La lecture d'un roman jette sur la vie une lumière.
— Louis Aragon

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mardi 11 février 2020

Le Coeur de l'Angleterre de Jonathan Coe - Chronique n°503

Titre : Le Coeur de l'Angleterre
Auteur : Jonathan Coe
Genre : Contemporain
Editions : Gallimard (collection Du Monde Entier)
Traductrice : Josée Kamoun
Lu en : français
Date de parution : 2019
Résumé : Comment en est-on arrivé là ?

C'est la question que se pose Jonathan Coe dans ce roman brillant qui chronique avec une ironie mordante l'histoire politique de l'Angleterre des années 2010. Du premier gouvernement de coalition en Grande-Bretagne aux émeutes de Londres en 2011, de la fièvre joyeuse et collective des Jeux Olympiques de 2012 au couperet du référendum sur le Brexit, Le coeur de l'Angleterre explore avec humour et mélancolie les désillusions publiques et privées d'une nation en crise.

Dans cette période trouble où les destins individuels et collectifs basculent, les membres de la famille Trotter reprennent du service. Benjamin a maintenant cinquante ans et s'engage dans une improbable carrière littéraire, sa soeur Lois voit ses anciens démons revenir la hanter, son vieux père Colin n'aspire qu'à voter en faveur d'une sortie de l'Europe et sa nièce Sophie se demande si le Brexit est une cause valable de divorce.


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Les Trotter sont des Anglais comme d'autres, aux prises avec leurs démons respectifs, plus ou moins satisfaits de ce que leur vie leur a offert. Benjamin a la cinquantaine, un roman de deux mille pages dans le tiroir de son bureau, de vagues inquiétudes politiques encore sans objet. Sophie, sa nièce, a une thèse en histoire de l'art que personne dans son entourage ne comprend vraiment, la vie devant elle, et envie de s'accomplir. Colin, le patriarche, a le poids de son âge avancé sur les épaules, l'habitude inébranlable de voter conservateur depuis cinquante ans, une forte tentation anti-européiste. Eux et le reste de leurs proches se laissent embarquer sans trop savoir ce qui les attend dans les années 2010, entre crise économique incessante, évolutions sociales et frémissements pré-Brexit, ballottés, engagés, déprimés, résignés. Le Coeur de l'Angleterre retrace leur évolution, la façon dont le regard de chacun sur son pays change progressivement au fur et à mesure que l'agitation politique gagne en férocité, les coïncidences entre leurs atermoiements personnels et les profondes transformations de leur île britannique. 

"Raconter la grande histoire à travers la petite" comme le promet Coe est un exercice commun, mais très difficile à accomplir sans verser dans la caricature. On pourrait ainsi redouter un roman un peu artificiel, balisé par des personnages bien caricaturaux (le Brexiter furibond, le jeune progressiste idéaliste, l'abstentionniste dégoûté de la politique...) mais c'est au contraire un récit infiniment ingénieux et nuancé que Coe livre ici. On ne s'attend à vrai dire pas à une telle diversité des intrigues proposées, une telle énergie dans les dialogues, ou une telle malice dans les petits commentaires subtils qui se glissent entre deux professions de foi des personnages. Patriotisme, classe ouvrière, expatriation, fracture générationnelle, immigration, échange culturel, désillusion : autant de termes et concepts qui se répondent et se nourrissent les uns les autres au fur et à mesure que les personnages s'y confrontent ou y sont confrontés. Les Trottier et leur entourage deviennent un formidable laboratoire d'expérimentation littéraire, vivier d'une multitude de personnalités et réactions formidablement variées. La plupart d'entre eux restent indécis, confus, perturbés, incapables de se résoudre à prendre parti, toujours prêts cela dit à lancer un petit commentaire ironique délicieusement british, donnant lieu à une riche chronique à la fois familiale et politique qui ne sombre jamais dans le débat d'opinions, mais cherche plutôt à dépeindre tous les sentiments contradictoires par lesquels sont passés les Britanniques ces dernières années.

Certaines séquences marquent les esprits, notamment la scène décrivant la cérémonie d'ouverture des Jeux Olympiques de Londres, formidable description foisonnante d'un instant de grâce autour duquel communient tous les téléspectateurs du pays, comme un point d'orgue de ce que l'Angleterre peut accomplir en termes d'unité avant la dégringolade vers les débats furieux du Brexit. Jonathan Coe a l'art de s'adapter à toutes les tonalités, tous les degrés de sarcasme, tous les retournements de situation, tout en conservant une certaine bienveillance et empathie de narrateur omniscient, veillant à ne jamais étiqueter l'un ou l'autre de ses personnages comme condamnable ou au contraire parangon de vertu. C'est un roman dont on a envie de débattre, une histoire qui n'a l'air de rien, mais qui recèle bien plus que la simple chronologie amoureuse et professionnelle d'une famille parmi d'autres. On se fait bousculer, on s'attendrit, on se passionne pour cette grande comédie de mœurs qu'a été l'Angleterre de la dernière décennie, et on en ressort pris d'un certain vertige, dans l'appréhension curieuse de ce que pourra bien donner la suite. 


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