La lecture d'un roman jette sur la vie une lumière.
— Louis Aragon

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dimanche 30 juin 2019

Dans les angles morts d'Elizabeth Brundage - Chronique n°475

Titre : Dans les angles morts
Autrice : Elizabeth Brundage
Editions : Le Livre de Poche
Lu en : français
Date de parution : 2017
Genre : Fin février 1979, Chosen, petite ville étriquée et appauvrie, en passe d’être repeuplée par de riches New-Yorkais. George Clare rentre chez lui et trouve sa femme assassinée. Leur fille de trois ans, seule dans sa chambre, est saine et sauve. Pour le shérif Travis Lawton, George est le premier suspect. Huit mois plus tôt, le couple avait acheté la ferme des Hale pour une bouchée de pain, George omettant de dire à sa femme que les anciens propriétaires, acculés par les dettes, s’y étaient suicidés, laissant trois orphelins, Eddy, Wade et Cole.

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Chosen est un endroit glauque à souhait, coupé de tout, petit à petit transformé par l'arrivée au comptes-gouttes de jeunes familles new-yorkaises. Il l'était déjà depuis le suicide sordide du couple Hale, criblé de dettes, qui avait laissé derrière lui trois enfants et une maison désormais respectivement orphelins et invendable. Il le devient encore plus à la fin du mois de février 1979, lorsque Catherine Clare, qui venait d'emménager avec son mari dans ladite maison, est retrouvée morte, criblée de coups de hache. 

Ambiance.

Les soupçons se portent immédiatement sur son mari, George, qui a découvert le corps et ne parvient à fournir aucun alibi valable. Mais l'histoire de ce roman est indéniablement plus complexe que cela, et ne s'arrête pas au cliché du whodunit (un roman policier dont l'intérêt majeur est de déterminer who's done it, qui a commis le crime au coeur de l'intrigue). Ici, ce qui compte, ce qui va marquer le récit et permettre au lecteur de comprendre ce qui se joue vraiment, ce sont les personnages et leurs névroses en sous-texte, mais aussi leur environnement, leur passif, leurs frustrations en contradiction.

Ce n'est pas un roman à suspense, dont les pages se tournent dans un suspense artificiel et dont le dénouement s'abat dans un immense fracas. Ce n'est pas un roman qui joue faussement avec les nerfs de ses lecteurs, qui leur agite une hypothèse trop vraisemblable pour être juste avant de la démentir dans un formidable deus ex machina.

Non, ici, l'essentiel n'est pas dans les faits, les choses, les matérialités. On connaît tout ça, pertinemment, dès le départ, ou du moins on le perçoit. Ce qui compte, c'est le comment, le pourquoi. Comment, pourquoi en arrive-t-on à ça ? Comment l'horreur peut-elle s'inviter ainsi dans un cadre de vie apparemment aussi paisible ? Pourquoi en venir là, pourquoi ne pas avoir réagi plus tôt ?

C'est enfin avant tout une histoire d'angles, de points de vue, de biais cognitifs. L'autrice nous pousse délibérément du côté des personnages qui ont intérêt à ce que l'on ne perçoive pas tout, que l'on se concentre démesurément sur des aspects du récit qui en occultent d'autres, pour que l'on se laisse abuser par les mêmes éléments que ceux qui font commettre de terribles erreurs aux autres personnages. Cela pousse Elizabeth Brundage à prendre son temps pour poser les jalons de son intrigue, à procéder à des retours en arrière sur une période de vingt ans, au point que l'on peut même se demander en début de roman ce à quoi elle veut en venir. Mais c'est justement grâce à ce travail de contextualisation et de suggestion que le livre se révèle si fort, voire si dévastateur dans ses dernières pages, lorsque tout s'agence d'un coup et que l'ampleur de ce qui couvait depuis les premiers chapitres est enfin exposée.

Ce n'est pas spectaculaire, ce n'est pas outrancier. C'est un peu cliché, bien sûr, le thriller psychologique au rythme lent et calculé et à l'atmosphère intimiste, mais lorsque c'est aussi bien fait qu'ici, cela donne lieu à un récit indéniablement prenant et convaincant. Dans les angles morts veut raconter plus qu'un meurtre : c'est une histoire de confiance qu'on accorde passivement tout en sachant qu'il vaudrait mieux s'en abstenir, parce qu'on est fatigué et qu'on n'a plus la force de se rendre justice à soi-même, c'est aussi une histoire de deuils mal digérés, d'ambitions avortées, de petites vengeances méditées. C'est un plaisir coupable, celui du lecteur voyeur et des frissons fictifs, ça ressemble à un concentré de stéréotypes mais ça n'en a que le côté addictif sans les aspects éculés, bref, que dire, foncez.

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