La lecture d'un roman jette sur la vie une lumière.
— Louis Aragon

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vendredi 9 juin 2017

Le snobisme littéraire [Littératurpitudes #1]


La culture est un domaine indéniablement passionnant... Mais également terriblement cruel, fait de conventions, d'obligations et de tabous. Et s'il y a bien une branche de la culture qui pâtit particulièrement de ces préjugés, c'est la littérature.


La lecture est en effet une "discipline", si j'ose dire, scrutée de tous, soumise à un implacable examen. On éprouve systématiquement le besoin de justifier ses choix littéraires, surtout quand ils ont le malheur de ne pas correspondre aux exigences de l'autre, le lecteur émérite, celui qui ne s'intéresse qu'à la véritable Littérature, j'ai nommé la sacrée littérature générale. 

Combien de fois avons-nous reçu des commentaires déplaisants à propos de nos lectures ? Combien de sourcils condescendants et vaguement méprisants se sont levés à la découverte du titre de l'ouvrage que nous tenions entre les mains ?

« Comment ça, tu n'as pas encore lu À la recherche du temps perdu ? »
« Comment ça, tu lis des romans jeunesse ? »
« Tu lis de la bande dessinée, vraiment ? Mais pourquoi ? »

Si ces questions ont un air familier, c'est que vous avez déjà été confronté à cette plaie qu'est le snobisme littéraire, cette véritable pression sociale qui s'exerce sur tout lecteur "qui se respecte". Chaque titre lu est scruté, jugé, validé ou non par cette terrible doxa. Honte à vous si vous vous attardez sur des romans futiles qui n'en sont pas vraiment, sous-écrits, sous-travaillés. 

Mais les lauréats des prix littéraires et les classiques de deux siècles d'âge ne sont pas les seuls ouvrages qui valent le détour. Leur richesse est indéniable, mais il serait faux et réducteur d'affirmer qu'ils sont l'unique référence valable, le seul genre littéraire remarquable ! Nombre de romans dits de "sous-littérature", de la science-fiction, des titres pour jeunes adultes, ou encore de la littérature sentimentale, peuvent sans aucun problème égaler les qualités d'ouvrages jugés à torts plus prestigieux, dignes d'être lus. Ces mal-aimés de la littérature ont de plus le formidable avantage d’attirer un nombre remarquable de lecteurs, qui ne se seraient pas forcément tournés vers ce loisir si de tels ouvrages plus avenants, moins effrayants et dégoulinants de respectabilité que leurs camarades « classiques », n’existaient pas.  

Il n'est pas de "dignité de lecture" qui soit ! Chaque texte a sa légitimité, son public, sa capacité à émouvoir et faire vibrer ses lecteurs. Personne n'a le droit de vous regarder de haut en fonction de ce que vous lisez. Il vous revient justement de montrer à ces prétendus experts que la littérature n'est pas une corvée intellectuelle élitiste, mais bien un plaisir accessible à tous sous d'innombrables formes.

Lire est une richesse trop peu partagée, un plaisir inouï, à la fois individuel et collectif, qui ne mérite en aucune sorte cette discrimination bien-pensante. Assumons nos préférences, revendiquons notre goût pour cette "sous-littérature" injustement méprisée. Mettons entre les mains de nos amis de la fantasy aussi bien que des prix Goncourt, des classiques aussi bien que des romans destinés aux adolescents. La beauté de la littérature consiste justement en son extraordinaire diversité, le fait qu'aucun roman ne se ressemble, qu'il soit possible de tisser des liens entre des multitudes de titres en apparence radicalement opposés. Ne riez pas de cette personne qui se passionne pour le dernier Musso. Peut-être profite-t-elle plus de sa lecture que vous avec votre obscur essai philosophique que vous ne lisez que pour pouvoir vous en vanter.

Halte au snobisme littéraire ! 

14 commentaires:

  1. Si on arrêtait de juger tout sur tout, je pense que les gens vivraient mieux^^' C'est de même pour la littérature, on lit ce qu'on veut !! Du moment qu'on aime et qu'on y prend du plaisir, c'est le principal :) Je suis totalement d'accord avec ton article^^ !

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    1. Haha, je vois cela, et j'approuve ton message !

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  2. Super article, j'ai adoré le lire, et qui a le mérite d'être clair ! Oui, on peut lire ce qu'on veut ! Le jugement des autres n'a pas lieu d'être, tout le monde est libre... Ca me fait penser à une belle citation d'un livre de Matt Haig que j'ai lu, Conseils à un humain : " Il n'existe qu'un seul genre de littérature : le livre." Et je trouve que c'est tout à fait vrai.

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    1. Ouuh, j'aime cette citation en effet !

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  3. Vive la pluralité en littérature ! Tout est possible tant que l'on prend du bon temps avec son livre ;)

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  4. Article très intéressant :D je suis tout-à-fait d'accord évidemment ^^

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    1. Le contraire m'aurait franchement étonnée :p

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  5. Ahah je suis plutôt d'accord avec ce que tu dis ! J'étais un peu une "snob littéraire" avant, c'est à dire que je ne donnais raison et crédit qu'aux romans de "grande littérature", aux fameux classiques. Mais depuis que j'ai découvert et pris goût à la littérature jeunesse ou jeunes adultes, je me rends compte qu'il y a des perles à découvrir. Certes le style n'est pas toujours au rendez-vous, mais les thèmes sont souvent intéressants et n'auraient pas été traités avec autant de vigueur et de crédibilité dans un roman qui se jouerait davantage de son style. je m'en rends compte avec mes élèves : la littérature de jeunesse, qui prend de plus en plus son essor, est véritablement ce qui les attire...et ils lisent ! Ils lisent même beaucoup. C'est tout ce qu'on demande. Et maintenant, quand je vois un élève avec Musso, et bien je suis contente. Alors qu'avant je me serais dit "quel dommage, quelle perte de temps, quel manque artistique et culturel !". Mais en fait, ce qui compte, c'est qu'ils lisent, d'autant que tout livre peut apporter quelque chose, intime à chacun.

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    1. Malheureusement, je pense que beaucoup n'osent pas s'attaquer aux classiques à cause de la pression sociale et de l'image qui se créent autour d'eux... Du coup oui, comme partout, il faut faire le tri, mais la littérature jeunes adultes est effectivement géniale dans sa richesse et son dynamisme - il y a des titres qui ne valent pas toujours le détour, mais aussi tellement de pépites ! Et tout à fait, tant qu'on lit et qu'on varie, ce n'est que du bonus :)

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  6. Quelle diatribe !
    Quelle tribune enflammée ! ( vraiment, tu es la seule à pouvoir écrire doxa sans faire hausser les sourcils)
    C'est un sujet ample qui mériterait un vrai long commentaire.

    La littérature est un domaine qui résiste face à la vague de démocratisation qui a pourtant submergé nombre de formes d'art. Elle reste encore le plaisir privilégié d'une certaine caste qui s'érige en conservatrice du bon gout, de la norme et des conventions.

    Selon moi, il y a une volonté de garder la littérature comme le terrain de prédilection des intellectuels, de ces snobs que tu, que nous fustigeons. Il y a une sorte de sacralisation du lieu de la bibliothèque, premièrement qui doit rester fermée, interdite aux non initiés, ouverte seulement à ces fameux membres qui ont la ''carte''. Derrière ces épaisses portes et ces rideaux fermés, se cache des gens qui lisent des livres compliqués. C'est une image mythique et fantasmée que l'on entretient selon moi. ca crée d'emblée une barrière.
    Ensuite, on n'ouvre pas un livre comme on tombe sur un tableau, une sculpture ou un film. on tombe sur un livre car on a fait l'effort de le chercher, d'où le prestige dont les lecteurs ''les vrais'' sont auréolés.

    Alors comment réagit ce petit monde quand on lit du Clémentine Beauvais ou du JK Rowling ? Mal. Et quand il se rend compte que c'est pas si mal, il essaie de se déculpabiliser en disant que, ''en fait, c'est de la litté jeunesse mais que les jeunes ne la comprennent pas comme il faut parce qu'en fait c'est pour les adultes !''
    Tentative mesquine d'appauvrir les capacités intellectuelles de nous les jeunes !
    Et encore, la littérature n'a pas pour vocation d'instruire si ce n'est le coeur ! C'est à la sensibilité que s'adresse les mots. Que serait une bouillasse de mots qui n'aurait pour visée que de sevrer notre cerveau ? Bah, une bouillasse de mots insipide !

    Mais surtout j'ai l'impression que le temps fait office d'argument d'autorité. Qui aujourd'hui a le droit de critiquer un Zola ? ou un Proust ?
    C'est de la plus grande ironie que de classer certains ouvrages dans la catégorie des classiques éternels alors qu'ils étaient raillés et critiqués par leur presse contemporaine ( littérature de gare, policiers des années 20, 30 etc etc. Je ne vais pas faire une leçon de littérature à Mademoiselle Bouquine!)

    Enfin bref, cette citadelle inviolable du bon gout repose sur des bases de sable. Le marbre des conventions s'érodent avec le temps, et j'espère qu'un jour il se désagrègera totalement.

    Je pense que je me suis un peu perdue haha !
    Et je devrais sans doute retourner réviser.
    Juste un dernier mot pour dire que ton article sur Beauté Fatale est très interessant. Il reprend beaucoup des réflexions que je m'étais faites !
    Bises et bon baaaaaac !

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    1. C'est ce que disait déjà Bourdieu, en fait... La lecture reste socialement une activité très, très marquée et surtout codifiée, alors qu'elle devrait au contraire être ouverte et libératrice. Et du coup, une espèce de tension naît, une peur des deux côtés, peur que "la masse" accède aux livres et en "détourne" le message - comment, on ne sait pas -, ou peur d'être jugé et de rentrer dans quelque chose d'étranger et d'hostile.

      Tout à fait juste ce que tu dis sur la littérature jeunesse, est-ce que tu as lu l'article de Clémentine Beauvais à ce propos justement ? Je le recommande :p

      Oui, c'est absolument vrai, personne n'ose critiquer ce qui a été sacralisé par la patine du temps. Alors certes, il y a une certaine légitimité à avoir su traverser les années, mais pas au point d'être imperméable à la moindre critique. Et il est extrêmement difficile de s'ériger en contre-poids en matière de critique, tu dois bien savoir que se laisser porter par la vague est bien moins pénible...

      Tu ne t'es pas perdue, au contraire haha, je pense que je vais encadrer ton commentaire et m'en servir en profession de foi du blog !
      Comment se sont passées tes premières épreuves alors ? Je considère en fait qu'après la philo et l'histoire-géo, le plus dur est fait haha !

      Ouiiiiiii, je ne savais pas que tu avais lu Beauté Fatale - mais ça ne m'étonne pas de toi ! Merveilleux ouvrage que celui-ci...

      Bonne fin de bac !

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  7. Sujet compliqué que tu abordes là, et sur lequel on pourrait mobiliser bien des grilles d’analyse différentes (théories de la lecture, sociologie de la lecture, de la littérature…) et écrire des pages et des pages. Quelques réactions et remarques que j’ai eues à la lecture de ton article :

    Remarque au passage par rapport à un commentaire précédent : il me semble que la littérature s’est bien plus démocratisée que la sculpture, la peinture ou l’opéra par exemple. Bon après je n’ai pas de chiffre, donc je suis peut-être dans l’erreur. (et puis tout dépend de ce qu’on entend par démocratisation : qualitative ou quantitative ?)

    2ème point : peu de gens le savent, mais le premier prix Goncourt était un roman de SF, Force ennemie par John-Antoine Nau en 1903.

    3ème point : j’avais lu une sorte de mini essai/coup de gueule très intéressant, nommé The critics, the monsters and the fantasists. Ecrit par Ursula Le Guin, grande dame de la fantasy américaine, la question de la légitimité de la fantasy y est notamment abordée. C’est en anglais, mais je mets le lien ici (food for thoughts!) : https://www.rc.umd.edu/sites/default/files/imported/reference/wcircle/leguin.pdf

    4ème point : sans vouloir réduire le problème à sa dimension purement sociale, je me demande si le snobisme littéraire ne serait pas entre autres la manifestation (ou la réminiscence) d’un certain "mépris de classe" (les classes supérieures méprisent la "littérature de genre" car celle-ci est associée aux classes populaires).

    5ème point : une de mes citations préférées d’Italo Calvino : « Chacun tire de chaque livre le livre qui lui est utile. »

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    1. Certes, la lecture est plus démocratisée que l'opéra - là on parle presque de secte ! -, mais l'est quand même beaucoup, beaucoup moins que le cinéma par exemple. Et oui, c'est intéressant cette idée de qualitatif à distinguer du quantitatif, parce qu'entre la lecture imposée et subie au collège et le plaisir spontané d'un recueil de poésie, il y a un monde. Malheureusement, trop considèrent encore que la lecture "n'est pas pour eux"...
      Je ne savais pas du tout, haha ! Espérons que ce genre d'événement se reproduira à l'avenir - d'ailleurs le dernier Nobel de Littérature peut montrer la voie, non ?
      Super article, effectivement, merci de me l'avoir partagé, j'ai trouvé ça passionnant !

      Evidemment, sur ton 4ème point je suis d'accord avec toi, comme si l'intelligentsia accordait au "reste" une certaine littérature "dévaluée", alors que ce n'est simplement qu'un genre différent... C'est exactement comme le cinéma de genre, qui recèle des pépites tout comme le cinéma d'auteur mais qui a tendance à être fourré dans le sac "zéro qualité", et du coup, malheureusement, à se raréfier. TRISTESSE.

      Et le cinquième point est évidemment le meilleur de tous... Merci pour ton retour !

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