une ivresse désobéissante

Alors lisez Aurélien, savourez-le, chapitre par chapitre, au fil des pensées troublées d'un héros qui n'en est pas vraiment un - ou peut-être ? Abreuvez-vous de la richesse de sa plume, de la profondeur de son propos, de ses réflexions étourdissantes de clarté et de justesse. Vous en apprendrez beaucoup, sur les mots, sur la vie, sur vous. 

Un dernier mot d'Aragon avant d'en finir, parce qu'il parle décidément très bien du temps. Il parle très bien tout court, cela dit. 

"Le temps à certains jours de notre vie cesse d'être une trame, d'être le mode inconscient de notre vie. D'abord il commence d'apparaître, de transparaître dans nous comme un filigrane, une marque profonde, une obsession bientôt. Il cesse de fuir quand il devient sensible. L'homme qui cherche à détourner sa pensée d'une douleur la retrouve dans la hantise du temps, détachée de son objet primitif, et c'est le temps qui est douloureux, le temps même. Il ne passe plus. On ne songerait pas même à l'occuper, toute occupation paraît dérisoire. Un désespoir vous prend à l'idée de cette étendue devant vous : non pas la vie, inimaginable, mais le temps, le temps immédiat, les deux heures à venir par exemple. Cette douleur ressemble plus à celle des rages dentaires, qu'on ne peut pas croire qui cesse, qu'à n'importe quoi. On est là, à se retourner, à ne plus savoir que faire, comment disposer d'un corps, d'un délire, d'une mémoire implacable, desquels on éprouve vainement être la proie."

Ceci, mes amis, est un monsieur qui sait écrire.
Maintenant, vous savez quoi faire.

vendredi 8 décembre 2017

Tant que nous sommes vivants d'Anne-Laure Bondoux - Chronique n°386

Titre : Tant que nous sommes vivants
Auteure : Anne-Laure Bondoux
Genre : OLNI (objet littéraire non identifié)
Editions : Gallimard Jeunesse
Lu en : français
Nombre de pages : 298
Résumé : "Nous avions connu des siècles de grandeur, de fortune et de pouvoir. Des temps héroïques où nos usines produisaient à plein régime, et où nos richesses débordaient de nos maisons.

Mais un jour, les vents tournèrent, emportant avec eux nos anciennes gloires. Une époque nouvelle commença. Sans rêve, sans désir.
Nous ne vivions plus qu'à moitié, lorsque Bo entra, un matin d'hiver, dans la salle des machines."

Folle amoureuse de Bo, l'étranger, Hama est contrainte de fuir avec lui. Commence alors pour eux un fabuleux périple à travers des territoires inconnus. Leur amour survivra-t-il à cette épreuve ? Parviendront-ils un jour à trouver leur place dans ce monde ?


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Curieux petit livre que celui-ci. 

Impossible de le classer dans une catégorie : ni tout à fait jeunesse, ni tout à fait littérature générale, le récit navigue entre la richesse d'un conte, l'onirisme du réalisme magique, mais aussi la grandeur d'une tragédie et la noirceur d'un drame. Son ton est intemporel, voire universel, et pourtant extrêmement et délicieusement particulier en même temps : on est aussi touché par le sort des personnages en lui-même que par le message global dans lequel leur parcours s'ancre. 

Tant que nous sommes vivants pose une myriade de questions insolubles sans jamais laisser d'arrière-goût d'inachevé ou de frustration. En nous arrachant à notre normalité, à nos habitudes et autres réflexes de lecteur, pour nous propulser dans un univers étrange et fascinant qui ne manque pas toutefois de points communs avec le nôtre, le roman ne nous fait que mieux réfléchir sur nos propres expériences. 

Ce livre est celui de la dualité dans tout ce qu'elle a de plus évident... et complexe. 
Un homme, une femme. 
Le jour, la nuit. 
Le travail, le repos. 
L'aliénation, la liberté. 
La vie, la mort. 
Le noir, le blanc. 
Le bien, le mal. 

Autant de thèmes qui s'entrechoquent et se répondent, dans un récit d'une grande fluidité, pour rehausser les interrogations qui obsèdent le couple de personnages principaux. Leur quête presque initiatique rencontre de multiples résonances avec la sensibilité de chaque lecteur, une identification facilitée par la plume tout en douceur et en poésie d'Anne-Laure Bondoux. Le roman offre un rythme subtil et presque musical, en démarrant doucement, au rythme d'une sérénade amoureuse, avant de basculer dans les fracas d'une symphonie pour finir dans la légèreté et l'espoir d'une petite comptine. 

Sans doute s'agit-il d'
une parenthèse littéraire assez unique en son genre,  à laquelle on ne peut pas rester indifférent, dans un sens comme dans l'autre. L'atmosphère de Tant que nous sommes vivants est comme un petit cocon dans lequel on peut soit se sentir tout à fait à l'aise, soit étranger. Mais croyez-moi, ce récit un peu bizarre, merveilleux et complètement dépaysant, qui propose un mélange déconcertant mais maîtrisé de naïveté et de maturité, d'ombre et de lumière, mérite que vous lui accordiez une chance. 

dimanche 3 décembre 2017

Bilan du mois [Novembre 2017]

Bonjour à tous !

Décembre arrive et il devient socialement acceptable de s'enthousiasmer à propos de Noël et de futures soirées passées à ingurgiter des litres de thé sous trois kilos de couvertures.
C'est bien ce dont on aura besoin pour oublier la réalité des partiels qui approchent.

En attendant cette époque... intense, voici le bilan de mes neuf lectures du mois de novembre, auquel on peut et on doit se sentir fier d'avoir survécu :

Le coup de cœur du mois...
 
Phobos tome 4 de Victor Dixen : y a-t-il encore besoin que je vous harcèle en vous rappelant mon amour de cette saga ? Une seule chose à retenir : cette tétralogie est une petite pépite de science-fiction, à la fois complètement accessible et profondément travaillée, qui ne se satisfait pas d'une lecture superficielle, et qui ravira aussi bien les puristes du genre que les néophytes. Vous savez ce qu'il vous reste à faire. 

Et la relecture qui allait avec...
Phobos tome 3 de Victor Dixen : le bonheur de marathonner une saga n'a pas d'équivalent sur cette planète. 

J'ai adoré...
Tant que nous sommes vivants d'Anne-Laure Bondoux : un roman indescriptible, onirique, aux allures de conte moderne, regorgeant de poésie, de merveilleuses trouvailles littéraires et humaines, tour à tour sombre et lumineux, porteur d'une douce innocence mais aussi de toute la complexité du monde...

J'ai beaucoup aimé...
Kaleb de Myra Eljundir tome 1 : un roman dont le premier tiers m'a laissée de marbre, voire déçue, mais qui m'a par la suite saisie, passionnée et surtout fait frissonner. Un début de trilogie prometteur, qui ne prend pas de gants avec son lecteur et tente d'offrir à son histoire le développement le plus intense et inventif possible. Et ça, j'aime ! 
La guerre n'a pas un visage de femme de Svetlana Alexievitch : un récit qui compile une multitude de témoignages aussi bouleversants qu'injustement restés dans l'ombre de l'histoire : ceux des centaines, des milliers de femmes qui ont combattu dans l'Armée rouge durant la Seconde Guerre mondiale...
Never let me go de Kazuo Ishiguro et The Remains of the Day de Kazuo Ishiguro : deux romans dans la même veine, sans véritable action, mais centrés sur l'introspection de leurs narrateurs - une introspection d'ailleurs marquée par un déni et une frustration assez sévères. L'auteur nous pousse de façon subtile, poétique et mélancolique à nous interroger sur nos propres parcours, sur nos propres valeurs, nos propres regrets, pour des lectures exigeantes mais enrichissantes. 
L'Aube sera Grandiose d'Anne-Laure Bondoux : un roman touchant et très prenant, construit autour d'un secret de famille dévoilé au cours d'une nuit, tout en sensibilité et en nostalgie... 

J'ai plutôt aimé...
Les Prépondérants d'Hédi Kaddour : un texte riche, qui se disperse en une multitude d'intrigues et de sous-intrigues, au risque de perdre quelque peu l'attention du lecteur - l'auteur sait ce qu'il fait, et reste "maître de sa dispersion", mais on a tout de même besoin de découvrir ce texte petit à petit pour profiter de sa complexité. 

Sur ce, excellent mois de décembre à vous - et bonne préparation de votre liste de livres à demander pour Noël. Je sais. Je sais, c'est ce qu'il y a de meilleur. 

mardi 28 novembre 2017

Phobos tome 4 de Victor Dixen - Chronique n°385

Titre : Phobos tome 4 - Horizons
Auteur : Victor Dixen
Genre : Science-fiction
Editions : Robert Laffont (collection R)
Lu en : français
Nombre de pages : 650

Grâce à ton petit cerveau dynamique, tu auras pu constater qu'il s'agit d'un tome 4 : ne lis donc pas le résumé ci-dessous, à moins que tu ne veuilles vivre une expérience assez maso. En revanche, ma chronique ne comporte aucun spoiler !

Résumé : 
LANCEMENT DES CHAÎNES DES PIONNIERS DANS

3 SECONDES...
2 SECONDES...
1 SECONDE...

ILS PEINENT À REPRENDRE LEURS MARQUES.

Ils sont les rescapés du programme Genesis. Exilés sur Mars, ils ont traversé un désert de solitude. De retour sur Terre, ils sont emportés par un tourbillon de célébrité.

ELLE PEINE À REPRENDRE SON SOUFFLE.

Obsédée par des questions sans réponse, Léonor refuse les honneurs et les caméras. Le danger planant sur la planète bleue est-il vaincu pour toujours ? Les secrets hantant la planète rouge sont-ils enfouis à jamais ? Et si, d'un bout à l'autre du système solaire, tout pouvait basculer à nouveau ?

MÊME SI L'ANGOISSE MÈNE AU BORD DE L'ASPHYXIE, IL EST TROP TÔT POUR RESPIRER.


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Je nourris un amour immodéré pour cette saga, et croyez-moi, ce sera bientôt votre cas aussi. 

A première vue, Phobos n'a l'air de rien, ou plutôt d'un énième roman de science-fiction et de conquête spatiale enrobé d'histoires d'amour pour faire passer la pilule. 
Fausseté.
Ce n'est que ce que vous croyez. 

Phobos se révèle au fil des tomes constituer une véritable fresque dramatique au sein de laquelle le lecteur sait qu'il peut en permanence - et va - être désarçonné, questionné, bouleversé. Sentiments, actions, complots, tout s'entremêle, se répond et se nourrit dans une même dynamique maîtrisée. Chaque tome gagnait en maturité, apportait de nouvelles thématiques, voyait ses personnages évoluer, jusqu'aux dernières pages si déchirantes du tome 3 qu'on peinait à s'imaginer ce que pourrait donner un nouvel opus. 

Il était en effet difficile pour Dixen de livrer à ses lecteurs un final à la mesure de ce qu'avaient minutieusement et talentueusement construit les trois tomes précédents : des dizaines de personnages, des années d'attentes, de mensonges, de projets, de passions et de trahisons.
Et pourtant. 
Mes aïeux.
Ce dénouement. 

On pouvait redouter que Victor Dixen ne se perde entre cette multitude de tableaux narratifs, dans l'espace, sur Mars, sur les réseaux sociaux, sur Terre, du Japon à la banlieue parisienne en passant par le cap Canaveral, dans les cavernes et les recoins de chacune des deux planètes, mais il n'en est rien. Avec un sens du récit qui touche au virtuose, il emmène avec lui son lecteur pendant plus de 650 pages sans la moindre baisse de rythme - au grand contraire ! La tension ne fait que grimper, sans jamais verser dans "l'hystérie" non plus : tout est clair, limpide même, passionnant surtout.

Le roman déroule tous ses enjeux jusqu'au bout, n'hésitant pas à toucher à des problématiques actuelles ni à décrire des événements durs, qui s'intègrent parfaitement à la fiction, la nourrissent même, sans sentiment de "superposition narrative", sans ton didactique indigeste. Phobos est à mes yeux ce que la science-fiction jeunes adultes a à offrir de meilleur, en ce sens qu'elle est à la fois parfaitement accessible,  et dans le même temps exigeante, riche, profonde, et ne se satisfait pas d'une lecture superficielle. 
L'auteur combine la simplicité, dans le sens où cette saga sera plaisante et compréhensible pour tous, à une véritable complexité. Le lecteur est bel et bien seul face aux dilemmes que suscite l'intrigue à laquelle il est confronté, mais jamais perdu. Il s'investit personnellement, s'attache, s'interroge. Phobos est une expérience en elle-même, à mettre entre toutes les mains. 

Ainsi, la saga atteint des sommets d'intensité dans ce final à couper le souffle, aussi bien sur le plan émotionnel que quant à son action pure. L'action est décrite de façon saisissante, les personnages se transforment sans jamais trahir leur personnalité originale. Les deux cents dernières pages sont un marathon littéraire, une folle course contre-la-montre à laquelle on est incapable de s'arracher, jusqu'à une conclusion aussi déchirante que surprenante, qui ne peut que convaincre tant elle semble juste. Phobos s'achève dans le fracas, mais en réalité de la seule façon satisfaisante. L'auteur signe une conclusion sans compromis, offrant à ses héros les absolus dont ils ont rêvé quatre romans durant, et laissant le lecteur chamboulé - voire en état d'hébétude profonde - et inspiré par ce qu'il vient de vivre. 

Alors foncez, que diable. Allez investir dans cette saga, qui musclera vos petits bras frêles et malingres par ses tomes de plus de 600 pages et votre cerveau. 

Sur ce, je vais soigner mon cerveau qui se trouve en état de crise assez avancée, ce qui est bien entendu dû au fait que j'ai fini Phobos. A jamais. Pour toujours. 

Et petit conseil d'amie : lisez cette saga avec en fond la Symphonie du nouveau monde de Dvorak. Vos canaux auditifs et votre cerveau, celui-là même que vous allez traumatiser en découvrant cette tétralogie, vous remercieront. 

samedi 25 novembre 2017

The Remains of the Day de Kazuo Ishiguro - Chronique n°384

Titre : The Remains of the Day
Auteur : Kazuo Ishiguro
Genre : Contemporain 
Editions : Faber&Faber
Lu en : anglais
Nombre de pages : 258
Résumé : In the summer of 1956, Stevens, a long-serving butler at DarlingTton Hall, decides to take a motoring trip through the West Country. The six-day excursion becomes a journey into the past of Stevens and England, a past that takes in fascism, two world wars, and an unrealised love between the butler and his housekeeper.

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Existe également en français

Titre : Les Vestiges du Jour
Editions : Folio
Résumé :  Stevens a passé sa vie à servir les autres, majordome pendant l'entre-deux-guerres de l'influent Lord Darlington, puis d'un riche Américain. Les temps ont changé et il n'est plus certain de satisfaire son employeur. Jusqu'à ce qu'il parte en voyage vers Miss Kenton, l'ancienne gouvernante qu'il aurait pu aimer, et songe face à la campagne anglaise au sens de sa loyauté et de ses choix passés...

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This is a very peculiar book. 

You shouldn't expect any exciting plot, or even of any kind of action when reading it. 
But does that make of The Remains of the Day an uninteresting or dull story ? 

Not at all. 
Not even the slightest bit. 

It is striking how Ishiguro succeeds embodying his character. Not at any point is the reader capable of figuring out that the writer is not this narrator, an aging British butler, who is spending a week of leisure as his employer suggested him to do. 

Samuels feels at a lost. 
He doesn't understand the world surrounding him anymore. 
He has been living according to his eternal principles for as long as he can remember. 
He can't quite understand why things should change. 
But they change, and he doesn't. He still clings on the same old habits, on the way things should be. 
And maybe it is already too late for him.

He does not mean any harm. On the contrary, he wants to please his employers, his colleagues,  and even society generally speaking, but because of that obsession of "doing well", "behaving" and preserving a sense of "dignity", he became blind to the reality of his world, to other people's expectations, and probably made much more mistakes that he would have if only he had been more honest with himself, more open, more aware. 

This book is about nostalgia, denial, frustration, but also about our universal goodwill, and our inevitable tendency to be misled and to ignore what's essential. It is not a depressing or a boring story, not at all, although this tale forwards and backwards in time might be quite dense. You should savor and digest this book slowly, step by step, letting each and every episode of Stevens' life print its mark on you, as this story is made of multiple layers of implications and hidden meanings. 

This is a highly disturbing, philosophical and thoughtful tale that will inevitably bring you to question your own existence, your own path, your own priorities. Written in an incredibly sensitive and moving way, its main character will both make you feel sad and emphatic, far way from him and close to him in the same time. We will never be confronted to the same issues as this butler, but we will for sure have to face the same questions about our priorities in life, about integrity, about understanding others and adapting yourself. 

Stevens made mistakes. 
But what about you ? 
Which one can you avoid ? 
What do you want to remain of you, at the end of the day ? 

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Attention, livre particulier. 

Avant tout, ne vous attendez pas à la moindre action.
Ca, c'est dit. 


The Remains of the Day, ou Les Vestiges du Jour en français, raconte certes une semaine de vacances d'un majordome anglais âgé, mais se concentre bien plus sur les pensées - voire les obsessions - de ce dernier que sur ses péripéties au demeurant inexistantes.
Contemplation, introspection et nostalgie sont au programme. 


Alors non, dit comme cela, on n'a pas vraiment envie de se plonger dans ce roman. Et pourtant. 

De la toute première à la toute dernière page, Kazuo Ishiguro réussit l'exploit de devenir ce majordome engoncé dans ses principes, maniéré, attaché férocement au monde tel qu'il l'a toujours connu, aux bonnes moeurs, aux usages, à l'ordre des choses. Mais attention, Samuels n'est en aucun cas un réactionnaire, simplement un être ballotté par les bouleversements de l'histoire, remis en question dans ses croyances les plus fondamentales, incapable de changer, alors qu'il ne reconnaît déjà plus grand-chose autour de lui. 

On entend donc la voix de ce personnage atypique avec un réalisme peu commun, on a l'impression de connaître ce petit homme pétri de conventions et de bonnes intentions. 

Car c'est peut-être cela, le pire. 
Samuels n'a jamais aspiré à blesser qui que ce soit. 
Au contraire. 

C'est pour le lecteur la lente prise de conscience de ce que Samuels ne s'avouera jamais : le majordome s'abuse, se perd, perd du temps, si ce n'est déjà trop tard. A vivre dans le regret du temps passé, il s'est interdit les bonheurs les plus simples et les plus essentiels. A trop fermer les yeux sur des situations dérangeantes au nom de principes soi-disant d'autorité, il a laissé l'irréparable s'accomplir. 


Et ainsi, au long de ces presque 300 pages d'introspection avortée et d'errances mélancoliques, le lecteur ne peut qu'être frappé par la puissance des non-dits du monologue intérieur de Samuels, de sa douleur sous-jacente, du sentiment qu'il a d'être perdu dans une masse inconnue, étranger à tous et surtout à lui-même. 
Les chapitres coulent d'eux-mêmes, se déroulent avec une grande fluidité au fil des allers et retours de Samuels dans le temps, sans jamais créer la moindre lassitude du lecteur. The Remains of the Day est cependant un livre qui se savoure, qui se digère, qui est sans doute mieux apprécié si on le découvre par petits bouts, afin de laisser à chaque épisode le temps de marquer son esprit, d'imposer sa conclusion. Ce roman est exigeant et n'offre aucune réponse claire et nette : il est fait de sous-entendus, de couches de vérités inextricables, de secrets enfouis et de frustrations. Le lecteur se fait acteur, penseur, analyste, dans un travail exigeant mais profondément enrichissant. 

Pour autant, se sent-on abattu ou déprimé une fois ce texte achevé ? 
Absolument pas. 
Pensif, certes. Absorbé, ému, touché et sans aucun doute quelque peu dérangé, touché là où ça fait effet. 
La vie de Samuels, c'est une chose. 
Mais il y a aussi celle de celui qui lit Les Vestiges du Jour. Celle de ses proches. 

Que n'a-t-il pas envie de regretter ? 
Que doit-il sauver ?
Quand et sur quoi doit-il ouvrir les yeux ?